Hervé Jeanney | Abécédaire arbitraire du cyclisme de course

un abécédaire de la mémoire collective du cyclisme, ses légendes et ses dessous – le web à l’EPO, c’est de saison !

un autre texte de la revue, au hasard :
Brésil | Sandrine Teixido, Le lithographe
L’AUTEUR

Né en 1968. Abonné 2013-14 aux matches du FC Sochaux-Montbéliard. Aime et déteste le sport et essaie d’ailleurs d’en faire sa série de l’été sur son blog. Sur twitter, s’épanouit tel qu’il est, incurablement : chaotique à temps partiel : @hjeanney.

LE TEXTE

« La philo est un mauvais souvenir. Sale note au bac, passons. Le cyclisme est un excellent souvenir. Quoi que. Et que ça se complique, et que ça change et que ça me travaille. Sport de mafieux, de brutes, de forçats qu’ils disent, de toxicos qui s’ignorent ou se la jouent. Sport individuel et d’équipe, de force et de tactique, d’instinct et de calcul. Sport d’histoire, de palmarès, de mythes. Un jour je tombe sur l’abécédaire de Deleuze, je picore, je suis saisi, et boum, voilà une idée, un Abécédaire arbitraire du cyclisme de course. Mais pas un truc de philo, non, autre chose. »

Une approche critique et ludique du sport dans son rôle de légende dorée, de rêve social, de pratique de masse sur fond d’obscurs complots médiatiques ou médicaux, avant tout le bonheur d’approcher par l’écriture autant de destins que de noms que tous on connaît d’avance, mais de si loin...

Où on croisera même, figurez-vous Deleuze et Perec, et si l’ironie discrète de l’auteur dérange, ne manquez pas de lui adresser un message de protestation.

abcdefghijklmnopqrstuvwx+yz

 

 

A, Armstrong Lance

Une mobylette. C’est comme ça que Laurent Jalabert le décrivait, quand dans les cinq derniers kilomètres du col final il se faisait doubler par le Texan. Une teigne. Un type qui n’a jamais supporté de perdre quoi que ce soit, même une partie de pierre-ciseaux-feuilles avec ses mômes – et il en a plein, des mômes. Un type comme Michaël Jordan. Rien de commun avec personne, tout sacrifier pour gagner. Ah pour ça, il a réussi son coup. Sept tours de France, de suite, lui qui aurait pu en gagner moins mais aurait pu gagner tout, le Tour d’Espagne, le Tour d’Italie, les grandes classiques. Rien à foutre de tout ça, c’est bon pour Merckx, Hinault et Anquetil, les gars du cyclisme en noir et blanc qu’il vénère cependant, surtout Merckx. De simples routes d’entraînement pour le rendez-vous du mois de juillet, voilà ce que c’était le vélo de janvier à juin pour Lance (quel prénom quand on y songe, plus guerrier tu peux pas).

Après, rideau. La fin de saison c’était toujours les Champs Elysées. Ne lui parlez pas du Championnat du monde (qu’il gagna sous des trombes d’eau en 1993, dans le froid norvégien, à une époque où il était quasi inconnu encore) ou de la Vuelta, encore moins des classiques d’octobre dites joliment « des feuilles mortes », en Lombardie et en Touraine. À partir du moment où Lance Armstrong est devenu le patron d’une entreprise calibrée pour gagner le Tour de France plus que tous les autres, et d’affilée en plus, l’année se finissait en août.

Comme Kennedy, Armstrong avait besoin d’adversaires farouches pour devenir un géant de l’histoire. Pas de Castro ni de Khrouchtchev, sa guerre froide à lui prit des formes plutôt variées. En 1996, ce fut contre le cancer ; puis contre les pronostics qui le disaient vaillant mais limité ; puis contre quelques adversaires récurrents mais surclassés, Ullrich ou Beloki, Zülle, Klöden, Basso ; puis surtout contre le public français qui le détestait comme si ses victoires faisaient couler du Coca-Cola sur les vignes du Bordelais. Comme s’il avait poussé Poulidor dans les patates par la pensée rétroactive d’un espace-temps devenu dingue. Comme s’il volait ses victoires, pas tant par les soupçons de dopage que par la tactique de son équipe, jamais affolée, jamais battue, un bloc de granit sans un égo plus haut que le guidon et où tous s’épuisaient durant trois semaines pour faciliter le boulot de la pépite d’Austin. C’est pour ça qu’il voulait revenir après sa retraite en 2005 : conquérir le public hexagonal. Il n’y parvint qu’en perdant, ce qui, on s’en doute, acheva de l’énerver au plus haut point.

Quelques Oprah Winfrey, enquêtes, négociations, aveux et calculs plus tard, Armstrong disparaît des tablettes sportives. Avec une meute de coureurs autoproclamés propres à ses trousses, eux qui lui mangeaient dans la main du temps où il aimait à les entendre l’appeler « le Boss ». Y a pas que Tony Soprano comme parrain de pacotille, au fond…

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B, Beloki Joseba

Il est l’inverse absolu d’Armstrong. Il n’a jamais rien gagné de majeur, quelques courses ici ou là, à peu près inconnues du grand public (qui, il est vrai, en ignore 95 %). Et surtout il a laissé son nom pour une action de quelques secondes, tandis que Lance Armstrong projette son ombre désormais maléfique sur une décennie. Le 14 juillet 2003, dans la descente de la Côte de la Rochette qui mène à Gap, arrivée de la 9e étape de ce Tour de France, Beloki rate le virage et s’effondre. Derrière lui, lancé à pleine vitesse, Armstrong se souvient de ses débuts de vététiste et coupe à travers champs, puis revient sur l’asphalte sans anicroche. Beloki a alors 30 ans. Il ne se remettra jamais de ce gadin monumental. À ce moment-là 2e du classement général de la Grande Boucle, il abandonne une course qu’il a fini aux 3e et 2e places les trois éditions précédentes. Poignet, hanche, coude et carrière cassés. Plus aucune victoire ensuite, errance d’équipe en équipe, fin de parcours en 2007.

Avant l’accident, le Basque est jugé capable, pourquoi pas, de battre Armstrong sur le Tour, et sinon d’aller tenter la gagne sur les deux autres courses de trois semaines de l’année, la Vuelta espagnole et le Giro italien. Mais cette putain de flaque de goudron fondu, en plein soleil des Hautes-Alpes, en plein été, en plein virage, en pleine fleur de carrière, fait valser cet homme doux et plutôt timide dans le décor du vintage cycling. « Raconte-nous encore la gamelle de Beloki », dira-t-on à un papy dans dix ou vingt ans. Et comment, superbement indifférent, le slalomeur Armstrong l’a évité pour aller, encore, encore, gagner. Pour rien, doit se dire Joseba aujourd’hui.

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C, Cooke Nicole

En cyclisme féminin, c’est un peu comme en violon selon Bobby Lapointe (“soit tu joues juste, soit tu joues tzigane », disait le roublard de Pézenas) : soit personne ne te connaît, soit tu es Jeannie Longo. Ah parce qu’il n’existerait pas d’autre championne sur petite Reine ? Une minute : la Galloise Nicole Cooke, 29 ans, Member of the British Empire (bon ça on s’en toque vu que Jeannie Longo doit avoir aussi la Légion d’honneur, pas vérifié mais c’est couru d’avance) est quand même quadruple championne du monde (dont trois fois en juniors), championne olympique 2008 et dix fois championne de Grande-Bretagne sur route. Sans compter sept victoires sur les plus grandes classiques du calendrier féminin (tandis que Jeannie d’Arc Sainte Martyre n’a AUCUNE victoire en Coupe du Monde, son palmarès ne relevant « que » des Championnats de France, du monde et des courses plus ou moins relevées – plutôt moins d’ailleurs), et de nombreuses autres victoires d’étapes sur des courses de plusieurs jours.

Même si la concurrence est moins rude dans le cyclisme professionnel féminin, ce palmarès a de quoi rendre jaloux plus d’un bonhomme. En tout, 57 succès pour une carrière commencée en 1999. Comme Nicole Cooke est normale, elle vient de mettre fin à sa carrière, en février dernier. Elle n’aura donc jamais la longévité ni les 589 victoires (sic) sur 31 ans (re-sic) de la déjà nommée Jeannie Longo. Tant mieux. Oh oui, tant mieux. God has already saved this Queen.

