Camille Philibert | Latitude nulle, longitude zéro

Voici l’accès des portes fermées, le passage des anges sauvages, la voie de la conne foi, l’artère de la charnière, les charmilles des jeux de filles, l’autostrade des maussades, les sentiers des hommes entiers. Voilà, la voirie de la sauterie...

un autre texte de la revue, au hasard :
Éric Schulthess | Retour à Bauduen
L’AUTEUR

Camille Philibert est la créatrice du fanzine Toi et moi pour toujours.

Blog perso camillephi.blogspot.com. Sur Facebook et sur Twitter @Kmillephilibert.

Elle coordonne la cinquième saison du blog les807.blogspot.com, ouvert à vos contributions [1].

LE TEXTE

À nouveau, après Toi, l’aventurier, l’art doucement fantastique de Camille Philibert, dérive sur poétique urbaines, décalages de la langue et des phrases, laissant venir déboussolés d’étranges personnages et paysages...

 

Latitude nulle, longitude zéro.

Retour au point zéro, début (j’éprouve depuis ma grande épreuve le besoin de fixer les choses, elles sont si nombreuses celles qui m’ont échappé.). Début, donc : je n’ai pas su quoi leur dire quand la question est tombée : où l’est, le vieux monde ? Jusque-là ils étaient certains que le vieux monde se situait à Copacabana. Aujourd’hui, du haut des cieux, des nouvelles d’eux m’arrivent. Avant que chercher l’Est ils vivaient tous tassés dans des trous agglutinés les uns sur les autres sans comprendre pourquoi. L’Est est tellement éloigné du palier de ma porte... Leurs émotions comprimées avaient soif de voyage. Où l’est, le vieux monde ? Après que j’ai hésité, fait le détour de la question, que j’ai séché sur pieds, hop, le chat a croqué ma langue. Ce fut la cause de leur départ, avant mon silence ils n’étaient pas vagabonds. Ils se sont mis en jambes. Zéro heure, un jour, dix semaines, cent mois avant d’atteindre Milan. Une force inquiète comme un vent orageux les a dénichés et entraînés sans bruit derrière les frontières, au-delà des no man’s land et des océans en quelque sorte, animés du seul espoir d’atteindre est. Est avait d’abord été une possibilité obsolète, est était devenu promesse d’aubes...En un instant est est devenu leur unique objectif. Leurs yeux s’étiraient au fur et à mesure qu’ils cheminaient dans la direction du soleil matinal. Est serait finalement plus loin qu’on ne se l’imagine couramment. L’atteindre, macache, mais ils n’y arrivent pas ! Est se déplace constamment à mesure qu’ils progressent. Mais, est-il concret dans le fond, moi aussi je commence à m’interroger. Il paraît que ouest, c’est kif-kif bourricot, la même promesse de vains mouvements, de parcours sans bornes, d’épopée fiasco. Jamais on n’y arrive. Quel désenchantement, quel choc ! Alors que nord et sud sont beaucoup plus cernables, des points fixes, on peut y aller pour de vrai, et s’essuyer carrément les sabots dessus.

Certains partirent d’une cour fermée au sol recouvert de cailloux de Loire, petitesse et matières diverses, tous ronds de s’être réciproquement polis par frottements. Cailloux de toutes teintes, des douces déclinant les ocres de la terre ou bien grisées, opaques. Osselets minéraux qui, arrosés, se sculptent de transparences sourdes. Certains tournèrent vivement la roue d’une pompe, animant laborieusement tout un mécanisme rouillé, pour que l’eau enfouie surgisse et les nuances minérales chatoient. Ils en remplirent leurs gourdes. Puis grimpèrent l’escalier aux marches irrégulières, sa lourde porte à ouvrir à deux mains. Passer par le jardin, longue pente bordée de buissons chargés de fruits rouges. Deux petits chemins en partaient sur les côtés, nos pieds évitant de peu orties, mauvaises herbes et les ronces échappées des buissons touffus. Des poiriers régulièrement taillés pour étendre leurs branches à l’horizontale, un portique orange orné d’une balançoire et d’un trapèze.

L’un d’eux, X. osa se caler jusqu’à sentir la corde de la balançoire incrustée sur le côté droit, se soulever en reculant en arrière sur la pointe des orteils compressés dans les chaussures cirées, prendre une grande inspiration et de l’élan en sautillant pour bien se recaler les fesses sur le rectangle de bois, tendre les mollets pour que le mouvement gagne. Il connut le plaisir de sentir le dos vibrer et le sol s’éloigner, tendant un maximum ses jambes cagneuses pour fendre l’air avec plus d’élan. Tout est dans l’élan, il se gagne à la tension du jarret dans une bascule précise suivie par une projection de tête en avant, gagner de la vitesse qui fait crier X., pluie de sueur sur les yeux. C’est parti l’oscillation perpétuelle qui rapproche du sol autant qu’elle en libère, vertigineusement, emportant au moment déployé ou l’on se trouve piaillant, allongé sur l’air. La balançoire va-t-elle faire un tour complet, va-t-il se retrouver la tête en bas comme les cosmonautes en serrant les cordes, s’emmêleront-elles furieusement là-haut au plus haut des cieux. Beaucoup de va-et-vient pendulaires de plus en plus hésitants.

