Maroc | Souleyma Haddaoui, L’écrivain

Ce soir. Juste avant vingt heures. Une femme qui hurle à l’injustice. »

l’auteur

Souleyma Haddaoui, jeune écrivain marocaine, fait une thèse de doctorat en sociologie politique à l’EHESS, et elle est actuellement visiting researcher à la Georgetown University de Washington. La suivre sur Facebook.

le texte

Après Larme de résistance, un nouveau texte de Souleyma Haddaoui et sa prose puissante, directe.

Au départ, un drame réel, l’immolation d’une jeune mère célibataire dans une petite ville au Maroc, le 21 février 2010. Elle fut la première femme dans le monde arabe à s’immoler après que les autorités l’aient chassée de son logement de bidonville et refusé de lui attribuer un logement social en remplacement car elle était mère célibataire...Son nom était Fadoua Laroui. L’onde de choc s’est vite éteinte.

Souleyma Haddaoui ne garde du fait divers que le trame, et le questionnement profond à la société qu’il induit. C’est la littérature qui parle, explore, révèle et condamne.

 

 

Vacarme des rues, silence de la plume. Le bec baissé. Triste, elle sèche ce matin et l’écrivain la tord comme il le fait avec son inspiration. Il a peur de jouer au voyeur. Ce cri surgi de nulle part. Cette foule amassée sur la place, à deux pas de chez lui.

Un destin. Ce soir. Juste avant vingt heures. Une femme qui hurle à l’injustice. Elle attend le monde pour dire. Clamer. On ne comprend pas tout au milieu des cris. Sa voix cassée, essoufflée. Ses bras qu’elle agite. Elle est jeune, belle. Vient l’étincelle. Tout bascule.

Il préfère écrire sur autre chose, tente de distraire son esprit et tromper sa plume. L’écrivain fume à présent sa pipe. Il aspire le goût du tabac miel. Frotte sa barbe naissante, défait ses cheveux. Rien n’y fait. Le remède habituel ne prend pas. « Une immolation…Dans ma rue ! » s’exclame-t-il soudain, au fond de lui-même. Il remarque une brèche dans la fresque en zellige de son bureau. Une fissure qui s’étend jusqu’au plafond. Il ne l’avait jamais constatée. D’habitude l’écriture ne se fait pas tant désirer. Et il fait une analogie rapide, gratuite dans un mental d’écrivain : le destin de cette jeune fille a été fendu ainsi. C’est une grâce qu’elle soit morte.

La plume lève le bec et l’encre coule sur papier, timide mais franche : « la grâce de la mort… », commence-t-il. Il rature. Veut envisager autre chose. Un conte. La plume, comme habitée par son propre esprit, reprend : « Graciée par la mort ». Rature. Il reprend du thé. Fort, sucré. Son cœur se pince et son écriture coince.

Il libère enfin sa réflexion : que s’est-il passé dans sa vie ? Pourquoi ? Et surtout elle, une mère. Pourquoi ici ? La tête entre les mains, il pense. Il interroge. Elle était belle. Une vraie beauté du nord, la peau immaculée, transparente presque. Des joues roses et l’œil vif. Elle avait une expression curieusement paisible. Ses yeux soulignaient un effroi tout de même en même temps qu’une force.

L’écrivain essuie une larme sur sa joue. Elle mouille le papier. Plus que l’encre ne le fera jamais, pense-t-il tout d’un coup. Il bouillonne à présent. L’incompréhension. Une jeune mère, finir ainsi. Que disait-elle, que voulait-elle ? Il n’a pas pu tout comprendre. Ou ne le voulait pas. Ce n’est pas encore clair dans son esprit. D’habitude rien ne se passe dans cette ville de transit où tout le monde se connaît de loin. Une ville où les voyageurs ne s’arrêtent que le temps de casser la croûte.