PS : j’ai quand même vérifié, non seulement Longo est Commandeur de la Légion d’honneur, mais en plus elle a tout un tas de breloques, de quoi jouer au général soviétique entre deux sandwichs tofu-lentilles de Saint-Flour. Avec son pote Sarko (comment ça c’est un coup bas ?...).

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D, Durand Jacky

Jacky Durand est le plus grand baroudeur de tous les temps. J’en connais qui rajouteraient, comme dans la célèbre phrase « Victor Hugo est notre plus grand poète » : hélas. Moi pas. Un baroudeur, en cyclisme, c’est un gars qui part tout seul, ou accompagné de quelques autres, depuis le début de la course, en espérant que le peloton, la météo, la Sainte-Vierge, ses guiboles ou je-ne-sais-quoi-encore lui permettent de rallier l’arrivée en vainqueur. Taux de réussite de l’entreprise : proche de la croissance économique de la zone Euro ces derniers temps. Aujourd’hui, hormis quelques-uns, les baroudeurs sont des types qui n’ont aucune chance de gagner parce qu’ils n’ont pas assez de qualités. Quand ils partent, c’est pour montrer le maillot du sponsor. Pas Durand. Quand il partait, c’était pour gagner. Et il en a gagné de très très belles. Avec ce truc invraisemblable en 1992, le Tour des Flandres. Oui, Jacky Durand, homme par ailleurs charmant, disponible, fin et bosseur est le dernier Français à avoir gagné le Tour des Flandres en 1992. Le seul quasiment. Non je sais, Bobet et Forestier avant lui, mais 36 ans avant ! Prochaine victoire française sur le Tour des Flandres, donc : 2028 !

Durand est un contraste vivant. Il attaquait à tout va, mais était un homme posé. Il détestait les côtes mais gagna une des classiques les plus vallonnées. Il adorait l’effort solitaire sans briller excessivement sur les Contre-La-Montre. Sauf sur les prologues, qui sont aux CLM (contre-la-montre) ce que Messi est à Pelé : la même chose en plus court… Je me souviens de ce prologue à Saint-Brieuc, en 1995, sur le Tour de France. « Dudu » s’élance dans les premiers, sous le soleil. Il flingue l’horloge, et reste premier jusqu’au bout. Le temps apocalyptique qui s’abat sur les partants ultérieurs lui offre le maillot jaune et envoie l’ultra favori de l’époque, Chris Boardman, regarder le Tour à la télé dans une chambre d’hôpital. Cette année-là, le Tour fut plus grand que Jacky, qui dut abandonner lors de la 10e étape. Cette année-là, Miguel Indurain, dont l’équipe Banesto sera la seule à arriver à Paris au complet, remporte son 5e et dernier Tour. Cette année-là, le jeune Lance Armstrong gagne sa deuxième étape sur le Tour de France, en échappée « à la Durand ». C’est à Limoges, ses index montrent le ciel. On ne peut pas lui enlever ça, à Lance, il a le souci des morts. Cette année-là, un gamin de 25 ans, champion olympique à Barcelone, rate le virage de la vie et décède dans la descente d’un col pyrénéen. Il s’appelle Fabio Casartelli, de l’équipe Motorola. C’est vers lui que pointaient les doigts du Texan.

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E, Eicholz Elisabeth

Elisabeth Eicholz. Double E. C’est ça qui m’a convaincu de la choisir pour mon abécédaire. Oh bien sûr, il y avait plus facile : Cadel Evans, le champion australien par exemple. Mais là, c’est un Everest pour l’exercice (encore un E) : sur celle qui remporta, au Pays Basque en 1965, les championnats du monde de cyclisme féminin, on ne sait pratiquement rien. Née en 1939, à Wolmirrstedt, en Saxe près de Magdebourg. Née sous le nazisme, élevée au temps de la RDA, chute du mur trois jours avant ses 50 ans, le 9 novembre 1989.

De la championne on ne trouve guère qu’une ou deux photos, ainsi que le temps qu’elle mit à croiser la ligne d’arrivée pour se parer d’arc-en-ciel (1 heure 31 minutes 04 secondes) et c’est presque tout. Le reste, il faut le déduire ou inventer. Ou parler allemand, car il existe une page internet savoureuse et attendrissante consacrée aux exploits de la championne.

Elisabeth Eicholz devient donc championne du monde de cyclisme sur route en 1965. Ce sera la seule pour son défunt pays. Nous sommes quatre ans après la construction du Mur de Berlin. À cette époque, la RDA s’affirme, à grands coups d’usines de dopage industriel, comme la deuxième nation sportive du bloc de l’Est derrière les intouchables Soviétiques qui (ab)usent des mêmes méthodes. Où l’on voit donc qu’un des héritages les plus lourdingues du communisme n’est pas la pauvreté, le sectarisme ou l’embrigadement mais la piquouze qui va bien pour que la bête double les autres… L’esprit de compète n’a pas d’idéologie, il les gangrène toutes.

Sur Google on trouve une Elisabeth Eicholz recensée en Pennsylvanie en 1940, elle avait 22 ans et vivait chez ses parents. Sur Facebook une certaine Elisabeth Eicholz-Keen, la trentaine apparemment, qui a étudié à Austin, Texas. Ainsi que deux autres encore au Texas, une dans l’Idaho, une à Kansas City et une à Indianapolis. Vous êtes partout, Madame Eicholz. Vous êtes la géographie et l’histoire. Sans même, ou peu s’en faut, exister, vous êtes extraordinaire.

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F, Fignon Laurent

En 1983, quand on a quinze ans, qu’on est maigrichon, pas viril, pas bagarreur, intello et binoclard, y’a pas beaucoup de types connus auxquels s’identifier. Pour moi, ce fut Fignon, le cycliste le plus inattendu de sa génération. Avec sa tronche d’enseignant pète-sec et décontracté à la fois, entre prof de maths et prof d’EPS, ses propos de chamboule-tout sûr de lui et son palmarès super étoffé, le vainqueur des Tours de France 1983 et 1984 avait de quoi fasciner. Je me revois, mourant d’ennui au bord des plages de l’Atlantique en juillet, choper le biclou à 16 heures et piquer un sprint tout seul vers le camping municipal en espérant voir les derniers kilomètres de l’étape sur une télé branchée sur une batterie d’Ami 8. Je me sentais Laurent Fignon. Le jour de sa mort, il y a bientôt trois ans, ça m’a foutu un vrai coup, et pas seulement parce que 50 ans, c’est pas un âge pour crever, et pas seulement parce qu’un cancer, c’est pas une façon de mourir acceptable.

Je ne veux pas trop farfouiller dans la vie du bonhomme, il est tout mythique en moi, dans le repli entre le collège et le lycée, entre Rocheteau et Genghini, je ne vais pas pulvériser ça avec des révélations sur son caractère de chiotte (vraiment de chiotte, demandez à Luc Leblanc ou Jean-François Bernard) et ses méthodes de course peu orthodoxes – ce qui n’est pas seulement une allusion au dopage.

Allez, ça fait rien. Chaque fois que je regarde Milan-San Remo, je guette l’arrière du peloton pour voir s’il n’y a pas un fantôme à lunettes rondes et longs cheveux, qui surgira pour doubler tout le monde à la fin, un petit fantôme transparent et invincible comme on voulait l’être à quinze ans.

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G, Guimard Cyrille

Un chat est supposé avoir sept vies. Je n’ai pas compté mais Guimard a dû en avoir un joli nombre aussi. La grande gueule du cyclisme, consultant pour Sport +, où le brave Frédéric Brindelle essaie d’en tirer la substantifique science tout en maîtrisant ses écarts assez largement « beauf du peloton », fut d’abord un excellent cycliste, dont le palmarès mérite un détour. Puis il embraya sur une carrière de directeur sportif encore plus brillante, avec sous ses ordres des champions invraisemblables, Van Impe, Hinault, Fignon, LeMond, tous vainqueurs de grands Tours. Il trébuche à la fin des années 90 sur un montage financier pas très net, tout en étant celui qui virera Armstrong de chez Cofidis alors que l’Américain commence sa chimio. Ombre sur lumière, avec Guimard c’est pas du tout blanc tout noir.