Et l’ennuyeuse verticalité, qui revient. X. saute de la balançoire et part en courant rejoindre le gros de la troupe sur un chemin serpentant en pente dont je ne me rappelle plus où il les a emmenés. Chemin de mauvaises herbes, orties, fleurs de trèfles, pissenlits et foultitude parachutes blancs prêts à souffler dans toutes les directions, beaucoup de au bas mot. Ce foisonnement, ce fouillis où s’égarer et la certitude de l’endroit devenu immobile.

Ils remarquent les baies rouges et les fleurs blêmes, profusions échevelées se déversant des arbres des jardins. Ils se défont fissa des murs imaginaires qui bouchaient les horizons de leurs envies. Au milieu de la verdure, une rivière revoit le jour. Il pourrait être amer, ce flux boueux, vaseux, stagnant en fine couche sur un long aplat de béton, eau sombre charriant quelques cailloux et s’insinuant entre vert et ocre, stries d’herbes courtes ou traînées argileuses. Bordant la rivière, une large pelouse aux brins verdoyants dont le parfum piquant se dilue dans la brise fraîche. Elle s’élargit sur une vingtaine de mètres. De gras bosquets aux feuilles à éraflures la longent, ainsi que des saules pleureurs. Sont-ils aussi doux que leurs lianes le semblent, quand épaisses et aérées ou bien nues, elles se balancent dans la brise, s’inclinent précisément dans la lumière dorée, beaucoup de rubans oscillants sur le même lent tempo ?

Ils pressent le pas comme un seul homme. Vif, le vert d’herbe, qui traverse tout l’espace en contre-bas. Sur toute sa longueur, un fin filet d’eau s’y traîne, y flaque d’ici à au-delà. Contiguë, l’étendue herbeuse jusqu’à un promontoire où elle se plie en trois hautes marches. Pour aboutir sur un grillage et derrière un chemin, puisque deux petits marcheurs et un chien minuscule avancent en ligne. Quelques peupliers grisâtres ceinturent le fin fond du Parc, qu’une trouée, cernée par deux larges masses de saules. Aiguisées, leurs branches verticales cachent autant l’entrée que la sortie vers le bassin de recyclage. Leurs troncs sont verticaux et sobres, tandis que les ramures se caractérisent par des traits chaotiques, longs hameçons tremblants dont les mouvements hypnotiques ne ramènent aucune prise. Pendant un instant un rayon solaire allège les futaies molles, un corbeau apparaît, aussi furtif qu’un dernier expire. Sur la jetée qui surplombe la rivière, un tag tracé à la peinture blanche :

Dieu a un plan pour chacun, l’enflure.

Quand vrombit un ronronnement mécanique qui s’accentue, décroît, s’efface. Puis un pépiement aigu, sec, note suspendue dans l’air entre deux silences, un pépiement, répétition. Quand avec le vent vaguelettes de frottements, les feuilles résonnent de concert. Longue plainte du vent. Les bruits flous des végétaux se déploient quand ceux des moteurs se dessinent nettement. Son froissé des graviers écrasés par leurs baskets et sandales pour les femmes. Traversées par un souffle, les feuilles argentées des bouleaux crépitent, plus crissantes que celles des saules. Plus tard les futaies s’animent les unes après les autres avec délicatesse. Longeant les buissons taillés, les sapins bleutés, les mimosas encore fleuris et les flèches barrées, la promenade ( si tant est qu’on puisse appeler leur exode une promenade) se déploie. Point final. Quelques trouées de lumière quand s’éloigne le zigzag d’un enfant.

X. tente de raconter son jeu à la balançoire à ses voisins qui évitent son regard. Ses phrase déboulent, le sens collé aux mots, une adhésion affirmée qui dure bien dix ou quinze mots puis ça s’embourbe progressivement dans des trous d’indécisions. Ils s’accumulent, pétaradant mollement, vieux diesels. Le truc s’effiloche. Tentation de combler les suspensions par la première image approximative, c’est comme être une feuille dans le vent, et basta, passer à la phrase suivante. Ne pas arrêter de parler, il voudrait les faire rêver par des chemins de traverses. Au lieu de ça, rien à dire... La rencontre entre eux n’a pas eu lieu... Le destin jouait ailleurs...

Ils se reposèrent un peu, c’était la saison des giboulées. Les pulls tombent. Il commence à faire chaud, il traîne dans l’air un arrière-plan d’étouffant qui ne s’est pas encore révélé. On dépasse un peu les 20 degrés, juste un peu de chaleur, on s’étale sur la pelouse, rester sur place sans bouger. Profiter en douceur de la transition du temps. La transparence du ciel s’opacifie, triple couche de bleuté ripoliné qui étire les regards. Tranchant de sombre sous les cerisiers roses. Le flou qui dessine les êtres et les objets a été balayé, reste la précision scalpel des contours. Les oiseaux brillent, le soleil chante, l’azur s’encre, encore heureux qu’ils aillent vers l’été, une guirlande de joie bucolique se déroule dans les têtes et imprègne les esprits pendant que de l’alangui force 7 parasite les corps. Oh une pâquerette, chouette de l’herbe, un peu beaucoup, passionnément, tiens un trèfle à beaucoup de feuilles, et le pas primesautier des citadins qui frétillent devant une pelouse. Sueur dans les cheveux, langue sèche, la meilleure tranche de l’année transpire son étau de bonheur. Quand cette prairie tranquille se réveille, quand quelques marmottes font le gué, quand leurs museaux se dressent, humant la fraîcheur matinale, une vache tachetée continue de brouter avec la régularité d’une horloge bien remontée, tout comme le troupeau entouré de mouches si lymphatiques qu’on ne perçoit qu’un long silence.