L’écrivain hésite. Qu’est-ce qui l’incommode réellement ? L’absence d’inspiration ou que ce spectacle l’ait marqué plus qu’il n’ose se l’avouer ? Il libère un temps sa rage et la laisse guider sa plume. C’est le début de la faim. Fini les contes dociles et sages. Il passe les pages. Vite. Son poignet chante la mélodie du frottement contre le papier. Un rythme cadencé. C’est le cri du cœur. Le chant du cygne de celle qui n’est plus. Raconter son cheminement est devenu son sacerdoce à lui.

Oui, il va l’écrire cette femme... D’un coup de plume il s’approprie son histoire. Il écrit tout ce qu’il a vu d’abord. Il essaie d’imaginer ensuite qui elle est, ce qu’elle faisait quelques heures avant. Quelques jours. Remonter jusqu’à sa naissance même, se faire son avocat, son exécuteur testamentaire. Il veut son prénom qu’il n’a pas su ou pas voulu retenir. Il lui en invente un autre. Tant pis. Elle sera un symbole. C’est mieux. Elle représente le combat de la Marocaine. Pas celle des salons. Non, les brutes de terre. Celles qu’on n’entend pas. Elle a hurlé sans pub de presse. Face à des oreilles bouchées qui acceptent toute l’injustice enveloppant tel un manteau ces femmes-ombres. Ces créatures que lui et d’autres ont refusé de reconnaître comme des êtres bénéficiant de droits. Il sait qu’il a été pris au piège de cette société double, ce mur invisible qui pourtant ne sépare que trop. Chaque marocain pense-t-il, est affecté d’une forme de diplopie sociale. Deux sortes de traitement en fonction du milieu d’extraction.

Cette femme s’appellera Nour. Une lumineuse qui s’est éteinte. Il veut la faire revivre. Irriter les autorités qui ne feront rien. Elle n’était pas bourgeoise Nour. Elle ne vaut pas l’intérêt, encore moins le dérangement de ces messieurs. Ces hommes qui déjà la jugent car elle était mère célibataire. Il avait su capter ces commentaires sur la place, après le drame. Les officiels mal déculottés du pays n’en ont cure. Elle fait partie des dossiers classés, poussiéreux qui prendront l’eau à la moindre averse.

La plume est ravie, la page extatique, l’écrivain soucieux. Quel message transmettre à travers cet écrit ? Un autre récit de violence comme il en existe tant ? Un pamphlet ? Un fait de société que l’on pourrait retrouver dans les journaux ? Quelle histoire exactement ? Le dialogue intérieur n’en finit pas. Après avoir critiqué l’État et sa négligence, que reste-t-il ? Ce n’est pas la politique ni la polémique qui intéressent l’écrivain. C’est quelque chose qu’il ne palpe pas encore. Cette fissure dans son mur le taraude. Le hante. Il lui tourne le dos. Ne peut affronter cette imperfection soudaine. Il la prend comme indicateur de sa vie trop tranquille.

Quelle idée a-t-elle eue de mourir dans ma rue quand même, cette pauvre fille. Il est obligé de remettre au lendemain son confort. Oui, tout lui venait facilement et soudain, ce fileur d’histoires imaginaires bloque sur cette réalité trop crue. L’odeur de la mort l’enveloppe. Elle a colonisé son cerveau et soumet son écriture à quelque chose de profond, de dur. Il n’a pas l’habitude. Il ne mange que très peu depuis l’incident et ne bavarde guère avec ses amis, sa famille. Une certaine joie, que l’insouciance généralement accompagne, l’a quitté.

Une seule envie : écrire. Violenter sa muse pour une fois, trouver la voix. Celle de Nour. Il la rêve la nuit, lui racontant ce qui s’est passé. Ce qu’elle a ressenti. Comment elle fut poussée à bout. Voulait-elle devenir martyre ? Était-ce un coup de bluff pour obtenir gain de cause et en a-t-elle payé le prix ? Ou simple désespoir vécu en public ? Nour, dans ses rêves, n’a pas trouvé la paix promise dans l’après-monde. Elle n’est pas encore morte, elle fut hospitalisée, mais il sait, au fond de lui-même, qu’elle ne survivra pas. Il la revoit, flambeau vivant, courant, hurlant de douleur.