Qu’il le reconnaisse ou pas, Guimard n’aime pas être sympathique. Son truc, c’est être efficace. C’est-à-dire gagner. Le reste il s’en fout. Enfin, là encore c’est une posture qui mérite nuance, sinon comment expliquer qu’il soit, depuis 2007, le « conseiller-directeur sportif-gourou-bon génie » d’une toute petite équipe continentale qui gagne très peu de courses, la formation Roubaix-Lille Métropole ? Un type aussi brut de décoffrage, de toute façon, se fout de ce qu’on pense de lui. En tout cas, pour raconter les anecdotes du cyclisme, sport épique par excellence, je ne vois pas mieux placé ni mieux inspiré que lui, sinon un autre G que j’aurais pu insérer aussi dans cet abécédaire : Raphaël Geminiani.

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H, Hoste Leif

Allez, je vais me vautrer avec délice dans le cliché qui veut que les Français n’aiment pas ceux qui gagnent et préfèrent les « Poulidors de tous les pays, unissez-vous ». Une minute cependant : puisque je ne l’ai pas choisi pour la lettre P, je voudrais dire que Poulidor est loin du looser magnifique et malchanceux que l’on dépeint. Sur le Tour de France, certes, il n‘a jamais porté le maillot jaune ni gagné l’épreuve. Mais il a quand même raflé sept étapes du Tour de France, quatre du Tour d’Espagne, ledit Tour d’Espagne en 1964, deux classiques majeures (Milan San Remo et la Flèche Wallone), deux Paris-Nice et deux Critériums du Dauphiné Libéré. Et je vous passe les dizaines de courses moins connues remportées par le Masbarautin, qui néanmoins habite Saint-Léonard-de-Noblat, commune où repose Gilles Deleuze (qui préférait le tennis mais qui se trouve par deux fois dans cet abécédaire).

Mais revenons à Leif Hoste, coureur belge né en 77. Son truc, ce fut d’être le maudit du Tour des Flandres. Trois fois 2e, derrière Wesemann, puis Boonen, puis Ballan. Pour un Flahute, c’est-à-dire un coureur du Nord qui adore les pavés, le vent, la pluie, bref les temps et les routes à la noix, c’est un crève-cœur. D’autant qu’il n’a même pas pu se consoler sur les courses flandriennes moins prestigieuses mais dures quand même, comme Kuurne-Bruxelles-Kuurne, où il finit deux fois 2e également. Ne parlons même pas de Paris-Roubaix, course sur laquelle ses meilleures places furent 4e, 6e et 8e.

Alors qu’a-t-il gagné, cet éternel second ? Une belle course, dont il s’est fait le spécialiste, malgré lui si ça se trouve : le contre-la-montre du championnat de Belgique. Trois victoires, en 2001, 2006 et 2007. Finalement Leif, c’est quand tu ne te bats pas contre les autres que tu es le meilleur. T’aurais peut-être dû approfondir la question d’ailleurs, et les faire à fond, les autres chronos.

Deux dernières précisions : les habitants de Saint-Léonard-de-Noblat sont appelés « Miaulétous ». Et Leif Hoste, jeune retraité, est sous enquête pour dopage. Évidemment.

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I, Indurain Miguel

Ce salopiot de Miguel, je l’aime bien au fond, mais il a ruiné le cyclisme champagne, celui des années folles, la fureur démentielle des échappées solitaires pour gagner, pas pour se la péter p’tit slip au classement du combatif du jour… Il fut le premier à enquiller cinq tours de France de suite, entouré de ses bêtes à rouler qui contrôlaient tout, et en ne gagnant que le strict nécessaire, les contre-la-montre. Si ça vous rappelle la façon dont un certain Wiggins a raflé la Grande Boucle en 2012, c’est normal. Si j’étais Miguel, je demanderais des droits d’auteur.

Le bel Indurain donc, regard énigmatique et physique de séducteur façon série B argentine fut le premier à gagner ainsi. Presque mécaniquement. Le pauvre n’en revenait toujours pas, en 1996, quand il dut abandonner à Bjarne Riis, Danois provoquant et goguenard, ce qui lui était promis comme un sixième sacre. « J’ai pourtant fait comme d’habitude », avouait-il sans piger pourquoi il avait cédé en montagne. Ben oui garçon, c’est comme ça.

1991, 1992, 1993, 1994, 1995. Pré-Armstrong Spanish Corporation, bienvenue chez Banesto. Une équipe. Un leader absolu, Miguel Indurain. Des lieutenants achetés à la concurrence pour devenir les grognards du Maestro – je me souviens encore de Jean-François Bernard, le plus prestigieux d’entre eux, commentant des années après la Vuelta et lançant à l’adresse d’Indurain, interrogé par je ne sais plus qui : « Bonjour, Patron », avec une voix de petit gosse. Il aimait bien les coéquipiers français, le Navarrais Miguel : avec JF Bernard, deux sacrés rouleurs-grimpeurs s’ajoutèrent à son invincible armada, des noms passés dans l’oubli peut-être, Gérard Rué et Armand de Las Cuevas. Plus les Espagnols Mauri, Gorospe et Delgado, leader déchu après son succès dans le Tour en 1990, devenu gregario d’Indurain. Une recette que Lance Armstrong appliquera à la lettre dès 1999, avec encore plus de succès et autant de beau monde dans son équipe.

En dehors de la plus prestigieuse des courses cyclistes, il faut aussi retenir qu’Indurain gagna deux Tours d’Italie, la médaille olympique du CLM et, dans le même exercice solitaire contre le chrono, le maillot arc-en-ciel. Un grand champion impressionnant et soporifique, jamais inquiété par ses adversaires, les Bugno, Chiappucci, Zülle, Leblanc. Sauf en 1996. le Tour de trop. Mais Jeff Bernard n’était plus là, et Bjarne Riis avait bénéficié de l’aide cumulée de l’EPO et d’un p’tit gars de l’ex-RDA qui avait toujours l’air en surpoids, Jan Ullrich. À charge de revanche, l’Allemand remportant le Tour l’année suivante avec l’aide Right Back At You du demi-chauve du Jutland.

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J, Johansson Emma

Elle est moderne. Elle a un joli site internet, elle tweete sous le pseudo @emmaprocyclist – pas à tire-larigot, mais bon, quand y’a un anniv’, quand elle se marie ou que ses copines se fringuent toutes pareilles pour une soirée, elle le dit et shoote deux-trois photos. Je sais, ça fait bien girly-girly à se payer des grolles chez sarenzapointcom, ce début de portrait. La force du récit est telle que si tu mets du rose sur les filles dans 95% des histoires, elles chercheront du rose pour exister. Enfin, le jaune et bleu convient mieux à Johansson, sept titres de championne de Suède, indifféremment sur la route et sur le chrono. Et faudrait voir à pas déconner, des fois, on devrait pouvoir dire ça ou à peu près, dans sa Belgique d’adoption. Car elle habite en Belgique.

Et là on ne rigole plus. Quand tu fais du vélo, si t’es in, hype, super cool de la mort, t’en fais en Italie autour des Lacs, en Australie autour des criques ou en Catalogne autour des restos de Ferran Adrià. Mais si t’es une pure et dure, une vraie old-school malgré ton âge encore tendre et tes airs de midinette, t’habite en Belgique parce que c’est le pays du cyclisme et pis c’est tout, y’a pas à tortiller du fion pour sprinter, la Belgique est au cyclisme ce que le Canada est au hockey. Un seul mot, Merckx, tout le monde est calmé, argument suivant.

Quand le vent souffle Emma Johansson se réjouit de voir pousser le maïs pour couper les rafales à l’entraînement. Pourtant le vent, elle adore ça. C’est une Flahute. Une coureuse de pavés, de pluie, de masses d’air pas tranquilles. Deux fois victorieuse du Het Nieuwsblad, une course aussi dure que le Tour des Flandres, ça ne peut pas être un coup de bol. On peut ajouter sa victoire en 2009 au Tour de Drenthe, aux Pays-Bas, encore une course de Bataves. Sous ses airs sages de sœur cachée de Sandra Bullock elle aligne les victoires et les places sur les podiums des plus grandes courses du calendrier féminin. Un calendrier qui, presque chaque année et faute d’argent, perd des compétitions alors que le niveau ne cesse de grimper. Tant que les télévisions ne s’y intéresseront qu’une fois l’an, aux mondiaux sur route, les championnes resteront ignorées du grand public, les équipes seront fragiles et composées de quelques professionnelles correctement payées pour une myriade d’amatrices s’épuisant toute l’année juste « pour le sport ». Je ne sais pas si c’est dommage. Mais c’est d’évidence idiot et injuste de ne pas savoir qui sont Marianne Vos, Emma Pooley, Tatiana Guderzo ou Judith Arndt. Et tant d’autres.

