Led Zep, complément | le vieux gong de Kyoto

du rapport entre un cimetière avec gong et la biographie de Led Zeppelin


note initiale, mai 2008
Aujourd’hui, 6 heures de correction sur le texte de Rock’n roll, un portrait de Led Zeppelin, et presque pas d’Internet : j’ai le droit de venir un peu prendre l’air de mon site...

C’est une des pistes dont cela m’étonne tellement que si peu de mes collègues auteurs la suivent : jusqu’à quand ils auront la trouille du Net ? Quand on rédige un bouquin, on accumule en périphérie des textes, des documents, des bouts de rédaction. C’est un atelier, et le site peut en permettre, très simplement, la visite.

Ainsi, très longtemps, j’ai gardé dans l’intérieur du manuscrit ce texte, qui avait de l’importance pour moi, parce qu’il essayait revenir au tout premier déclencheur. Qu’est-ce qui fait, et à quel moment, qu’on s’embarque dans un livre.

J’avais publié mes Rolling Stones en septembre 2002, et cette fin janvier 2003 j’étais à Tokyo et Kyoto. Voilà, c’est de ce jour là. Cinq ans donc de voyage.

Et, quand le livre en voie d’achèvement laisse tomber ses gangues, les fragments du moule, moi je le porte encore, ce tout premier moment...

Curieux aussi de réouvrir la trappe aux images numériques. Elles sont classées par date, c’est facile. De ce cimetière, désert si tôt le matin, je retrouve huit images. Aujourd’hui, j’en ferais probablement 80, et j’enregistrerais aussi le son d’ambiance, les graviers, le gong lui-même, le vent. Mais je n’ai plus de carnet.


Tambours du rock : le vieux gong de Kyoto

 

On les attrape par la scène, crête de leur carrière, Earl’s Court 1975, et puis on déploie les cercles, on dispose tout cela en fresque – les biographies n’ont pas à être linéaires : les durées relatives, les bifurcations et les intensités, dans la vie réelle, ne le sont pas plus.

Ce livre commence parce que Bonham vient de mourir et que nous avons pour nous-mêmes à traverser encore et toujours cette mort : parce que j’ai bien plus que l’âge où lui a tiré révérence.

Et tant pis si tout au bout seulement l’autre énigme, puisqu’il n’a jamais rien voulu dire de lui-même, pourquoi et comment un adolescent anonyme de Birmingham se fait voix et apprend à rugir.

Promis, il y a aura tout Led Zeppelin, mais à condition de prendre le temps. Et d’abord comment ce livre a commencé, que c’était par un son de tambour, maillet sur planche de bois, sans pré-méditation et pour avoir dans sa poche un carnet neuf.

C’est à Kyoto, le 23 janvier 2004, j’ai la date, précisément la date et qu’il s’agit des dix-sept ans aussi, mais de quelqu’un d’autre. Il fait froid mais très beau, je marche depuis une heure déjà ou plus, cette fois entré dans un cimetière et assis sur un banc, et cette femme âgée qui était allée jusqu’au temple, avait soulevé ce maillet et frappé le gong de bois. Un seul coup sur le tambour : voilà ce qui m’a rappe-lé, mais tout entier, le nom de John Bonham et sa mort.

C’est venu de ce son mat, cette percussion. Une silhouette qui va jusqu’à cette planche suspendue à sa corde, frappe pour appeler ses morts. Et moi, dans ce matin d’hiver et le cimetière désert, dans ce seul son du bois sur le bois, l’évidence tout entière de ce que je porte en moi, depuis l’adolescence et en continu, de l’unique son de John Bonham, et de ce que cela organise ou déplace de votre compréhension du monde, de vous-même dans le monde.

Kyoto, janvier 2004, froid sec, beau ciel, je suis assis dans le cimetière et dans mon carnet neuf je recopie le mot tambours, je précise tambours du rock et j’ajoute son nom : John Bonham, je souligne. Nous autres plumitifs on est toujours armé d’un carnet (n’importe où que j’aille, c’est un rituel, j’achète un cahier ou un carnet, c’était un carnet neuf acheté à Tokyo Waseda l’avant-veille, et deux ans plus tard le voilà bourré de notes, dates, titres de livres, phrases recopiées concernant Led Zeppelin), rien d’exceptionnel à y inscrire un nom, un repère. Et puis, après le nom Bonham, l’image de Jimmy Page habillé de velours pourpre et de dentelles, la mèche vaguement frisée retombant sur un visage mince, diaphane qu’elle mange à moitié. Un garçon calme. J’avais noté : Jimmy Page, dentelles, velours,
Il s’agit d’examiner son propre chemin, ce qui vous a fait et comment. Qu’une image soit là, et on entre mentalement dans une pièce vide où vous attendent immobiles les fantômes. Ils sont muets pour l’instant, vous attendent depuis longtemps, mais se contenteraient d’être là, tandis que vous alliez sur les chemins du présent. C’est la première chose que j’avais notée dans mon carnet, pour ce qui aurait concerné la rupture des années soixante-dix d’avec celles qui les précédaient : le velours pourpre et les dentelles de Jimmy Page, sans savoir pourquoi c’est d’abord ce qui reste.