Il la rêve donc encore tourmentée. L’écrivain s’imagine qu’elle implore son aide. Que l’écriture peut-être la délivrera. Le matin, il se lève sans manger, s’attelle à sa nouvelle mission spirituelle : il faut sauver cette fille. Personne ne l’a fait lorsqu’elle a crié au secours. Il prie pour elle aussi, lui qui n’a jamais été fervent. Depuis qu’il la voit dans ses rêves, il croit un peu plus. Depuis qu’il a rencontré l’âme de Nour, il ressent une force supérieure qui le happe, l’interpelle. Cette connexion ne le laissera jamais indemne.

Sa journée passée à méditer et chercher encore quelle direction pour son récit, sa fille vient lui offrir une pause bénie. Elle le taquine, s’assoit sur ses genoux comme à son habitude en rentrant de l’école. Il caresse ses bouclettes, plonge ses yeux dans le noir des siens. La vie est là, sa lueur aussi. Il l’embrasse, la serre contre lui dans l’espoir de puiser un peu de cette sève d’innocence. Sa fille préfère tirer la queue du chat que de converser avec l’âme désormais meurtrie de son père. Elle sent toutefois une différence. Parfois, à table, elle l’interpelle lorsqu’il regarde un peu trop longtemps dans le vide. Il la rassure, devoir de père.

La plume à la main, il la regarde à présent s’éloigner de lui, sautiller et rire. Il essaie de s’émouvoir de cette beauté. Vient l’inquiétude : quel avenir pour mon enfant ? Cette future femme ? Quelle société vais-je lui léguer, se murmure-t-il au plus profond de lui-même. Juste à ce moment-là, la petite Zineb qu’il a embauchée l’interrompt pour lui offrir du thé. C’est une jeune fille de 13 ou 14 ans. Elle vient de la campagne. Elle fait le ménage, la lessive et garde les enfants. Une autre plus âgée s’occupe de la cuisine.

C’est confortable d’écrire le fantastique, de raconter, dans le sens du poil politique, les histoires fantasmées de palais arabes. Il regarde Zineb comme jamais il ne le fit et il est pris de honte. Pour la première fois il se demande, l’intellectuel : sait-elle lire ? Et si je l’avais privée d’un meilleur avenir ? Elle travaille, elle devrait être heureuse. C’est vrai qu’il pense bien la payer mais pour la première fois, elle cesse d’être cette figure en tablier et foulard blancs qui le sert. Elle est cette autre réalité : une fille de la campagne dont les parents, faute de moyens, ont préféré qu’elle travaille dans une grande maison. Il a honte de n’avoir jamais offert de lui apprendre à lire et à écrire. Cette génération perdue, pense-t-il en aspirant sa pipe. Sa plume revient à l’assaut. Nour avait probablement travaillé aussi un temps comme Zineb. Il transpose les destins.

Maître de sa page mais plus de lui-même. Son esprit vacille en même temps que ses convictions. Trop de luxe, trop de confort. Il étouffe et cette fissure dans son mur à présent le rassure. Une réalité dans trop d’illusions de perfection. Les remparts de sa belle maison, son jardin fleuri dont il s’occupe parfois. Sa forêt de bambous qui l’isole des regards inquisiteurs. La paix. Et pourtant, malgré toute cette quiétude autour de lui, un tourbillon intérieur le ronge. L’empêche de dormir. Cette femme. Cette mère. Ces cris. Cette injustice. Une transe dans son ventre, son cœur bat la chamade. La plume s’emporte. Pris d’un élan qui le dépasse, il ferme la porte de son bureau à clé et déchire ses contes publiés et en cours de récit. Tous. Centaines de pages réduites en confettis. À quoi sert donc de vivre ainsi s’interroge-t-il ? Une rage contre lui-même, ce qu’il représente et ce qui le représente à ses propres yeux. Il écoute cette voix du désert qu’il avait tue plus jeune. Celle d’un vieillard croisé lors d’une vadrouille dans les montagnes du sud. « Un jour tu réaliseras que cette vie n’est pas seulement tout ce que tu admires et touches ».