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K, Hugo Koblet (et Ferdi Kübler aussi)

De nos jours la Suisse vélocypédique, c’est Fabian Cancellara, « Spartacus ». Mais je vous parle d’un temps que les moins de 60 ans (carrément) ne peuvent pas connaître. Le temps où la Suisse alémanique avait deux champions cyclistes rivaux et très différents, Ferdi Kübler et Hugo Koblet.

Aujourd’hui, Ferdi a 94 ans. Il est le plus âgé des vainqueurs de grand tour encore vivant. Mais Hugo n’atteignit même pas les 40. Il se tua sur une route sans virage, sur le sec, dans son Alfa blanche un jour de novembre 1964. Un accident, sûrement. Un suicide, plausiblement. Peut-être consécutif à son brusque déclin, à partir de 1955, pour une carrière qui dura à peine autant que le septennat de Vincent Auriol.

Kübler-Koblet. K versus K. Une rivalité helvétique sans équivalent, le bel Hugo se recoiffant soigneusement à chaque arrivée, l’écumant Ferdi bavant de rage et d’énergie dans l’effort. Leurs palmarès ont des points communs, même si Kübler a gagné beaucoup plus de courses tout de même. Tour de Suisse, Tour de Romandie, Tour de France et bien sûr championnat de Suisse, voilà les terres de leurs succès.

La figure de Koblet est une vraie mine pour la légende cycliste. C’en est presque too much. Le garçon voulait être artisan, pâtissier comme maman ou ferronnier comme heu, je sais pas, un ferronnier ? En tout cas il devint cycliste professionnel. Et marqua l’histoire dès 1950, lorsqu’âgé de 25 ans il fut le premier non-italien à remporter le Giro, raflant en bonus le maillot de meilleur grimpeur. Il confirma son potentiel en gagnant le Tour de France l’année suivante, avec notamment une échappée de 130 bornes sur les routes casse-pattes du Sud-Ouest aquitain, afin de reprendre 3 mn aux meilleurs qui, même coalisés, ne purent le rattraper.

Il succéda ainsi, mais oui, à son compatriote Ferdi Kübler, premier Suisse vainqueur du Tour l’année précédente. Puis la comète déclina, se retirant des pelotons en remâchant, sans doute, une sorte de « carrière James Dean » dont il n’aurait pas voulu. Un film réalisé en 2011 sur sa vie insiste beaucoup sur son comportement de séducteur compulsif, et sur sa façon de brûler l’existence par les deux bouts. Je préfère rester sur autre chose. Une anecdote que j’ai découverte grâce à Wikipedia. Je cite le passage :

« Toujours dans ce Tour de 1951 on ne doit pas oublier un épisode qu’a raconté Pierre Chany, journaliste qui suivit pendant tant années le Tour pour le journal L’Équipe. Sur la fin du tour et ayant déjà partie gagnée, Koblet souffrit un jour de la chaleur et, n’ayant plus d’eau, en demanda un peu à Gino Bartali ; le champion toscan, cependant, saisit sa gourde, but une longue rasade et, sans dire un mot, jeta le reste sur la route. Koblet ne se démonta pas et quelques jours plus tard, pendant une étape contre la montre de près de 100 km d’Aix-les-Bains à Genève, il rejoignit Bartali parti quelques minutes avant lui et, comme il était sur le point de le dépasser, il se rendit compte que l’Italien n’avait plus de gourdes avec lui, il en prit une encore presque pleine et sans même le regarder il la mit dans le porte-gourdes de son rival avant de s’envoler irrésistiblement vers la victoire. »

Ben si c’est pas la super grande classe, ça…

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L, Landis Floyd

Landis est le paria Number One du cyclisme international, le premier qui vit sa victoire finale sur le Tour de France annulée pour cause de dopage. Inutile de tourner autour du pot belge, dopé il le fut. Et comme tous les gars chopés par la patrouille, il nia, puis attaqua en justice, puis nuança, puis avoua. Le public adore Ivan Basso qui, après ses deux ans de suspension, revient la tête basse en affirmant avoir compris, pardon pour mes erreurs je vous ai trompé, et bing, il gagne le Giro… Le même public déteste Michael Rasmussen qui ne regrette rien, n’avoue rien et reste à vie sans équipe, alors qu’il a commis la même faute, ni plus ni moins. Le cyclisme est aussi affaire de comédiens plus ou moins en phase avec leur audience. Le dopage c’est comme les excès de vitesse, il y a ceux qui sont pris et les autres. Il faut vivre avec ça. Ou s’intéresser à autre chose. Comme au football par exemple, qui comme chacun sait est un sport où tout le monde marche à l’eau de Badoit…

Mais revenons à ce drôle de gars au menton tellement en galoche que je me demandais parfois s’il n’allait pas poser son bidon dessus. Son début de carrière très prometteur est presque aussitôt absorbé par l’ambition monomaniaque de l’équipe US Postal : tu seras équipier d’Armstrong, mon garçon. Signification : tu gagneras que dalle comme courses et tu rouleras comme un damné pour le Boss ; en échange t’auras des gros brouzoufs. Console-toi, les contre-la-montre par équipe seront crédités à ton palmarès…

Et puis en 2005, lassé d’être le porteur d’eau du patron texan, Landis rejoint l’équipe Phonak. Vous vous souvenez peut-être, maillot jaune et vert avec une grosse oreille dessus. Dès l’hiver il est cité comme favori du prochain Tour de France. En apéro il se croque Paris-Nice avec juste ce qu’il faut d’avance et de gestion tranquille pour gagner. Quand la grande farandole de l’été cycliste arrive, il est fin prêt. Du moins il le croit. Car ce Tour 2006 reste pour moi, malgré le dopage, le plus beau et le plus captivant des dernières années.

Tout commence pépère pour le Californien. Son éducation protestante XXL (il est issu d’une communauté particulière, les mennonites, qui pour être pacifistes n’en sont pas moins peu rigolos, doux euphémisme) a sans doute joué sur l’apparente opacité de ses traits. Au sortir des Pyrénées, le voilà en jaune, sans avoir forcé. Lors de la 13e étape, il perd ledit maillot. Son nouveau porteur est Óscar Pereiro, bon grimpeur mais limité en CLM, qui a profité d’une échappée fleuve entre Béziers et Montélimar en compagnie de Jens Voigt. Anecdotique, cette fameuse échappée sera pourtant celle qui désignera le vainqueur final après déclassement de Landis : Óscar Peirero, ancien de chez Phonak, by the way, y reprend une demi-heure (!) sur les principaux favoris. Puis arrivent les Alpes.

À l’Alpe d’Huez, Landis reprend le maillot jaune. On pense que c’est plié. Il reste deux étapes alpestres et un CLM, tout semble tracé. Mais le lendemain, l’Américain connaît une défaillance incroyable. Il est largué, ruisselant de sueur sur les pentes de la Toussuire. Il perd 9 minutes au général, et sort même du top 10. Tout le monde l’enterre. Le général se jouera entre Pereiro, Sastre et Klöden.

Que s’est-il donc passé dans la soirée ? A-t-il pris de quoi transformer un mulot asthmatique en mammouth fou-furieux ? A-t-il simplement continué de prendre des dopants qui, à cause d’une simple fringale, ne l’avaient pas soutenu pendant l’étape de la Toussuire ? Quoi qu’il en soit, gorgé d’une dose de testostérone onze fois supérieure à la normale, il s’aligne au départ de la dernière étape des Alpes, 200 km vers Morzine. Et là, Floyd Landis fait comme Clark Kent. Il rentre à l’insu de tous les regards dans une cabine téléphonique et ressort en Eddy Merckx. Et il te colle l’attaque de dingo qu’il fallait. Dès le premier col. À 150 bornes du but. Il ne sera jamais repris, le deuxième affichant un retard de six minutes. Il lui manque 30 secondes pour être leader, secondes qu’il prendra sans aucun problème sur le dernier contre-la-montre. On connaît la suite.

