Robert Walser | l’éditeur et l’écrivain (allégorie sans morale)

jeu concours : vous choisissez quel rôle et quel pays ?


note du 24 octobre 2009
Un peu de relecture personnelle de Robert Walser, et parce qu’un blog n’est pas condamné à empiler ses billets sans y revenir, me pousse à repasser ce texte en Une du site. Depuis, nous avons mis en ligne sur publie.net Lachambre voyage de Denis Montebello, passez y voir... aussi pour inciter à suivre de près le blog de l’écrivain rochelais, et ce mélange si singulier entre étymologie et archéologie, dans la même curiosité du monde : ainsi cette gare maritime ou ces accidiosi, mais aussi parfois directement sur face book, ainsi ces Fouilles du boulanger.

Quant à Walser, liens ici, mais surtout cet article de fond par Laurent Margantin (un autre auteur publie.net, c’est un hasard ?) dans Revue des ressources. Voir aussi ce site en anglais.

note de septembre 2008
On trouvera à la suite de ce billet une réaction de Denis Montebello, suffisamment développée pour que je la transfère de l’espace commentaire à celui du billet lui-même...


Robert Walser | l’éditeur et l’écrivain (allégorie sans morale)

Soit le morceau en prose suivant :

Un éditeur célèbre et avisé, entreprenant comme il l’était, dit un beau jour à l’écrivain Lamalle : « Mon cher Lamalle, bouclez tout de suite votre malle ou mallette, comme vous voudrez, et sans réfléchir davantage, embarquez-vous pour le Japon. Vous avez saisi ? » Le vif et le rapide Lamalle, aussitôt disposé à exécuter la flatteuse mission, ne réfléchit pas dix minutes, mais s’activa, empaqueta toutes ses idées et accessoires dans sa mallette, grimpa dans le wagon de chemin de fer et s’en fut à toute vapeur, voyageant et roulant, au célèbre et remarquable pays du japon. L’éditeur ou homme d’édition téléphona à un puissant homme de presse pour lui demander d’avoir l’obligeance d’écrire dans le journal que Lamalle avait bouclé sa malle et qu’il s’était envolé, pfuitt ! au Japon. Bientôt, un autre éditeur ou homme d’édition apprit la chose et donna l’ordre à l’écrivain Lachambre de venir le trouver aussi vite que possible, car il avait quelque chose d’important à lui communiquer. Lachambre était précisément occupé à tenir un discours poli et circonstancié à son chat, et de plus il sirotait son thé, et il fumait une cigarette, lorsque la lettre lui parvint qui lui annonçait qu’il devait courir chez son éditeur qui avait une communication importante à lui faire. Il enfila son meilleur costume, se brossa, s’astiqua, se peigna, se lava et se fit aussi beau qu’il convenait, et s’en fut tranquillement chez son homme d’édition. « Mon cher Lachambre », dit ce dernier à Lachambre, « je sais que vous êtes un homme tranquille, qui chérit sa tranquillité ! Mais maintenant il faut vous arracher à toutes ces commodités, et filer en toute intranquillité, hâte et précipitation en Turquie. L’éditeur de Lamalle a envoyé Lamalle au Japon, et c’est pourquoi, mon cher Lachambre, il faut que je vous envoie à présent en Turquie. Vous avez saisi ? » Mais Lachambre ne saisissait pas aussi facilement ; il n’avait pas un don de pénétration aussi vif et rapide que Lamalle. Il demanda un délai de réflexion de huit jours et regagna sa chambre où, aussi heureux que songeur, il s’assit sur sa vieille malle d’osier qui se mit à craquer et à soupirer sous son poids, comme le font les malles d’osier dans ce genre de circonstances. Lachambre, qui aimait la paix et le calme séjour de sa chambre, était incapable de s’en séparer. « Je suis incapable de me séparer de ma chambre, et en plus, ma malle de voyage est vieille, et cela me ferait mal au cœur de l’obliger à faire un aussi long voyage », écrivit Lachambre à son homme d’affaires, « j’ai bien réfléchi et vous prie d’être assuré que je ne puis pas aller en Turquie. Je ne suis pas fait pour cela. Je viens de passer une demi-heure en Turquie en pensées, et je m’y suis beaucoup ennuyé. Je préférerais tenter ma chance avec le défunt royaume de Pologne. Je vous prie de me faire connaître votre avis à ce propos. Je vous accorde huit jours de réflexion. Car je suis mieux à ma place en Pologne qu’en Turquie. » L’éditeur éclata de rire en lisant la lettre, et déclaré : « Ce Lachambre, on n’en fera jamais rien. »

Il s’agit effectivement, nommés tels par leur auteur, d’un morceau de prose, très exactement le 2ème de 18 (Prosastücke) rassemblés sous ce titre en 1917 par Robert Walser et publiés sous cette forme. Il y a aussi une rage de dents, une femme méchante, une question de saucisses, des célibataires, un texte intitulé Le preste et le lent et le dernier intitulé Je n’ai rien.