Le chemin qui commence à la lisière des prairies était fort direct, et le jeu des marcheurs consistait à trouver un trajet qui ne le fût pas. À condition d’aller au-delà de beaucoup de pas. À la lisière, ils vagabondent, divergent, s’éparpillent, jouent à cache-cache avec les énergies de la forêt ; puis dans les bois leurs divagations s’entremêlent avec celles des porcs errants et des griffons des marécages ; d’ailleurs vers loin, au cœur de ce labyrinthe de cailloux et d’herbes folles, aucune boussole n’indique l’Ouest. Dépaysés, on dépasse les bornes, les kilométriques inclues ; on se déroute des raccourcis ordinaires, azimuts dézingués à tout-va. Échos de nos égarements, qui rebondissent de chênes en clairières, de carrières englouties en cimes escarpées ; perdition de nos os, qui les satellise dans des zones improbables ou des terrains vaguement indiqués ; oh, par égard à nos écarts épars, désorientez-nous jusqu’à ces lieux sans appel.

Chaque pas est une montagne, se lever, pas plus rester figée des os. Descendre les étages, cramponnée à la rampe et à chaque avancée, le vertige d’une marche obscure ainsi que la trouille de se ramasser. Devenir la chute. Se rétablir le palpitant lourd. Chaque pas, une distance qui rétrécirait celle qui me sépare de toi. Trop large muraille d’air. Se lever, cheminer, te rencontrer pensait X.. Entrer dans le pays des humains en se trimballant jusqu’à elle. Chaque pas plus lourd que le précédent qui pesait déjà sa tonne, le sommet qui n’attendait que lui...Le gris des pierres... il voulait voir Chomolunga, le mythique triangle noir aux parois abruptes, l’ascension ultime, contempler en face ce sommet, du même regard ému que il regardera l’aimée... si bouger devenait possible...Bravo, il avance et le coeur bat la mesure et chaque pas commence un nouveau chemin. (Quelle est encore la distance qui les sépare ?) Tchabou, le battement intérieur fait résonner son thorax, sursautements. Le chemin se poursuit. Son pied suspendu au-dessus du sol fait déferler un silence où vibre un écho, l’envol lointain de beaucoup de mouches. Son coeur change de rythmique, fatigué il renonce au plus haut sommet de la terre pour partir vers les îles aux volcans.

Le moment est venu pour lui de rejoindre Vulcano, la septième île éolienne, l’ombrageuse, celle qui pue l’œuf pourri à plein nez dès l’accostage. Elle crache haut et sans discontinuer de longs lambeaux jaunâtres. Statufiée sur la lèvre du cratère, Claire se détourne des effluves jaunâtres et découvre à ses pieds ancienne et minuscule île qu’un banc de sable a réunis au volcan, la Vulcanino devenue presqu’île. Avec Vulcanino, temps, vents et sable ont conjugué leur force pour réduire les huit îles éoliennes d’origine aux sept actuelles. Feuilles jaunes cliquètent, brise lui caressant la joue aussi tendre qu’inattendue. Ne sait encore la raideur de l’ascension et de bon cœur s’engouffre sur un chemin crissant. Débouche, enfin où rien ne se prolonge, explosions intermittentes des filaments de lave expulsés par Stromboli. Noir, ardent. Du surplomb où essayer de reprendre son souffle, frémir des crachats flamboyants retombant en taches écarlates avant d’être absorbés par la nuit. Ici, sans préavis hurle la terre ! Que le sol se tord sous les pieds ! Ça lui tourneboule drôlement la caboche. X. en oublie son nom, elle s’appelle comment déjà ? Dans le brouillard du transit, l’homme transpirant note, au fur et à mesure, les îles visitées. Il y eut Panarea, l’île des yachts ; Salina qui se grimpe dans la douleur, un cratère de roches andésitiques aussi éteint qu’elle met les muscles en feu... Puis Lipari, la capitale où gelati limone dégoulinant sur les doigts, il s’est languit de l’aimée dans des ruelles encaissées jusqu’au dernier appel. E le nave va...

La nuit suivante dans un chalet de pin à 800 mètres au-dessus de la mer, l’amnésique rêve d’Etna, plus précisément d’une éruption qui embrase l’Etna. Des gaz, ils remontent en hoquets abrupts, explosent le bouchon de lave refroidie qui retenait la bile de la terre. Imprévisibles et massives, comme celles de 2002, des coulées épaisses ravagent tout. La tectonique sous-marine embraye. Un tsunami se déclenche. Schhhhhhoo ! Une déferlante recouvre les îles éoliennes, toutes, d’un coup. Hormis Vulcanino. Son promontoire noir émerge. Vulcanino surnage, rescapée, dernier caillou de silice et de souffre. En lisières de cratère, il guette les flammes de sa passion.