Mais je maintiens que tout cela est bien arrivé. Que Landis a animé ce Tour de France d’une manière extraordinaire. Qu’il a payé pour tous les autres, voire même pour tous les champions du passé qui ne connurent jamais aucun déclassement. Je ne le plains pas, ni ne l’admire. Mais je lui sais gré d’avoir procuré ce spectacle. Si cela choque, je propose d’en reparler dans quelques années, lorsque la lutte anti-dopage aura chamboulé et invalidé via les procédures judiciaires quelques dizaines de palmarès en tennis, Formule 1, rugby ou football. Enfin, faut pas rêver. Tant que les cyclistes passeront pour les seuls toxicos indécrottables du sport moderne…

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M, Eddy Merkcx

Sentant le M arriver, j’essaie de me persuader que je ne dois pas me dégonfler et affronter Merckx. Déjà que je me suis défilé avec Hinault…

Bon, le palmarès, c’est facile à décrire. Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, y’a pas mieux. Non seulement dans le cyclisme, mais même comparativement à tous les autres sports. 11 grands Tours, 27 classiques, 3 championnats du monde, et des dizaines d’autres victoires. Le Cannibale les a tous bouffés à un moment ou un autre. Et c’étaient pourtant pas des manches en face : Anquetil, Poulidor, Gimondi, De Vlaminck, sur tous les terrains il les a battus. Au sprint, en montagne, en contre-la-montre, en baroudeur, en puncheur. Imaginez, si l’on devait comparer avec la génération actuelle, Peter Sagan croisé avec Gilbert, Cancellara et Contador.

Une vieille mesquinerie consiste à dire qu’il manque trois classiques au palmarès de Merckx. Alors dans ce cas-là il en manque 4 à Moser, 5 à Hinault, 6 à Maertens… De toute façon ce ne sont pas les plus belles, loin s’en faut. Les légendaires, il les a gagnées plusieurs fois. Milan San Remo ? 7 fois. Liège-Bastogne-liège ? 5 fois. Paris-Roubaix ? 3 fois. Flèche Wallonne ? 3 fois. Tour des Flandres, l’Amstel Gold Race et le Tour de Lombardie ? 2 fois. Bref…

Doté d’un excellent, mais pas exceptionnel, physique d’athlète, Merckx aurait pu n’être qu’un très bon coureur. Ce qui l’a rendu si dominant, si fantastique, c’est d’abord la capacité à « se faire mal » sur le vélo, plus longtemps et plus fortement que ses adversaires. Et ensuite, une philosophie de course passée de mode mais que Fignon avait aussi : il n’était pas payé pour calculer, laisser la victoire à un compagnon d’échappée ou ne viser qu’un ou deux objectifs majeurs : il était payé pour gagner tout ce qu’il pouvait. Il ne faisait jamais de cadeau, et n’en recevait pas non plus. Ce qui ne l’empêcha pas, en 1971, de refuser le maillot jaune au lendemain de la chute et de l’abandon de Luis Ocaña, estimant que cela serait déplacé.

Il courait toute la saison, de Paris-Nice en mars à Paris-Tours en octobre, et s’alignait pour gagner. Les places de 2e à dernier, du pareil au même, aucun intérêt pour le Flam… le Wal… le Belge. Autre caractéristique de Merckx, il est peut-être la seule personnalité qui réunit les deux communautés principales de son pays. J’avoue en revanche ne pas savoir comment le considèrent les populations germaniques d’Eupen-Malmédy. Mais ça m’étonnerait qu’elles ne le respectent pas.

Y’a un signe personnel quand même : Merckx est né un 17 juin. Le jour de la Saint Hervé. D’habitude ce genre de truc je m’en cogne, mais là, ça me fait bien plaisir.

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N, Vincenzo Nibali

Nibali est sicilien et il cuisine ses groles avec son pote Basso. Allusion à une pub pour les chaussures Sidi, où l’on voyait les deux zozos marmitonner de conserve (si j’ose dire) une superbe et profilée godasse – je ne sais toujours pas, après avoir vu cette réclame un million de fois sur Eurosport, si ça vous dégoutte de la cuisine, des Sidi ou des deux… Cooking Shoes Man a heureusement pour lui un autre surnom bien sympathique, celui qu’on rêve d’avoir sans oser le demander : le Requin de Messine. Vu qu’il est sicilien et qu’il attaque par surprise. Remarquez ça aurait pu donner le Crotale de l’Etna, mais bon.

Gros espoir chez les juniors, Nibali s’affirme un peu plus chaque année comme un coureur de grands tours. D’abord vainqueur de la Vuelta en 2010, il termine 3e du Tour de France en 2012 et enlève, sans véritable opposition toutefois, le Giro 2013. Endurant, bon grimpeur, il est surtout réputé comme étant le meilleur descendeur du peloton. Comprenez : le plus malade des casse-cous. Sauf que personne n’a jamais gagné une grande course en prenant du temps dans la descente, sauf Vinokourov en 2006 sur le Tour d’Espagne (mais ça va me gonfler si je parle du Kazakh, déjà que le voir gagner l’or aux JO de Londres m’a bien remonté, bref). Et puis on l’attend tellement, l’attaque du squale dans la descente, que ça ne surprendra plus jamais personne.

Cependant il est à craindre que Nibali compromette sa carrière en ayant rejoint Astana, l’équipe pleine de bons sentiments et de gourdes d’eau fraîche, sponsorisée par le dictateur éclairé Nazarbayev et son vieux pote Vinokourov, qui est au cyclisme ce que Lucchini est au théâtre français, un vieux pénible qui nous a amusé un temps puis beaucoup saoulés ensuite. À quand la chute, Requin ?...

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O, Abraham Olano

Successeur désigné, espéré de Miguel Indurain, Abraham Olano ne répondit pas totalement aux attentes placées sur sa tête, mais fut tout de même un extraordinaire coureur cycliste.

Une image me reste, plus forte que toutes les autres : sa victoire aux Championnats du monde 1995, en Colombie, sur un circuit montagneux et en haute altitude, à plus de 2500 m. En effet, il effectua le dernier kilomètre sur la jante arrière, avec le pneu crevé, transcendé par l’évènement, l’adrénaline et la menace de retour de ses poursuivants Marco Pantani et Mauro Gianetti. Mais Indurain, équipier pour une fois, protège de façon fantastique son compatriote. Et, fait unique dans l’histoire, les deux hommes finissent aux deux premières places des deux épreuves, en ligne et en contre-le-montre.

Autre grand moment, la Vuelta 1998, qu’il remporta avec peu d’avance. Ce fut d’ailleurs une édition extraordinaire, où les six premiers se tinrent en moins de 3 minutes. Et quel plateau ! Voici ce fameux top 6 : Olano, Escartín, Jiménez (deux grimpeurs espagnols de la trempe de Bahamontes, même si leur palmarès est moins éloquent), Armstrong (hé oui !), Jalabert (hé oui !) et Heras, futur triple vainqueur de la Vuelta. Un Tour hélas oublié, ayant succédé au Tour de France 98 marqué par la séismique affaire Festina et ses répliques innombrables. Un Tour qui apparaît aujourd’hui, soyons honnêtes, comme une belle boîte de petits chimistes.

Olano, aujourd’hui directeur de la Vuelta, est un bon gars, modeste et sérieux, travailleur infatigable, apprécié de tous. Malchanceux sur le Tour de France, il affiche néanmoins un palmarès que beaucoup peuvent lui envier. Dans le tout petit créneau laissé par l’histoire du cyclisme entre Indurain et Armstrong, Olano aurait pu être une passerelle de luxe. Ullrich et Pantani lui ravirent le rôle, en tout cas sur le Tour de France. Mais Abraham n’a pas à rougir de sa carrière.

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P, Thibaut Pinot

Le 8 juillet 2012, jour de la Saint Thibaut, à quelques encablures de son village mais du côté suisse, Thibaut Pinot, benjamin du Tour de France, remportait la 8e étape de l’épreuve en résistant à un mini-peloton composé des meilleurs rouleurs du peloton. Une chevauchée qui enthousiasma tout le monde.

Dans ce Tour de France tracé pour les rouleurs, il terminait 10e, à seulement 15 minutes du vainqueur qui lui a pris plus de 10 mn sur les seuls CLM. Un garçon de la trempe des Simoni, Cunego, Pantani, Contador ou Heras. Des gars qui, avec des fortunes et des déboires divers, ont toujours su offrir un spectacle formidable lors de leurs succès.