Et cette envie de se détourner de tout, d’embraser tout. Ce superficiel, ce factice. Il s’est laissé prendre, et Nour fut un réveil brutal. Il agonise depuis. Cette vie n’est pas ce qu’il souhaite.

La plume animée, écrit sur les mensonges qui l’entourent. Sa philanthropie de salon alors qu’à la vue d’un mendiant dans la rue, il détourne le regard et change de trottoir. Cette femme qu’il a épousée pensant l’aimer alors qu’il l’exhibe comme un trophée. Elle est belle mais creuse. Ne le défie pas. Personne ne le défie d’ailleurs. C’est un intellectuel, un homme qui a voyagé, vécu, connaît ou plutôt croit connaître le monde et ses hommes. Perché dans sa tour, il n’échange avec personne, plongé dans une profonde solitude qui le fait avancer dans la vie avec des œillères. Et puis il y a ses enfants à l’éducation desquels il ne veille pas vraiment. Ce qui compte, c’est le prestige, la filière qu’ils prennent une fois sortis du lycée des élites. Cette usine coloniale qui forme la future bourgeoisie docile.

Tous ces mensonges filent comme ses contes et la fêlure dans son zellige lui semble elle aussi prendre vie, s’étendre, couper le sol en deux et l’écarteler. Son cerveau fut toujours en conflit : une identité conservatrice et l’autre occidentale. Sourires faux aux uns et aux autres. Principes et valeurs sur mesure, en fonction de l’interlocuteur. Tout cela, Nour y a mis le feu, sans le vouloir.

Impossible de ne plus affronter ces fausses identités. L’écrivain tourne comme un derviche sans musique ni connexion avec le divin. Il tourne autour de lui-même, de ses désirs, de ses aspirations. Rien d’autre n’importe jusqu’à cette mort proche. Trop proche. Un démon l’a assailli. Et son véhicule est sa propre plume.

Nour a été déclarée morte hier soir. Elle a succombé à ses brûlures. L’écrivain l’apprend en entendant les manifestants qui accompagnent le cortège funèbre ce matin. Il sort de chez lui pour les rejoindre. Des centaines de personnes sont présentes. La foule qui l’opprime d’habitude le libère aujourd’hui. Il se sent utile. Les femmes, comme le veut la coutume, restent à l’écart. Elles suivent et pleurent du regard. Des jeunes sont là, massivement. Ils scandent le nom de Nour. Il se prend à le hurler aussi. À réclamer justice. Il hurle « Avec notre âme, avec notre sang, nous te vengerons ! » Comment la venger vraiment, pense-t-il ? Il se reprend en se disant que c’est une formule banale. Mais son impact sur lui est étrange tout de même. Il expérimente des sensations nouvelles et nourrit des pensées inavouables.

Il voit des cordons de police, là pour éviter tout débordement. Pourquoi les autorités ne savent-elles faire que cela : éviter les problèmes post-mortem au lieu de les confronter et y trouver une solution ? L’écrivain sourit à cet assaut de sa nouvelle plume. Il faut croire qu’elle développe une intelligence à part, en dehors de la norme voulue par l’hypocrisie ambiante.

Quelques jours après l’enterrement, l’écrivain décide d’aller au commissariat en vue d’obtenir un peu plus d’informations sur cette jeune femme, sa famille. Deux heures d’attente. C’est louche cet homme qui souhaite s’informer sur une femme pauvre.

Un inspecteur fait du zèle. « Viens qu’on te pose des questions toi ! » L’écrivain est surpris mais suit cet individu maigre aux doigts jaunis par la nicotine. Il racle sa gorge et crache dans le couloir, l’inspecteur. L’écrivain, lui, est assailli par la poussière qui règne dans ce sous-sol. La plume puise dans cet environnement, tant d’histoires. Elle se régale, mais elle est la seule. L’écrivain n’ose imaginer les drames qui peuplent ce lieu.