L’ensemble, traduit par Marion Graf et publié aux éditions Zoé, tient dans un volume de 77 pages. Si vous n’avez pas lu Nouvelles du jour (lire un extrait) ou Vie de poète (lire un extrait) ou Retour dans la neige, ce n’est pas la peine de vous intéresser à ces dix-huit morceaux de prose, d’ailleurs l’auteur, trouvé mort dans la neige le 25 décembre 1956 à Herriau (Suisse), n’en a certainement que faire.

Si ce texte vous semble une allégorie pleine de questions, d’intuition et même d’un peu d’abîme concernant l’écriture et ses métiers, vous comprendrez pourquoi, de Kafka à Sebald, Walser est considéré comme maître, immense maître.

 


réactions, contributions

Denis Montebello | Lachambre voyage
Parce que rendu à la nécessité de plaire, comme d’autres à l’évidence, il sait qu’il n’y a pas trente-six façons de lâcher prise. La main de sa mère. De sa tendre mère qui en a assez de ce petit nigaud collé à ses basques. Pour lui apprendre à vivre, elle l’abandonne en forêt. Dans la grande forêt des contes. Dans cet Institut où il pourra à loisir oublier la marâtre et épouser la fée. Parce que la férule est d’abord une baguette. Et qu’il sait maintenant, depuis le temps qu’il est là, parler aux ogres, comment leur plaire. Lachambre, quand il veut plaire à Monsieur Benjamenta, il voyage. Malgré son nom. Il écrit. Contre son nom. Pour se défaire de ses liens. Parce qu’il se méfie des appartenances. Toujours il gardera en réserve un peu d’inadaptation. Il écrit lentement. De sa lenteur de lent et qui sème les plus prestes. Tortue fraîchement remontée du Tartare, toujours prête à y replonger. Cette tortue bat tous les lièvres. Elle les devance chaque fois. Lachambre, quand il écrit, pressent, invente ce qu’on appelle le développement durable. Il ne dit pas « du râble », mais il pourrait le dire. Il n’est pas dépourvu d’humour. La tortue cache, sous sa carapace, un animal plutôt facétieux. Mais Lachambre a le triomphe modeste. Et il n’a pas besoin de cela pour plaire au Directeur. Voyager suffit. Dans la grande forêt des contes. Dans la forêt peinte par Diaz (le peintre de Barbizon : l’auberge Ganne résonne encore de son pilon, de ses rires). Dans la forêt de Diaz où, quand l’enfant la découvrit, « des troncs noueux conversaient dans une langue archaïque ». Que l’enfant, parce qu’il ne parle pas, parce qu’il n’est d’aucune langue et qu’il les parle toutes, seul peut comprendre. Et ce que les feuilles mortes, sur le sol, chuchotent. Lachambre, quand il voyage, c’est dans l’unique espoir de retrouver cette langue archaïque. De transmettre un peu de ce que les feuilles mortes, au sol, chuchotent. D’où l’allure d’oracle qui éloigne le lecteur pressé, distrait, qui s’en va courir d’autres lièvres. Poursuivre d’autres lunes. La langue de Lachambre, c’est lalangue. En tout cas, ça y ressemble, ça essaie. Travaille. Comme d’autres qui écrivent à ressembler à leur nom ou à s’en défaire comme d’une vilaine peau. L’œuvre de Lachambre, quoi qu’on en pense, quoi que disent ses futurs, ses possibles éditeurs, n’est pas écrite dans son nom. Cela ne tiendrait pas dans une malle. Cela excède les frontières de sa chambre et de ce que l’on a l’habitude d’appeler la réalité. La réalité, si elle apparaît sous ses mots, c’est sans ses couleurs, sans ses contours, sans consistance. En un mot étrange. Une forêt, avec des myrtilles. Une salle des profs, un jour de rentrée. Des profs qui se racontent leurs vacances. Une ville un soir. Une place. Vide. C’est la réalité, mais vidée de sa substance . On a fait place nette. On peut accueillir l’extraordinaire, le merveilleux. Le recevoir comme familier. Comme ce voyageur qu’on voit arriver avec sa barque. Comme un dieu en voyage. Et il voyage. Et il est fatigué. Son manteau, sa pelisse. Depuis le temps qu’il la promène. Un oubli, un moment d’inattention, et le chasseur de la Forêt Noire se retrouve à errer. Des siècles et des siècles jusqu’à ce lac italien. Où on l’accueille comme un dieu. Comme Dieu le père. On croit au Père Noël. On attend Saint Nicolas, et on voit débarquer le Père Fouettard. Monsieur Benjamenta en personne. Certes, l’ogre n’a plus l’œil exorbité, il a remballé sa fureur. On sait aussi lui parler, comment l’amadouer. Comment préparer sa malle, bien qu’on s’appelle Lachambre, à seule fin de lui plaire. Comme lui, je n’aime pas voyager. Et, s’il le fallait, s’il fallait que je m’achète une malle dans le but de plaire, que je me cherche un pseudonyme, que j’écrive sous le nom de Michaux, de Kafka ou de Robert Walser, « je préférerais tenter ma chance avec le défunt royaume de Pologne. (…) Car je suis plus à ma place en Pologne qu’en Turquie. » Qu’en dit mon éditeur ?


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écrit ou proposé par François Bon _ licence Creative Commons BY-NC-SA (pas de © )
1ère mise en ligne 6 septembre 2008 et dernière modification le 24 octobre 2009
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