Depuis, le jeune homme représente tout une affaire dont sans doute, il se passerait bien. Espoir de victoire finale sur le Tour, meilleur grimpeur de sa génération, et surtout icône naissante d’un cyclisme propre, qui enterrerait avec panache les années terribles du dopage organisé et de l’EPO reine.

À son âge, on serait plutôt mal avisé de lui prêter les mêmes noirs desseins que ses aînés. Plutôt discret et modeste, ce garçon qui, par hasard, a été élève dans le lycée où je travaille, et habite à quelques kilomètres de chez moi, présente tout du grimpeur-coureur de grands tours. Il aura sa chance si les performances des adversaires redeviennent à peu près humainement normales. Il n’aura pas autant de maillots à pois que Virenque, mais il gagnera plus de courses à étapes, et un Grand Tour -Giro, Vuelta ou Tour de France, je n’en sais rien, mais au moins un, j’en suis convaincu. En plus on peut espérer qu’il ne versera pas dans la physique-chimie appliquée à la SVT à l’insu de son plein gré…

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Q, Ivan Quaranta

Oh, bien sûr, le choix n’est pas débordant quand on arrive aux lettres qui valent huit points et plus au scrabble. Mais quand même, le beau gosse de Crema, en Lombardie, ne fut pas le pire coureur italien, loin s’en faut. C’est même, dans la période récente des quinze dernières années, le meilleur sprinter transalpin… si l’on oublie Mario Cipollini et Alessandro Petacchi, bien sûr.

Quaranta a terminé sa carrière en 2008 avec l’équipe Amore e Vita-Mc Donald’s. Ouaip, je n’invente pas le nom. Mais attendez, vous allez voir, ce n’est pas le seul nom oulipien qu’il ait porté sur son maillot : Krka-Telekom Slovenije, Mobilvetta Design, Alexia Alluminio, Formaggi Pinzolo Fiavè. De la poésie pure canne ! Sinon, le bonhomme s’est fait deux spécialités : les sprints sur le Tour d’Italie (six victoires d’étape, hein, pas une par coup de bol) et les courses que personne ne connaît en dehors des allumés du calendrier, comme le Tour de Serbie, la Semaine cycliste lombarde et le Tour du Langkawi.

Curieusement, le coureur était plus performant au sein d’équipes modestes. La seule année où il intégra une grosse formation, susceptible de lui fournir un « train » pour l’emmener au sprint, il n’engrangea pas de victoire majeure. C’était en 2003, l’équipe s’appelait Saeco et comptait entre autres dans ses rangs Simoni, Cunego et Di Luca. La piste aussi, il connaît : à son palmarès, plusieurs victoires sur les Six jours de Turin. Ah, les Six jours… de Grenoble, de Bordeaux, de Paris, de Munich, de Stuttgart et même de New York : ça c’est une époque vraiment révolue, celle des coureurs à l’année, sur la route de mars à octobre et sur la piste en hiver, les Trente Glorieuses du vélo en somme…

En changeant de formation tous les ans ou presque, Quaranta faisait figure de mercenaire, impatient de relever de nouveaux défis ou, moins romantiquement, obligé de partir pour telle ou telle raison humaine liée à son caractère ou à celui de ses équipiers. Il n’a pas laissé une empreinte énorme sur son sport, mais garde une bonne petite popularité en Italie, où il fit l’essentiel de sa carrière avec élégance et un brin de frime. La preuve : on l’appelle là-bas « il Ghepardo », le Guépard.

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R, Riccardo Riccò

Rien que d’avoir écrit ce nom, ça sent la poudre. Et ça commence par son orthographe : Riccò, pendant une demi-heure tu fais la salade de doigts sur ton clavier pour trouver ce satané o avec un accent grave et quand tu l’as enfin trouvé, tu te demandes si c’est pas un accent aigu. Mais surtout, le gamin était détesté par tout le peloton. D’abord parce qu’il était d’une arrogance rarement vue. Ensuite parce qu’il montrait un égoïsme abyssal en course. Enfin parce qu’il a tellement absorbé de dopants qu’il en est suspendu jusqu’en 2024 par la fédération italienne. Né en 1983, il pourra donc recourir à 41 ans… on a compris, carrière terminée. Carrière explosée en plein virage.

La comète passe sur le Giro en 2008, deux victoires d’étapes, deuxième du général derrière Contador, un style de grimpeur qu’on n’avait plus vu depuis Pantani. Le Cobra, un surnom qui lui va comme un gant en peau de serpent : il te toise, bouge vaguement la tête et paf ! attaque et te plante là, immobile, tétanisé par la piqûre. Il enchaîne avec le Tour de France, où il gagne avec une insolence encore plus marquée deux étapes à Super Besse et Bagnères-de-Bigorre, franchissant la ligne en se grattant l’entrejambes… Maillot blanc du meilleur jeune, maillot à pois, les cadors et le peloton en tremblent de rage et de peur. Heureusement pour eux, Riccò est (encore) contrôlé positif à l’EPO, viré du Tour, et Sastre s’imposera.

Encore. Sur sa page Wikipedia, on hallucine de voir à quel point le bonhomme s’est roulé dans la dope par tous les bouts. Le plus incroyable, c’est qu’à l’instar des paradis fiscaux spécialisés dans le blanchiment massif de l’argent sale, il a toujours trouvé une équipe pour l’intégrer, la dernière étant quand même la plus grotesque en la matière : Meridiana Kamen, formation croate comptant dans ses rangs plus d’anciens suspendus qu’il y a de gargouilles sur les corniches de Notre-Dame de Paris…

Comme pour Landis, je vais cependant (un peu) défendre l’indéfendable. Il avait quelque chose, le petit reptile infernal. Quand il attaquait ça provoquait le frisson des grandes joutes. C’est normal qu’il ait été évincé pour ses fautes (à ce niveau, parler d’erreurs serait vraiment idiot). Mais son attitude finalement apportait un petit peu de sel sur les plaies d’un sport devenu franchement aseptisé. Dans un style certes qui n’avait rien à voir avec les coups de gueule de Geminiani ou les coups de poing de Hinault. De toute façon, exit le freluquet, n’en parlons plus.

Au fond Riccò n’était pas fait pour ce sport. Même clean, il n’aurait pas eu une grande carrière. Il ne jouait pas le jeu de la politesse, ça, passe encore, ça peut même être rigolo. Mais surtout il ne respectait pas le jeu d’équipe d’un sport qui n’est pas un sport individuel. Je me souviens d’une course mineure, ça devait être en 2010, je ne sais plus où d’ailleurs en Belgique, comme un abruti il avait roulé derrière son propre coéquipier, provoquant le retour d’un groupe de coureurs et ruinant les chances de victoire de son équipe. Explication ? Je me sentais fort, il était normal que je cherche à gagner. Ben non mon gars, le cyclisme ça marche pas comme ça. Tu ne roules pas sur ton équipier. Jamais. Sauf si tu le détestes, là, t’as le droit. Le cyclisme est un sport d’émotions vraies, n’est-ce-pas…

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S, Filippo Simeoni

Connaissez-vous beaucoup de coureurs cyclistes comparables à la fois à Van Damme pour sa, heu, disons « philosophie », à Cantona pour son jeté de maillot, à David – celui qui a pété la tronche de Goliath – pour son courage et à Robert et Ginette pour leur reconversion ?... Explications.

27 septembre 2001, Tour d’Espagne, étape Albacete-Cuenca. Cagnard, routes désertes et solitude des plateaux castillans. L’ordinaire des courageux de fin de saison. Le World Trade Center est dans toutes les têtes. L’usine AZF de Toulouse aussi. Simeoni, parti dans une échappée, s’apprête à franchir la ligne d’arrivée. Mais il ne peut pas le faire sans coup d’éclat. Il descend du biclou, le soulève comme un haltérophile et passe la ligne ainsi. Pourquoi ? Il déclare : « J’ai fait cela car je suis un penseur du cyclisme et du sport en général. Il faut faire des choses comme celles-ci pour changer. » OK… Bon, alors pour l’analogie le kickboxer allumé de Bruxelles, c’est fait…

3 mai 2009. Simeoni porte depuis un an le plus beau de ses maillots, celui de champion d’Italie. Mais son équipe n’est pas invitée sur le Giro. Fou de rage, il récuse son paletot tricolore. Inacceptable que le public ne puisse le voir sur les routes du plus grand événement cycliste de la Botte. Bon, certes, j’ai tiré la ficelle un peu fort dans l’allusion à Cantona, qui lui balança son maillot avec autrement plus de théâtralité et de morgue.