Le crépuscule vient de bannir le soleil. X. scrute le rond sombre de l’eau profonde. Il ramasse un caillou, le balance, il disparaît dans un murmure qui résonne longtemps. L’aube vient d’apprivoiser la lune. Au loin, la blonde aimée, Y., regarde une masse mouvante de lave. Son visage à moitié dissimulé d’une capuche. Est-ce une empailleuse, une alchimiste, une parfumeuse, sa conscience ? On ne voit pas ses yeux, sa bouche est framboise, sa beauté de type yéménite, sa démarche élancée, sa besace usée, ses baskets neuves qui évitent flaques et crottes de biques, dans sa main gantée de mitaine elle agrippe un iPhone qui fait GPS. Je sens son parfum à base de fèves de tonka, des chaînes en or avec grelots résonnent à ses chevilles. Elle se penche sur le puits pour prendre une pierre et la jette loin dans le magma. Ses grands yeux se plissent pour repérer l’endroit où la pierre a été engloutie.

Sur la margelle du vieux puits – pas si profond que ça, X. pose ses mains à plat. Une brise légère monte du trou et rafraîchit son menton, son front. À la lisière du cratère – pas si large que ça, Y. cale ses pieds bien à plat. Une vapeur soufrée s’exhale du volcan et réchauffe son visage qui dégouline de beaucoup de minuscules perles de sueur. Elle murmure pour l’aimé :

— Souviens-toi de ce que je ne t’ai pas encore fait. Murmure-moi que tu t’en rappelleras, même si la mémoire s’efface, le sentiment subsistera, flottant et nous enveloppera comme un rêve, engluant nos facultés de bouger. Au-delà du vent, même dans la fatigue de novembre qui grignote, ce qui reste, c’est nous. Souviens-toi qu’il y en avait de toutes sortes, elles s’étalaient du langoureux au griffu, leur pression jouait aussi, on s’en enveloppait de façon éphémère car elles scellaient notre pacte.

L’homme se courbe à nouveau pour apercevoir une dernière fois son visage dans l’eau ridée. Cette tache blanche au fond, est-ce lui ou un reflet de lune ? Cette ombre allongée sur le sol orange, c’est donc Y... La femme lève son bras droit, l’ombre fait de même. C’est donc bien elle, prête à plonger dans les entrailles vives de la terre. Au bord du cratère, à la lisière du gouffre. Du fond du puits surgit une face blanche, cheveux blonds, yeux écarquillés. Surpris, X. se penche sur la margelle. Se penche un peu plus pour revoir le visage. Un peu trop. Bascule... Son cri, un écho, longtemps. À défaut du plus haut sommet de la terre, il disparaît dans son trou le plus profond.

C’est à ce moment que Y., qui ne sait pas que son aimé n’est plus, se met en marche pour les retrouver. Dans cette nuit absente de lune, elle n’y voit goutte. Elle avance à l’oreille, dans un raclement de gravier. Du plat sous les semelles. La route. La sueur dégoulinant jusqu’aux tempes, courir, courir, yeux écarquillés pour déchiffrer les ombres, nos enjambées s’étirent sans fin... Sur la droite, une branche craque. Tout en courant tourner la tête, beaucoup de feuilles viennent de frémir, deux lueurs percent l’obscurité. Frisson glacé le long de la colonne vertébrale juste de percevoir un grognement. Sans se retourner, foulées sur le goudron, elle accélère. Dare-dare la course acide, la course à tout rompre. Des jappements acérés se rapprochent petit à petit. Les mollets brûlent, la bouche s’assèche. La peau perçoit la silencieuse vibration de l’air. Qu’est-ce qui se tapit entre les buissons secs, quel estomac se tord, quelles babines se relèvent. À qui ces griffes qui raclent ? Qui lui saute dessus, lui mord l’oreille, aïe, la douleur, qui, si ce n’est moi ?

Elle court en se tenant le trou de son oreille arrachée, elle court si vite qu’elle arrive sur une route, un rond point socialiste, de grands panneaux publicitaires. Déambule à enjambées irrégulières. Sur de multicolores pavés, nos pas affleurent. S’humidifier sans pouvoir y faire. Comment ignorer l’arrogance des frontons ? S’espérer perdu dans de méandreuses rues toutes en chantier. Inventer dans nos cervelles brumeuses des raccourcis invisibles. Passons sur les larmes du garçonnet joufflu derrière sa fenêtre. Sentir le crachin nous transpercer jusqu’à la moelle. Ne pas se retrouver dans cette banlieue de brique et de broc. Alors en traversant les passages piétons, ne même pas jeter un œil sur les côtés ; passer à tort et à travers beaucoup de gouttes et même tes larmes... Et alors ? La pluie qui lave le sang.

