2008.04.28 | où Deleuze repose


Frédéric Pouzol, libraire à Saint-Léonard de Noblat [1] [2], m’avait prévenu : « Il est grand, le cimetière... » La ville, elle, n’est pas grande, mais ici le passé prend beaucoup de place. C’était la fin de journée, une de nos premières journées d’un printemps violent, chaud, éclairé, lumière rasante. Le cimetière est sur le haut du plateau, on voit tout alentour, la ville et les collines. Il était 18h50. Un moment j’ai demandé à une dame, qui entretenait la tombe de « mon cher compagnon, il m’en avait parlé de ce monsieur, oui – il écrivait des livres ? », son chien couché auprès, mais de Gilles Deleuze elle ne connaissait ni le nom ni l’emplacement, nous étions les seuls dans le cimetière, elle, moi, son chien, a voulu m’orienter vers Poulidor. « Il avait un château, ce monsieur... » Je lui ai dit que non, que je doutais que les châteaux de Deleuze ici-bas aient eu parc et tourelles...

Dans ses cours non plus, en 1980, 1981, quand je les suivais à Paris 8, ce n’était pas facile de le rencontrer, Gilles Deleuze, qui nous parlait de Leibniz. Ses grands ongles qui coupaient l’air, la mèche grise, et ces étudiants qui buvaient à dix centimètres la parole du maître, hérissant la table de magnéto-cassettes qui débrayaient tous en même temps à la quarante-cinquième minute. Moi j’étais au fond, avec un ami australien qui suivait comme moi les cours sur la Logique de Hegel. Rien à voir avec l’ambiance chaleureuse de François Châtelet, habillé noir anar, ses contes et ses fables de haute rhétorique, ou l’austérité de Lyotard qui nous tenait parfois quatre heures d’affilée.

Mais les livres de Deleuze, aujourd’hui, sont toujours auprès de la table. Et peut-être les plus minces, celui sur Kafka (Pour une littérature mineure), celui sur Proust (Proust et les signes), j’y suis le plus attaché. De même, c’est dans ses deux tomes sur le cinéma (L’image temps) que j’ai trouvé l’outil le plus pertinent pour ma compréhension théorique de l’atelier d’écriture.

Alors, où, la tombe de Deleuze, quand nulle indication ne vous est livrée, qu’on se donne un algorithme pour parcourir croit-on la totalité des allées ? Ou alors cette simple dalle sans nom et sans date, qui lui ressemblerait tant, peut-être, comme symbole du passant, qui n’aura légué que sa parole ?

De 18h50 à 19h20, qu’il a fallu partir, j’ai parcouru le cimetière de Saint-Léonard de Noblat. Je n’ai pas trouvé Gilles Deleuze [3]. J’ai partagé avec lui cependant cette chaleur rayonnant du granit et des cailloux, et le ciel pour nous tous. Finalement, en marchant, c’est les livres qui revenaient, plis et plateaux, les figures, temps et mouvement : alors tant mieux. C’était peut-être encore une de ses leçons, avec cette espèce de drôle de sourire triste : chemin, parcours, quête, puis repartir, et que c’est le manque, qu’on a rendu plus fort, plus présent. On pensait au dernier instant, à la fenêtre : ultime monade – puisque la fenêtre était une de ses métaphores, pour nous expliquer Leibniz. Hommes sans dieu, qui nous agrandissent par là : il était normal qu’ici il se retranche, ne souhaite pas recevoir. Paix [4].


[1pour le reste du voyage, c’est ici...

[2et nul doute que mes nouveaux amis de Saint-Léonard m’enverront l’image de cette tombe, que je n’ai pu trouver

[3j’apprends à l’instant, merci Sylvain Courtoux, ce que je craignais : Deleuze est dans cette extension neuve du cimetière, en contrebas

[4comme cette rubrique accueille déjà Beckett ou d’autres ciels sur tombes...


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 28 avril 2008
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