En 2001, Simeoni soulage sa conscience, confesse avoir pris de l’EPO et dénonce les pratiques dopantes systématiques du Docteur Mabuse du cyclisme, Michele Ferrari. Il va le payer cher, car l’un des prestigieux clients du toubib véreux est Lance Armstrong. C’est loin d’être le seul… Mais ce dernier portera plainte, et l’intimidera lors d’une étape du tour de France 2004 restée célèbre pour l’incident. Toute ressemblance avec un mauvais film de gangster…

Au final, aujourd’hui c’est le Texan qui est dans les emmerdes jusqu’au cou. Mais Filipo lui, le petit cycliste comme il se définissait lui-même, le repenti, le rebelle, le poète bizarre a trouvé la paix dans la campagne romaine. Comme Robert et Ginette, il tient désormais un bar-tabac, tradition familiale. La boucle est bouclée.

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T, Karin Thürig

Jeune quadra (elle est née le 4 juillet 1972), Karin Thürig n’a eu qu’une passion, à moins que ça n’ait été qu’une souffrance, mais chez les cyclistes c’est difficile de démêler les deux : la course contre la montre. Si Fabian Cancellara, également helvétique, est le plus connu dans cet exercice solitaire, il brille aussi sur les classiques pavées et les courses par étapes. Mais Karin, elle, ne faisait que ça ou presque : le chrono. Et ça a plutôt pas mal marché, dira-t-on de façon litoteuse (litotique ? litosphérique ?...). Sept fois championne de Suisse, double championne du monde, une quinzaine de victoires sur d’autres courses. Seul « blanc », l’or olympique ; elle ne put obtenir que le bronze en 2008.

Dans le prolongement de cette discipline qui consiste à se confronter à ses seules références, ce qui me semble à la fois modeste et orgueilleux, Thürig a pratiqué le duathlon et le triathlon. Sa dernière course fut une épreuve Ironman épouvantable, à Hawaï en 2011. Mais elle y vit des dauphins, alors tant pis pour les cloques sous les pieds (du moins c’est ce qu’elle dit sur son site).

Karin Thürig fut aussi une coureuse géographiquement grégaire : elle passa toute sa carrière dans des équipes suisses. Il faut dire qu’une carrière cycliste féminine n’a pas les mêmes garanties que les hommes. Pour ces derniers, les conditions sont difficiles. Pour les femmes, elles sont impossibles. Combien d’athlètes gagnent-elles correctement leur vie en pratiquant ce sport ? La plupart sont amatrices, ne reçoivent que de quoi rembourser les frais de déplacement et d’hébergement (et encore), bossent à côté pour payer études, loyer ou prêts bancaires, et doivent composer avec des sponsors qui, faute de droits TV et de retombées suffisantes, mettent la clé sous la porte plus souvent que la fréquence de pédalage de Karin en ligne droite.

Il n’y a aujourd’hui que deux ou trois équipes cyclistes professionnelles féminines qui tiennent la route, sans jeu de mots. Et elles sont des sortes de surgeons d’équipes masculines bien installées. Une coureuse résume très bien les enjeux dans une lettre adressée au patron de l’UCI. Le cyclisme féminin ne peut hélas pas exister sans l’ombre portée des hommes. Comme si le code civil napoléonien n’avait pas été modifié en 1972, pour mémoire avant cette date les femmes étaient soumises à leur mari pour à peu près tous les choix de vie.

Les derniers JO ont mis en lumière Kristin Armstrong (rien à voir avec Lance) et Marianne Vos (dont je reparlerai puisque je l’ai choisie pour la lettre V), le contexte britannique ayant aussi fait surgir les noms d’Emma Pooley et de Nicole Cooke (mentionnée dans cet abécédaire aussi), mais pour le reste, le cyclisme féminin reste anonyme. Beaucoup le jugent ennuyeux. Ils ont totalement tort. Certes ça roule moins fort, mais les distances plus courtes fournissent aussi un spectacle plus nerveux et moins prévisible que 90 % des courses masculines.

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U, Jan Ullrich

Il ne faudrait pas se tromper en évoquant le seul Allemand vainqueur du Tour de France, également vainqueur du Tour d’Espagne en 1999, ce que l’on omet toujours de mentionner. Sans compter sa médaille d’or aux JO de Sydney, ses deux victoires aux championnats du monde contre-la-montre et ses trois maillots de champion national. Palmarès qui risque évidemment, comme tant d’autres entre 1990 et 2010, d’être effacé dans quelques temps.

Première erreur, Jan est un looser. Ce qui précède l’infirme. En revanche, dire qu’il aurait pu avoir un palmarès bien plus étoffé encore s’il ne s’était obstiné à vouloir, à partir de 2000, concurrencer l’inaccessible Armstrong, ça oui !

Deuxième erreur, Jan est un pur produit du cyclisme amateur de la RDA, puisqu’il est né en 1973 à Rostock, de l’autre côté du rideau de Fer. C’est oublier qu’il n’a que 16 ans à la chute du Mur de Berlin et qu’il intègre alors des formations occidentales, à un moment où il n’est que junior. Ses pratiques de dopage avérées (qu’il avouera ensuite, au milieu d’un écho quasi nul tant la nouvelle était rance) par la suite ne seront pas imputables au gène du communisme sportif et industriel, donc.

Troisième erreur, Jan avait une approche fantaisiste et non professionnelle du début de saison, prenant du retard sur ses adversaires. Bon, tout le monde se souvient de son allure rondouillarde, toujours l’air d’être en surpoids au moment de reprendre le vélo. Mais c’est oublier que d’autres très grands coureurs n’étaient pas franchement hyper ascétiques dans leur préparation et qu’ils comptaient aussi, comme Ullrich, sur leur talent et sur la dureté des courses pour les remettre d’équerre.

Maintenant, si le mot « gâchis » fait comme un pop-up automatique dès que l’on évoque le coureur allemand, c’est qu’il y a des raisons. Cinq fois 2e du Tour, ça vous poulidorise un homme (quoi que, comme je l’ai déjà dit, Poupou affiche un très beau palmarès). Et la tactique, ohlala, n’était pas le fort du gaillard. Il avait toujours l’air un peu dépassé ou attentiste. Le plus bel épisode de ratage monumental se situe sur le Tour 2003, le seul où il inquiéta vraiment Armstrong. Dans les pentes surchauffées par une météo indécemment ensoleillée de Luz Ardiden, Armstrong chute à cause d’un spectateur. Pas grave, il repart. Plus haut, Ullrich, emmerdé, tête de petit garçon sage, l’attend. L’ogre texan revient, et que croyez-vous qu’il fasse ? Ben il te met une grosse patate sauce tabasco, punaise le gentil Jan sur l’asphalte de sa chevaleresque bêtise et va gagner l’étape en lui prenant 40 secondes. Et félicite Ullrich pour son bel esprit de « grand champion » à l’arrivée… Pfff… Grand bêta, oui…

Depuis ce jour, toute attitude soi-disant noble de ce genre me rend perplexe. Après tout, comme disaient Fignon, Merckx ou Hinault, t’es pas là pour faire des cadeaux sur une course, t’es payé pour la gagner. Et plus t’es payé cher, plus tu dois gagner. Chuter, crever, c’est comme défaillir ou ne plus pouvoir suivre le rythme : ce sont des faits de course. La course est dure, mais c’est la course.

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V, Marianne Vos

Pour une cycliste professionnelle surentraînée et, comme dirait l’inénarrable Virenque, « Mentalisée à gagner », c’est une chose de gagner 500 fois sur des critériums ou des courses disons gentiment « peu étoffées », contre des adversaires qui sortent du boulot ou de la fac, et qui même ont du mal à avoir un équipement complet. Je ne vise aucune cycliste grenobloise en particulier mais bon…

Mais c’en est une autre de tout gagner dans le calendrier féminin de haut de tableau. Et cela à 26 ans seulement, avec une telle densité (j’ai pas dit facilité, croyez-moi c’est pas facile du tout) et une telle régularité qu’on la croit déjà plus que trentenaire. Marianne Vos, en effet, a tout gagné. Deux fois championne du monde sur route (et cinq fois deuxième), six fois championne du monde de cyclo-cross, championne du monde sur piste, championne olympique sur piste à Pékin, championne olympique sur route à Londres… Je sais, étaler les palmarès c’est usant, mais ça n’est pas fini.

