chaque mardi 9 heures

des réalités strictement associées au devenir du lieu qui les enferme


Ça y est, c’est annoncé (merci ActuaLitté), le Seuil quitte le cocon de la rue Jacob et du 57 rue de Seine, pour rejoindre, dans le 14ème, le giron de La Martinière, ce groupe banquier qui se l’était acheté avec tout le catalogue, il y a 6 ans maintenant. Cela complète bien le plan social et les départs volontaires.

En même temps, comment ne pas penser que les difficultés actuelles de ces maisons d’édition, leur difficulté à s’ouvrir aux réflexions actuelles, l’impossibilité à modifier leurs pratiques de travail, les hiérarchies pour la prise en main d’un vrai site, les expérimentations nécessaires pour apprendre le livre numérique, n’étaient pas liées à ces couloirs labyrinthiques, même avec vue magnifique sur les toits de Paris, et ces gens en position de pouvoir, dont quelques kilos de papier jauni occupent en permanence la chaise dans le bureau vide ?

L’hiver dernier, ayant à traverser une dernière fois le corridor du 57 rue de Seine, ce bout de texte. Que deviendra le concierge ? Sans doute que, bien sûr, les derniers chapitres de mon Incendie au Hilton ne sont pas sans ressemblance (involontaire, bien sûr) avec cette période qui finit, aux craquements de plus en plus perceptibles...

 


chaque mardi 9 heures

 

En cette période, je venais là chaque mardi 9h. On trouvait le couloir une fois poussée la lourde porte de bois vert sur la rue, dont le bruit immédiatement cessait. C’était plus sonore, ici, mais seulement vos pas, où la pluie sur la verrière, là-haut.

En haut des marches on appuyait sur le bouton électrique pour libérer la porte, à droite. Certains prenaient ce maigre ascenseur, souvent en panne, moi je montais à pied. Au deuxième étage on saluait, il y avait d’autres marches, un autre couloir, le petit bureau avec ce type jamais là mais une fois que je m’étais cru autorisé à m’y installer pour un bref rendez-vous il avait fait toute une scène, d’ailleurs c’est de ce jour que psychologiquement jamais pu me sentir à l’aise : trop d’immobilité, ici. Séparés du monde, ici. On repassait quatre mois plus tard, pareil.

C’était mieux à l’étage. Là, juste sous la lumière du ciel (ces bureaux minuscules et encombrés, à l’étage supérieur, ne prenaient jour que par ces vasistas donnant sur le ciel), ça travaillait, ça parlait, ça revivait.

Ça a été une période de ma vie. Ceux qui sont venus, ils reconnaîtront les marches, elles disent tout.

Il m’est arrivé une chose bizarre : retombant à nouveau sur ces photos (parce que ça a récemment été refait, le corridor, les marches, les murs), comprendront cette séparation progressive du monde, où la ville enferme les habitants dans les lieux qu’ils occupent, découvrant donc à nouveau cette photo je n’ai pas reconnu immédiatement où prise.

Et pourtant. À gauche, il y avait le concierge. Jamais eu l’occasion de lui parler : ils sont rares, ceux qui ont su sauver un tel travail. Dans la petite loge vitrée, assis à la même table supportant invariablement un saladier de fruits (oranges, pommes, bananes, mais y touchait-il ?), il avait dans son champ de vision à la fois, côté gauche, ceux qui arrivaient par le corridor, et, côté droit, sa télévision aussi invariablement allumée.

Le midi, il devait faire la sieste : le rideau était tiré. Je sais parfaitement, le quartier, la rue, le numéro, où est la porte de bois vert. Je n’y entre plus : la peur me prend dès le début de la rue, ou celle qui donne en face. Alors je contourne. Là-haut, dans ce bureau vide où il passe à intervalles irréguliers, ce petit bonhomme énervé qui m’avait fichu dehors parce qu’on troublait sa royauté, ses habitudes, doit toujours les conserver.

La ville en enferme combien, de ces royaumes sur lesquels lentement et inexorablement ses murs se referment : on a un mot pour dépli, on n’en a pas pour le processus inverse.

 

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 15 novembre 2008 et dernière modification le 22 septembre 2009
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