Puis retour à John Bonham, et qu’il ne pouvait y avoir en avant le guitariste en velours et dentelles, le garçon mince et long incurvé sur sa Gibson Les Paul sans cette autre figure, penchée en avant, biscoteaux à l’air et martelant ses peaux : l’alchimie Led Zeppelin passe par la batterie de John Bonham, avant même la guitare, avant l’éclat fauve et félin du chanteur et la présence à la fois souple et rigide de l’indispensable bassiste.

Tambours du rock : John Bonham. A Kyoto, ce 23 janvier 2004, à cause de ce gong de bois des cimetières shintoïstes, cette façon qu’avait John Bonham de frapper le temps sur sa caisse à l’inimitable son mat, et ce que j’en portais.

Là, pour cette planche de bois heurtée d’un maillet, soudain dans le crâne cette manière de la caisse jouée au pied et puis, comme à la fin des années soixante était mort Brian Jones, les années soixante-dix verraient disparaître Hendrix et Morrison, puis Keith Moon, Gram Parsons, Janis Joplin et d’autres, John Bonham au bout de la décennie ajouterait son nom : de quels autres batteurs je me souvenais ?

Assis sur ce banc de pierre, sur la page gauche du carnet, en vis-à-vis de mes premières notes, j’inscris les noms qui me reviennent, la liste est brève : Ginger Baker, seul modèle reconnu par Bonham, « parce que ce qu’il jouait, il l’inventait », Keith Moon donc, Mitch Mitchell, Charlie Watts bien sûr et Richard Starkey dit Ringo Starr. J’avais complété dans le train du retour à Tokyo, le surlendemain. On est lesté d’un tas de patronymes, il suffit d’ouvrir la trappe, une première fissure et la mémoire s’assemble. C’est par étapes et couches successives. Dans le carnet, deux jours plus tard, et sans recherche autre que ce dont j’étais dépositaire, la liste incluait : Jim Keltner (oh, ce battement qui ouvre Instant Karma), Ian Paice, Ainsley Dunbar qui assistait Zappa ou Nick Mason des Pinkfloyd, John Densmore des Doors, Carmine Appice, Terry Bozzio et Jim Sclavunos moins connus évidemment, ou Phil Collins qui se voulait l’héritier de Bonham mais musicalement a plutôt fini dans la moquette (mais sûr, quand il accompagne plus tard Robert Plant, c’est le seul à faire un instant illusion), finalement c’est dingue ce qu’on promène dans sa mémoire sans trop le savoir. Mais avec des trous énormes : des Faces, Pretty Things et tant d’autres, le batteur me restait anonyme. Et des groupes d’aujourd’hui je n’apprends plus les noms du forgeron derrière, qu’il soit derrière Bruce Springsteen (Max Weinberg, là je retrouve) ou Rage Against The Machine (Brad Wilk, mais je dois chercher sur mes disques pour savoir), ou White Stripes là c’est facile c’est la fille et en plus elle est remarquable, mais quiconque voudrait s’en tenir à cinq noms pour les batteurs de rock aujourd’hui encore le citerait lui, le batteur de Led Zeppelin, John Bonham. Il est celui qui établit le langage du rock. Et eux d’abord, les gens du métier, écoutez leur façon d’enrouler le rythme : l’héritage de John Bonham est partout, mais personne qui ait pu prendre complètement le rôle.

Je m’étais approché de la vieille planche et du maillet, sans oser toucher : je n’avais pas ici de mort à moi, que je puisse appeler (sinon lui, Bonham, pour ce halètement sec et profond du seul toucher de la percussion). C’est si simple en apparence, frapper une peau avec des baguettes, même si on greffe au-dessus une cymbale, et que les pieds rajoutent ce battement de cœur, la grosse caisse et ce hérissement de la charleston : la percussion hypnotise.

Une découpe de bois à peine dégrossie de son arbre, devenue avec le temps et la marque des mains presque orangée. À côté, accroché entre deux clous modernes plantés sans respect dans l’ancestrale planche, un maillet de bois. La tête du maillet est oblongue et lisse à force d’usure, dans ce beau matin froid de janvier 2004, le ciel parfaitement bleu, personne autour de moi. Un chemin qui grimpe dans la forêt, le cimetière aux stèles verdies dans l’ombre, puis ce temple humble et sans touriste, où la mousse des arbres se propage sur la pierre pour tout colorer de façon uniforme, jusqu’à la haute et noire pagode funéraire. Rien qu’une planche, épaisse et dorée, usée. Elle reçoit en son centre ce coup unique, elle résonne, cela dure depuis des siècles. Les fibres de bois en éclatant se redressent, cela dessine un ovale comme un sexe, avec une extrémité plus ronde, profonde et en arrondi. On pourra encore pendant deux ou trois siècles appeler ici les morts au maillet, on n’en est qu’à la moitié de l’épaisseur. Je reviens à la planche, pose la main à plat sur la blessure : le coup de maillet ne fait pas de marque visible. C’est seulement leur accumulation, chaque matin, au long de cinq siècles.

Il y a longtemps que Led Zeppelin faisait partie de mon univers le plus personnel. Simplement, à cet instant, par la matité du son du maillet sur le bois ancestral, et les morts qui nous entourent, que le nom devient soudain énigme : John Bonham. Son coup de tambour : immédiatement reconnaissable.

Et si c’était de cela, seulement cela, qu’on avait à faire livre ?

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 16 mai 2008 et dernière modification le 24 juin 2013
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