Dans le chaos urbain, des auteurs agissent. Et loin du grand marché, large site utérin. Ainsi l’inspiration et des mots qui surgissent. Non tout n’est pas marchand, ne pas vendre pas de reins. Traquer la rime là, ailleurs des chiens rougissent. Ici tracer des mots, les sculpter au burin. Étalages de fruits, beaucoup de veaux mugissent. Arrivage de poissons, de légumes et de grains. Pas loin des écrivains, ils transpirent et vagissent, se creusant la cervelle, élevant des vérins. De l’imagination, mais pourvu qu’ils rougissent des trésors révélés, voir des poèmes marins. Zone banlieusarde, peu de gens y agissent. Ici ça ne vaut rien, trop de mauvais terrains où traînent les vauriens, jamais ne s’assagissent. Y naissent des légendes et contes vipérins. À l’ombre de la ville, que l’esprit s’élargisse et que chantent demain de beaux alexandrins. Dans la ville beaucoup de fourmis écrasées étourdies, à la merci du moindre bus grouillantes et affolées comme des enfants, qui ne veulent surtout pas rater leur bus.

Au tranchant de tesson de Kro, les architectes ont tracé rues, avenues, impasses en coupant la peau épaisse du sol. Et aucune personne pour y circuler le temps de la cicatrisation. Il faut donc développer patience et pour denteler l’attente, il est préconisé de s’incruster dans les loggias en s’arrachant nos oreilles gauches à coups de canines réciproques. Cela tombe à pic, à chaque bloc de bâtiments correspond son hôpital scarifié, signalé par un grand H, hôpital où le personnel s’astreint à fumer des herbes exotiques, les professeurs plus encore. L’oreille gauche arrachée, Y. fait le tour du bloc sur la gauche en rasant les murs ; ceux-ci, du coup, n’ont vraiment pas d’oreille. Elle cherche l’entrée des Urgences. Mous, les trottoirs fondent en continu sous le soleil ou la lune ; ou bien le goudron est moisi d’avance. Au moment de s’en extirper, ça fume, et chaque pas coûte. L’odeur piquante est encore plus forte dans le quartier chaud. En bois dentelé, des passerelles ouvragées relient les immeubles. En direction de l’Est, par là où se développe la nouvelle ville, là où les Araméens avaient construit l’entrée initiale, ornée de beaucoup de gigantesques statues réalisées en molaires collées. Cette somptueuse entrée avalait les passants, ils descendaient ensuite une grande avenue pharyngée, traversaient une place acidifiée qui en dissolvait la moitié, puis erraient le long d’interminables circonvolutions de genre intestinal, avant d’être expulsés vers l’Ouest. Sauf bien sûr les caravaniers à l’affût qui rôdaient à la périphérie.

Malheureusement, ou heureusement que sais-je, à la nouvelle porte antique de l’Est, la nouvelle ville se régénérait quand quatre statues s’effondrèrent, dans des nuages de poussières initiant des vocations de hurleurs d’apocalypse. Des gouffres pantelants se creusèrent, que des passants hagards contournaient par la droite, gouffres que les pluies précoces rempliront à ras, mais où jamais quiconque n’ira puiser son eau. À l’affût sur la loggia du bloc central, Y. reste à contempler la splendeur de cette mégapole immobile qu’un géant avait fait bâtir par amour. Je la regarde en mâchonnant distraitement son oreille gauche en te promettant de l’accompagner tantôt à l’hôpital de notre bloc. Je lui demande de me suivre et nous errons en périphérie. Un tout autre urbanisme.

Chemins de terre et maisons en bois sous un ciel bleu lisse, petits passages avec décrochages, au centre une tour et tout en découle comme d’une toile d’ araignée : des petits abris qui peuvent bouger, c’est une ville nomade où rien n’est fixé une fois pour toutes. Chaque matin des maisons ont changé de place, certaines disparaissent dans la nuit, remplacées par de nouvelles, ici on pénètre dans un monde incertain où le soir des lampes à pétrole s’allument, certaines prennent feu…Tout y est flou, est-ce la brume ou les particules de graisse en suspension... odeurs de fritures et d’asphalte... une fête foraine s’installe à côté avec une grande roue déglinguée qui peut perdre des gens dans la montée et un train fantôme. Ici, seules vespas et brouettes sont autorisées. Les gens passent la journée assis sur le pas de leur porte en fumant des cigarettes roulées dans des papiers pakistanais.

 

On remarque une maisonnette de guingois, juste un rez-de-chaussée avec des panneaux mal raccordés et des courants d’air. L’extérieur est en toile huilée rouge, dedans un sol en lino. Sur la façade une fenêtre en œil de bœuf. Elle est surplombée d’un toit en zinc d’où achoppe une cheminée qui manque de s’écrouler. Deux petites fenêtres pas au même niveau semblent guetter les rares passants. Nul ne passe par la porte aux longs rubans de couleur qui empêche les mouches d’entrer, un immense paillasson violet avec inscrit welcome. Des grilles l’entourent, derrière une porte dérobée avec un œilleton et aussi une cave qui mènerait à un passage souterrain autant que secret qui permettrait de ressortir au pied d’une falaise éloignée…Et derrière un jardin avec un puits et un poulailler, jardinet plutôt où sont cultivés des légumes et des tournesols. Je lui dis, allons-y, il y aura sûrement une aiguille et un fil pour recoudre ton trou. Elle est très pâle maintenant. On y entre et je la répare.