L’inspecteur pousse une porte de cet enfer plus que convaincant. Un autre gradé est assis. En civil. Les cheveux teints en roux sur une peau mate. Mauvais mélange. Une carotte pourrie a meilleure mine. « C’est lui », dit l’inspecteur en continuant de se racler la gorge. Le gradé hoche la tête en allumant sa cigarette Marquise. Dans la rue, on la vend au détail et on l’appelle quisemar, en dialectal ça veut dire littéralement « comme de la merde ». L’écrivain faillit pouffer nerveusement, confronté à cette situation surréaliste. Il se retient. Ce ne sont pas des manières acceptables chez ces cerbères. La plume a le droit de se moquer, elle, plus tard.

Le gradé fait signe à l’écrivain de s’asseoir. D’un battement de menton. L’écrivain s’assoit.
— Alors, il paraît que tu poses des questions sur l’immolation ? Pourquoi faire ?
— Je suis écrivain. Je cherche des réponses car j’étais là.
— Tu étais là… Tu la connaissais ? T’es qui ? Qu’est-ce que tu foutais là ?
— Non j’ai été sur la place qui n’est pas loin de chez moi, après avoir entendu des cris et vu un rassemblement.
— Ah oui ? Et tu faisais quoi cette nuit-là ?
— J’étais à la maison avec ma femme et nos enfants.
— Qui peut nous le prouver ?
— Ma femme et ma fille de six ans.
— Pas de témoins qui ne sont pas de ta famille ?
— Non, mais pourquoi vous intéressez-vous à moi ? Il ne manquerait plus qu’on m’accuse ! Et de quoi au juste ? Cela ne vous trouble pas qu’une jeune mère s’immole ? Est-ce un crime de chercher à comprendre pourquoi et si je peux aider ses enfants, sa famille ? Pourquoi toute question soulève automatiquement une suspicion, une méfiance ? A-t-on dans ce pays, perdu tout sens de l’humain ?

Son ton, à la fois moqueur et condescendant, n’a pas plu du tout. Ce ne sont pas des gens qui apprécient cela. Ils sont fonctionnaires d’un état qui leur pompe tout. Ils pompent à leur tour les faux citoyens et réels sujets, pour survivre. Ce ton ne fait pas partie de la palette de choses qu’ils sont supposés accepter. Un regard et ils vous jettent au cachot. Sans un mot. Sans justification aucune.

L’écrivain ravale ses mots. S’excuse. Le gradé le toise à présent en aspirant sa quisemar de plus en plus profondément, histoire qu’elle s’incruste bien dans ses bronches, peuple ses poumons. Il se frotte ses cheveux orange. Il pointe la porte du doigt. L’écrivain demande s’il doit partir. Le gradé fait semblant de lire un dossier. L’écrivain se lève. Il n’ose parler de peur d’aggraver son cas. Il referme la porte derrière lui. Angoisse. Il marche mais se demande quand on va se jeter sur lui, lui mettre les menottes. Rien ne se passe. Il arrive vers la lumière de la salle principale du commissariat. Sa poitrine s’ouvre un peu plus. À chaque pas, sa respiration s’améliore. L’inspecteur le regarde, étonné de le voir apparemment là ou si tôt. L’écrivain ne demande pas son reste, il sort par la grande porte. Il n’a jamais été aussi heureux de pousser une porte lourde.

Nour reste enveloppée dans son mystère. L’écrivain passe acheter des journaux. Tous les journaux. À la recherche d’indices plausibles. On n’en parle pas. Nour n’aura été mentionnée que dans une petite colonne de faits divers, le lendemain de l’immolation. Il n’y a pas moyen pour lui de retrouver sa trace, d’en savoir plus.

Une immolation en Tunisie a soulevé l’ire nationale. Le peuple n’a fait qu’un autour d’une cause : la détresse d’un homme et l’abus des autorités. Ici…Ici écrit la plume, reprise par un élan indépendant, les bidonvilles côtoient les palais de la haute bourgeoisie. Ici, une femme fout le feu à son corps, hurle à l’injustice et la poudrière n’explose pas. On passe son chemin. Ici, au contraire, il pleut dès qu’il y a une étincelle et l’eau coule les flammes révolutionnaires. Ici, c’est le pouvoir qui allèche. Ici, c’est la courbette qui fascine et non pas le poing levé.