Les plus belles courses féminines, même si le calendrier est plus fragile et plus exposé que le masculin aux changements et disparitions multiples, comportent des classiques qu’on appelle Coupe du Monde. Marianne Vos en a gagné quatorze. À 26 ans. Comparativement, Merckx à cet âge-là en avait récolté 13. Elle est donc de ce niveau. Désolé, j’ai beau farfouiller dans ma mémoire, je n’ai pas beaucoup mieux à proposer comme comparaison. .

Quant aux courses par étapes, qui sont encore plus menacées que les classiques dans le calendrier féminin, Marianne Vos ne les ignore pas, au contraire. Elle est ainsi double vainqueur du Tour d’Italie. Hélas, les deux autres grands Tours féminins, celui de l’Aude et la Grande Boucle féminine ayant disparu, elle n’aura plus l’occasion de les remporter. Tant qu’on y est, j’ajoute ses sept maillots de championne nationale. Alors, Vos la cannibale ? Oh oui.

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W, Wouter Weylandt

On ne saura jamais s’il aurait pu ajouter une étape du Tour de France à ses victoires sur la Vuelta et sur le Giro. Et c’est sans intérêt. Le jeune homme au double double-V est mort en mai 2011, dans la descente du Passo del Bocco, sur les routes du Tour d’Italie. Un âge où personne ne doit mourir, 26 petites années. Son dossard 108 a été retiré pour toujours du Tour d’Italie.

Comme Fabio Casartelli en 1995, comme Andreï Kivilev en 2003, comme Isaac Galvez et 2006, un autre jeune cycliste laissait sa vie en heurtant le sol d’une course. C’était un sacré sprinteur, et un flahute aussi. Les mêmes qualités que Tom Boonen, son leader durant 5 saisons.

Le 30 juillet 2011, la stèle en hommage à Weylandt, ainsi qu’à deux autres jeunes cyclistes décédés, Dimitri de Fauw et Frederiek Nolf, est brisée par on ne sait qui à Zwijnaarde, près de Gand. Ce n’est pas le plus grand scandale du siècle, mais c’est tellement, tellement petit et inutile.

Je n’avais pas compris, dans les semaines qui suivirent son décès, pourquoi son compte twitter restait actif. C’est Elke, sa sœur, qui m’a répondu que c’était une façon de faire le deuil et de l’honorer. Je ne sais pas pourquoi, moi qui n’ai jamais cru en Dieu, qui ne croit pas à quoi que ce soit après la mort, je suis de plus en plus sensible aux gestes et aux actes de mémoire. Alors je suis resté abonné au compte twitter de WW. À Wouter comme à tous nos morts, sempre con noi.

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XX et XY, chromosomes du genre humain

Aucun cycliste en X, très peu en Y : qu’à cela ne tienne, prendront place ici celles et ceux dont j’aurais pu parler dans cet abécédaire. Ah, au fait : merci Georges Perec. Voyez pourquoi.

Je me souviens que Jacques Anquetil jouait au poker, parfois avec son vieux rival et ami Raymond Poulidor.

Je me souviens d’Alain Bondue dans l’équipe La Redoute, et des piercings sur le visage de Giorgia Bronzini.

Je me souviens des chevauchées solitaires de Claudio Chiappucci pour essayer, sans jamais y parvenir, de détrôner Greg LeMond.

Je me souviens du poil de mollet de fourmi d’avance de Duclos-Lassalle sur Paris-Roubaix devant un Italien.

Je me souviens des multiples maillots de champion de Suisse gagnés par Martin Elmiger.

Je me souviens des trois victoires en championnat du monde d’Óscar Freire.

Je me souviens de Raphaël Geminiani racontant ses anecdotes incroyables.

Je me souviens d’avoir vu passer Hinault en jaune dans mon patelin, petit. Je ne sais plus en quelle année, quelque part entre 1978 et 1982.

Je me souviens de ne pas aimer la victoire d’Inglinskiy sur Liège-Bastogne-Liège.

Je me souviens de l’horrible chute de Jalabert et Nelissen à Armentières en 1994. Le jour de mes 26 ans.

Je me souviens de la victoire de Servais Knaven sur Paris-Roubaix, en 2001.

Je me souviens de la reine du Giro, Fabiana Luperini. Et je me souviens d’avoir croisé Greg LeMond sur une route bourguignonne, à deux pas du village de Colette. Enfin, ce n’était sans doute pas lui, juste un américain qui lui ressemblait. Mais ça fait joli dans ma mémoire.

Je me souviens d’Eddy Mazzoleni, 3e du Giro 2007, et Virenque sur Eurosport n’arrivait pas à prononcer son nom, il l’avait appelé « Manzolini » durant toute l’épreuve.

Je me souviens de Daniele Nardello, sous un temps d’apocalypse, gagner feu le championnat de Zurich en 2003.

Je me souviens du suicide de Luis Ocaña, et d’avoir eu un biclou griffé à son nom.

Je me souviens d’une sacrée coureuse lituanienne au nom difficile à retenir, Edita Pučinskaitė.

Je me souviens du boulot abattu dans les courses par Manuel Quinziato, équipier modèle chez Liquigas et puis BMC.

Je me souviens du mépris de Bjarne Riis pour son maillot jaune après ses aveux de dopage : « il doit être quelque part dans un carton du garage.”

Je me souviens de la chute terrifiante de Mauricio Soler sur le Tour de Suisse 2011. Il n’est pas mort mais pas encore remis de ce traumatisme. Sa carrière est finie.

Je me souviens du chouette prénom de la sprinteuse allemande Teutenberg : Ina-Yoko.

Je me souviens d’avoir gagné le Tour de France avec Rigoberto Urán en le faisant progresser avec les meilleurs entraîneurs. Mais c’était au jeu Pro Cycling Manager.

Je me souviens du jeune et caractériel espoir Frank Vandenbroucke, trouvé mort au Sénégal à même pas 35 ans.

Je me souviens de la fixette que faisaient les réalisateurs TV du Tour d’Espagne 2010 avec Johnny Walker, et des dizaines de jeux de mots relatifs au whisky lancés par les commentateurs d’Eurosport.

Je me souviens du moment où j’ai trouvé l’astuce du XY-XX pour cet abécédaire.

Je me souviens du coureur Suisse Alex Zülle, de deux jours mon cadet. Gamin, va…

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Z, Erik Zabel

C’est le Pantani du plat. Le Bahamontes du sprint. Six fois maillot vert du Tour, des classiques et des semi-classiques à la pelle, vingt étapes de grands tours. Et comme tous les gros palmarès, un encore plus gros total de places d’honneur, de podiums en tous genres.

Zabel est comme Ullrich, c’est un « Aussie ». Un gars de l’Est, de la RDA. Son père était déjà un bon coureur qui se distingua sur la course de la Paix. Ah, la vache, la course de la Paix, j’avais oublié tiens. C’est, comment dire, une épreuve soviet-coco sauce Honecker- Jaruzelski, une sorte de fête de l’Huma sur deux roues entre trois capitales du Bloc de l’Est (Berlin, Prague et Varsovie), une vraie et dure épreuve sportive, une utopie paradoxalement tuée par la chute du Mur en 89. Bref, comme la Trabant, les clopes à dix centimes le paquet et les clubs de foot appelés « Dynamo », un truc vintage pour les Cold War Kids de 37 à 97 ans…

Regrette-t-il la fraternité de sa jeunesse, qui n’était pas toujours feinte ? Passé pro en 93, il est l’homme d’une formation, la Telekom. Quels que furent ses noms, l’équipe Telekom c’est du sérieux. Du solide, des équipiers dévoués, des leaders performants, et bien sûr, une industrie du dopage très efficace, une hypocrisie brisée en 2007 dans les larmes des aveux par le grand Erik devenu tout flétri, tout penaud ; et qui entraîna d’autres repentis de la Telekom.

Dans son abécédaire à lui, Gilles Deleuze se montrait « ravi » d’avoir un Z dans son patronyme. Ce Z de l’éclair, du zen, du sage, du précurseur sombre, comme il disait. Zabel, éclair du sprint, Zabel, précurseur sombre des aveux éhontés. C’est fou ce que le vélo finit toujours, toujours par être romantique.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 juin 2013.
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