Je lui propose d’aller dans la salle de bain se refaire une beauté. Elle me regarde sans comprendre. Je lui explique. Mode d’emploi du ravalage de façade : prendre un flacon violet, le débouchonner, en verser un peu sur le bout de l’index. Poser le doigt et sa touche de parfum boisé sous les oreilles, refermer le flacon. Prendre un autre flacon avec pulvérisateur, appuyer sur le bouton, pulvériser largement de ce parfum iodé sur le pull et se retrouver sur une plage déserte où s’enfoncent mes pieds froids à lutter contre le vent, qui me fait cligner les yeux au moment où le soleil s’efface derrière l’horizon liquide. Reposer le flacon, reposer la serviette éponge. Mettre une goutte de sérum sur chaque joue. Ajouter une noisette de crème. Étaler la crème en geste circulaire. Poser une touche de fond de teint. Masser. Souligner les yeux de deux traits d’anti-cernes. Tapoter un gros pinceau dans de la poudre libre légèrement rosée...En balayant le pinceau sur mon visage blanc, je viens d’inhaler beaucoup de grammes de poudre de riz au parfum vaguement sucré. En même temps Y. réalise qu’elle ne reconnaît pas le visage pimpant qui se reflète dans la glace. Où donc ses cernes se sont-ils enfuis ? Choisir un des trois rouges à lèvres, le plus marron. Dessiner les lèvres avec. Ajouter un chouïa de poudre dessus. Passer une dernière couche de rouge automnal. Éteindre la lumière. Tourner les talons...Partons découvrir la terre et tenter de rejoindre ceux qui sont et qui ont pris la route de l’Est. Les nôtres.

Avec ce temps trop de saison, l’asphalte devient pire qu’un hier éthéré et meilleur qu’un incertain demain. Au Pas-de-Calais, mon pas n’était plus sûr. Bitume de l’amertume, la rosée se cristallise autrement, elle s’éparpille en palissant. Je tourne dans le sentier de Pas-de-Pitié qui débouche chemin de la Saint Glinglin. Arrive après sur un trottoir qui broie du choir, un vrai macadam pour états d’âme. Cela tombe à propos, j’en regorge : impasse des mauvaises passes, où l’effondrement est bien venu ; venelle des jours cruels, où aiguiser ses scalpels ; avenue des déconvenues, où les mouchoirs ne sèchent jamais. Tiens, on débouche là ! Ruée dans la rue des cruelles, rue de ce qu’on a cru d’elles...et qui nous a laissés pantelants. Trouver ceux de nos chemins qui mènent à Rome, n’est pas une mince affaire, sacrebleu. Voici l’accès des portes fermées, le passage des anges sauvages, la voie de la conne foi, l’artère de la charnière, les charmilles des jeux de filles, l’autostrade des maussades, les sentiers des hommes entiers. Voilà, la voirie de la sauterie...Sans omettre la street de « pas la frite », le mal-famé boulevard des têtes de lard où se planque la fameuse ruelle des rebelles...Celle qu’aucun plan n’indique. Battons le pavé de nos semelles ferrées. Mais, Y. suis moi...faisons chemin main dans la main. T’ai-je parlé de la rage que, dit-on, l’on attraperait passage des déballages ? Attention, place des rapaces, ça verglace maintenant...de pâlir en floconnant, l’on blanchit sans prendre gare en nuageant.... mais je m’égare dans une fièvre ferroviaire...beaucoup de nuées troublent l’horizon, une brume qui s’étire, des nimbes qui s’exhalent...la vue se brouille...j’aurais tant désiré t’y guider... dans ce nid...doux, chaud et parfumé...mais le trajet, je l’ai oublié...alors...comment t’y emmener...

Retour au point zéro, la suite. Bien que est soit finalement plus loin que ce qu’on songe, ils ont tracé dans sa direction sans que je sache où ils voulaient en venir et le temps a coulé. Sous le ciel, rien de nouveau. Ce ne fut pas une promenade de santé, mais un éprouvant voyage, ils n’avaient même pas de plomb dans le ciboulot, sur les hauts plateaux un vent orageux les démangeait, ce qui ne changea rien à leur improbable épopée. Quelques-uns ont couru plusieurs lièvres de concert, d’autres se sont tout bêtement égarés. Dans la jungle, l’un d’eux fut capturé par une cruelle tribu sans concessions. Ecorché vif, il fut pris de gastro et les sauvages s’écrièrent d’une seule voix : quel manque de pot ! Hormis ces quelques cas, rares comme de minuscules grains échappés d’un sablier, tout suivit son cours le plus normalement du monde : ils traversèrent certains pays en proie aux moussons, de temps en temps les nuages disparaissaient et un soleil se levait, étincelait, cognait...Tantôt des routes à perte de vue, tantôt des déserts aux sables émouvants qu’ils traversèrent de leurs foulées légères...Un voyage harassant, somme toute, parce que dans l’effort l’horizon seul ne suffit pas..