La plume est son arme. L’écrivain puise dans l’encre d’une rage jusque-là inconnue. Pas de manifs, pas de révolution. Chacun veille à son confort et il est le premier. Il aurait aimé ne pas voir Nour, ne pas savoir. Il aurait préféré que cette fissure reste invisible. Le fossé social est là, il engloutit ceux qui y tombent. Des morts sans bruit, il y en a eu plein. Des immolations aussi, vaines. Il le savait. La plupart, des jeunes diplômés chômeurs. D’autres anonymes. Celle de Nour est différente. Elle le touche peut-être parce qu’il l’a vue, mais certainement parce que c’est une femme, une mère. Le sexe faible a plus de force de frappe.

L’écrivain engage un tuteur pour Zineb, pour lui apprendre à lire et écrire, la mettre à niveau afin qu’elle puisse intégrer une école très vite. Il se dit que de petits bousculements dans sa propre vie entameront de plus larges changements, car il est beau de se rebeller contre l’autorité mais quelle réponse concrète cela apporte-t-il et surtout, comment cela change-t-il le quotidien d’un peuple ? L’éducation est la seule arme valable selon lui. Connaître son histoire, son passé pour mieux vivre son présent, préparer son avenir. La plume est devenue son glaive malgré lui et il est heureux de la laisser le guider. Il se dit que ces armes-là sont plus efficaces. Elles marquent les âmes, tatouent la peau de l’histoire et peuvent rendre immortel un cri évanoui dans le désert trop tôt. Il aime ce bien-être qui l’enveloppe. Il se sent moins lourd mais il veut rendre justice à Nour. Il veut déranger, titiller, violenter même. Il a le bras long et cette fois, il va en user et ne plus se faire passer pour un citoyen ordinaire. Il demande rendez-vous auprès du maire de sa ville. Il l’obtient assez vite.

L’écrivain prend sa plume avec lui, il se sent plus fort en l’ayant dans sa poche gauche, à hauteur du cœur. Nerveusement, il dévisse et revisse le capuchon. Le maire, ami d’amis, le reçoit tard dans son bureau. Ils sont presque seuls. L’écrivain le provoque. Tenant sa plume fermement. Le maire le regarde avec des yeux translucides, vides. L’écrivain n’a pas les réponses qu’il souhaitait. Pourquoi cette mère fut-elle chassée de son logement déjà médiocre ? Pourquoi est-elle restée sans domicile alternatif malgré ses suppliques ? Qui a eu le cœur à la laisser croupir ainsi avec ses deux enfants âgés de 3 et 7 ans ? Pourquoi obtint-elle un rejet à sa demande pour un logement social ? Est-ce vraiment parce qu’elle était mère célibataire ? Quel crime ont commis ses enfants, alors ?

Ses doigts se crispent davantage autour de la plume. Le maire s’offusque des propos de ce bourgeois devenu populiste. Quel intérêt pour cette pauvresse, pense-t-il. L’écrivain et le maire en viennent aux mains. L’écrivain s’est évanoui un temps indéterminé. Il ouvre les yeux, observe le plafond. Il n’y a pas de fissure. Tout est comme neuf. Il réalise qu’il n’est pas chez lui. Il se sent très serein, léger. Sa main droite tient toujours fermement la plume. Son bec est ensanglanté. En se levant, l’écrivain voit le corps du maire, gisant apparemment sans vie, du sang jailli de son cou. L’écrivain ne réalise pas son geste. Il regarde le bec de sa plume. Il sait ce qu’elle vient de faire. Ce qu’il a fait ? Il ne sait plus. Il quitte la pièce, surpris de ne pas être plus affecté que cela. Sa vie semble enfin avoir pris tout son sens.



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1ère mise en ligne 2 août 2013 et dernière modification le 10 septembre 2013.
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