Pour revenir au fil, le ciel est radieux, le fils labyrinthique nous obscurcit cependant et casse nos iris. J’aimerais dire, des choses. À Y.. Je me racle la gorge. Je veux des mots qui pêchent à la lune irisée. Ce que je veux : des mots qui y voient clair. Un bon mot, c’est un serpent à moi. Je veux des mots qui démentent , des mots atones qui l’étonnent. Je veux des mots qui tremblent. Je veux tirer au fond du sac mon dernier mot à mon dernier souffle. Je veux tirer du fond de mon sac, à son fond de fausseté, le dernier mot. Le mot du monde réel de mon dernier souffle, le souffle de ma dernière seconde, la seconde de ma dernière vie, la vie de mon dernier réveil, le réveil de mon dernier soleil, le soleil de ma dernière journée, la journée de ma dernière lune. C’est la démo à mon démon. Tacata voilà les mots caca. Les mots sortis de ma bouche. Des mots écrits dans mon cerveau. Je veux des bons mots au petit déjeuner. Des mots Mac. Je veux des mots clés. Je veux des mots à l’after dîner, je veux des mots qu’ils y disent. Je veux des mots qui grattent. Je veux des mots qui pêchent à la lune irisée. D’où viennent les maux qui me parlent ? Des maux sans démentis cachés dans les faux fonds des malles scarifiées. Je parle, lui parle en raclant la gorge. Ses yeux ne changent pas de lumière.

Retour au point zéro, milieu. Bien que est soit finalement plus loin que ce qu’on songe, ils ont tracé sans que je sache où ils voulaient en venir et le temps a coulé. Sous le ciel, rien de nouveau. Ce ne fut pas une promenade de santé, mais un voyage éprouvant, ils n’avaient pas de plomb dans le ciboulot, sur les hauts plateaux un vent orageux démangeait, ce qui ne changea rien à leur improbable épopée. Quelques-uns ont couru plusieurs lièvres de concert, d’autres se sont tout bêtement égarés. L’un fut même capturé dans la jungle par une cruelle tribu sans concessions. Écorché, il fut pris de gastro et les sauvages crièrent : quel manque de pot. Hormis ces cas isolés comme des petits grains échappés d’un sablier, tout suivi son court le plus normalement du monde : ils traversèrent certains pays en proie à des moussons, de temps en temps les nuages disparaissaient et un soleil cognait, tantôt ils prirent des routes à perte de vue, tantôt ils passèrent au-delà de déserts aux sables émouvants. Un voyage éprouvant aussi, parce que dans l’effort, l’horizon seul ne suffit pas...

Ils prirent des billets pour le Pérou, à la recherche d’expériences. Aujourd’hui, assis au fond de cette grotte, ils boivent pour déployer leurs ailes. Un petit bonhomme a parlé d’une langue cassante comme des bouts de verre. Il les tatoue de ârtout. Ils se liquéfient dans la terre poussière. Jus noirâtre, les chairs dégoulinent entre deux cailloux. Une colonie de fourmis, deux scarabées, et des vers de terre gras. Traversée de la terre sans obstacle, point de lumière qui fuse vers les grandes profondeurs. Ça travaille, boue barbotant en gros soupirs, des étincelles crépitent derrière ...Frôlements, craquements, éblouissements depuis combien de temps dans cet éther crépitant ...Au cœur du noyau rougeoyant, futur et passé enlacés ...Ils sont fibre et muscle, rouage et machine, cellule et cosmos, l’instant d’un claquement de doigt et beaucoup de milliards d’années. Ils progressent dans le trou. Noir. Dans le fond. Recouverts de poussières noires dans un effort éclairé à la torche, ils redoutent explosions et effondrements et ils progressent dans des goulots creusés au fur et à mesure, qui ballottés dans quelques rares courants d’air, gagnent du terrain après chavirements et dérives boueuses ; ceux-là, ne se souviennent plus de la destination finale quand /mur de granit/ ils échouent. Qui descendent encore de beaucoup de centimètres.

Quand soi-même, on redoute les extractions dentaires ou de mémoire

Ils se réveillent et s’éparpillent dans la pampa, ils joueraient un rôle dans une chasse, un rôle quelconque. Tout est clair comme en plein jour. Quelle odeur de chair réjouissante. Ils s’exposent, ils gagnent encore du terrain. Rugir ce n’est pas la peine. Avant le bond, se contracter, la fraîcheur de l’air fuse le long du dos, s’exploser, s’élancer, une douceur ouatée amortit l’élan de notre patte gauche. Ils touchent au but. Dans des éclairs de griffe, ils déchiquettent facile. Faucher ainsi chaque nuit et que jaillisse le flot chaud du festin. Les os se broient facilement. La moelle est délicieuse. Ils n’ont pas rugi, ce n’est jamais la peine. Les crocs sortis, la viande est vie. Des vautours se décrochent la mâchoire dans l’obscurité et ça fait des petits

C’est à ce moment qu’Y. et moi les ont aperçus. On les a rejoints. Ils étaient en piteux état. On s’est mis dans le sillage de ces pantins. Les liens de chair se dénouaient, les chairs se scarifiaient, l’avenir avait mauvais goût, ils tentaient de partir, paumes ouvertes dans la pénombre d’un crépuscule frissonnant. Ils s’élançaient dans des lieux peu fréquentables sans laisser de traces. Difficile de convoquer les mots : les décrire devenait plus difficile que de traverser le désert de Gobi sans eau ; les nommer était plus paralysant que d’errer en Antarctique nus-pieds ; les invoquer plus casse-tête que de reprogrammer le Big Bang. Ceux qui les fuyaient avaient la peau craquante des lézards. Ils cautérisaient leurs tatouages encore chauds... On conservait une distance avec la réalité. Des créatures bleutées firent leur apparition. Elles nous cernaient, parlants d’immanence et de la douceur d’être réunis, elles nous rassemblaient et nichaient les têtes au chaud dans les épaules, au chaud. On n’en avait jamais assez et nos désirs d’elles subsisteront après beaucoup d’oublis. On n’en pouvait plus d’elles

Y. soupirait, auparavant elle avait eu beaucoup d’envies simples, comme déambuler à Macao, désormais ne sait même plus ce qu’elle fait là. Un vertige surgit en un instant maussade, une morsure de paupière avide, la faisant glisser hors d’elle. Quoi, un seul ressort distendu dans son âme, et tout tangue...En fait, la réalité n’était qu’une façade communément acceptée pour ne pas se casser la tête. Une nappe d’évidences carrées et de codes sous laquelle se cachait autre chose... Ses perceptions la bernaient, la dureté du sol sous mes pieds n’était que la première étape. Sa conscience se diluait. Les nuages et les vents ne sont que faisceaux d’énergie. Elle comprit le monde.

Les rescapés s’embarquèrent. It’s magic in the air. Là où s’endort le loir, dans les courants qui mènent à l’amer, on a ramé vers l’aval. Loin du ruisseau et des gouttes d’eau, adieu les sources. Jours et nuits, il y avait des castors qui font des barrages, et les nymphes qui ne font rien hors de l’eau. This is another day another time. Loin du limon, à l’estuaire, on débarque. Y. cueille un bouquet de mâche. Et me rends chèvre. C’est à cet instant tranchant que je quittais cette histoire. Ainsi qu’Y. mon adorée à l’haleine de menthe . Au départ une stupidité, ce satané courant froid qui a surgi de l’obscurité. Savez-vous que les myopes voient mal la nuit. On avait trop trinqué. Sur le côté de la barque, je glissais. La dérive était tirée, il fallait boire.

Non, je ne tombe pas, ce n’est pas possible, ce froid, ce mouillé qui glisse le long de mon corps. Essaye la nage du petit chien, coordonne les mouvements de tes membres. Quelle complication sans borne. Curieusement, le bord du fleuve apparaît au niveau de mon nez, un liquide âcre envahit ma bouche. Je hurle, enfin, glapis des bulles --- Help, aidez-moi !

Quelque chose me caresse le pied, me choppe dans le bouillon. J’abandonne l’espoir de mon sac et de toi, j’abandonne l’envie de remuer encore, la possibilité de revoir une ville, à la surface des apparences je laisse tout flotter pendant que ça continue à s’entortiller autour du mollet. Dans un courant tiédasse, un souffle souterrain m’aspire. Rien à y faire. À peine l’instant d’un coup d’œil sur le périphérique, les lumières floues qui me surplombent, tremblements successifs de la carcasse, et l’eau qui serre, et ces beaucoup d’étincelles moirées qui me ravissent encore. Au loin, l’écho d’une comptine oubliée, quelques notes encore, le chuintement d’un nouveau silence.

Retour au point zéro, fin. Ceux qui, dans la nuit, étaient partis vers le vieux monde en éclaireurs, ceux-là eurent vraiment de la veine, voguant sur un large fleuve qui traverse tout du nord au sud, trois mois au moins à flotter dessus. Des hublots, ils ne distinguaient même pas les rives quand la brume faisait son apparition. L’impression d’être sortis du temps, happés dans des vies autres, faites de cocktails et de bals fades. Presque pas d’ambiance, sur les murs couraient des colonies d’insectes à douze pattes, ce qui ne modifia pas le sens de leur histoire dont je me demande toujours où elle va. Pendant une parade, des blocs de cristaux cliquetèrent à l’unisson avant de se briser, pfff, les oiseaux noirs s’envolèrent croasser ailleurs... une occasion qu’ils saisirent pour prendre la belle d’escampette... sur le pas de ma porte, je ne me fais plus de mouron, quand les longitudes auront été épuisées, quand les poules auront des crocs, c’est délestés de quelques grammes qu’ils repasseront dans le coin...

Moralité : dans le sens de la rotation, l’élan est plus facile.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 11 septembre 2013.
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[1Nouvelle forme pour les807.blogspot.com, le blog qui a démarré sur une phrase d’Eric Chevillard pour que de nombreux talents s’inspirent du nombre 807 pour écrire. Le 18 septembre, ça va changer donc. La saison cinq débute avec l’automne, elle sera composée de tétralogies. Textes en 4 courts chapitres, mixage possible, voir même recommandé avec images, sons, vidéos et toujours à un endroit ou un autre 807. On attend vos contributions sur blog807@gmail.com. C.P.