fiction | manipulation des morts

38 | il me manquait donc un exercice



• ce texte figure avec d’autres dans John Doe, Tiers Livre Editeur, collection Carnets Noirs, découvrez !

note du 1er janvier 2011
Ça me poursuit, aujourd’hui, la vision très précise de ce qui avait engendré ce texte, à cause de qui et pourquoi. En même temps c’est un terminal : texte qui se contient seul, n’appelle pas suite ni voisinage. Ces 2 ou 4 ans, j’en ai accumulé un certain nombre. C’est une armée immobile. Ils me désignent. Je fais semblant de rien. Je n’ai rien à leur offrir, même pas un livre.

Il m’avait laissé un message téléphonique, c’est suffisamment exceptionnel pour qu’il n’y ait pas à discuter ni quoi que ce soit. Je l’ai pris à Palluau, le hasard et l’argent ont fait que c’est ici, dans ces rues pauvres de maisons sans étage, près du port en ruine de La Rochelle, qu’une résidence l’accueille, il m’attendait dans le hall.

On a rejoint Puilboreau, puis cette route droite dans le marais, par l’écluse du Pont du Brault. Je connais ce paysage par cœur, ces routes n’ont pas changé, comme le carrefour où j’ai toujours pris à gauche vers Champagné Saint-Hilaire et Triaize, sans jamais découvrir le paysage, identique je suppose, qui rejoint Luçon.

Les morts ont des lieux fléchés, eux aussi : espace funéraire, c’est toujours récent, pas fait pour faire du vieux, c’est rationnel avec des pentes pour les fauteuils, des rehauts pour les accès camions, du carrelage pour l’entretien et des toilettes dans l’entrée parce qu’on en a besoin, plus une grille avec des publicités, fleuristes, marbriers, comme si ces questions-là n’étaient pas réglées antérieurement.

Pour la famille, qui ne me connaissait pas, je n’étais que son accompagnant. D’ailleurs lui-même, le défunt, je ne le connaissais qu’à peine : rencontré trois fois, et pas vraiment l’autorisation d’échanger - nous étions tous deux les élèves de celui qu’aujourd’hui je convoyais, mais placés sur des chemins différents. Il était médecin de village, et je suppose qu’une part des enseignements concernait le corps : je n’avais pas ce savoir. Comment il l’articulait avec la vitrine officielle, j’aurais été curieux. Une fois, j’étais passé devant son cabinet, un cabinet à trois toubibs, comme on a dans les campagnes, une construction pas très différente de ces espaces funéraires, carrelée aussi : le parking était plein. Ce n’était pas si loin de ce qui m’avait mené vers tout ça, dès enfant, via la dormeuse de Chaix, près Vouillé mais il y a combien, combien de temps.

Peut-être c’était difficile, pour celui que j’accompagnais (nous n’avions pas parlé de toute la route, mais j’étais habitué), que l’élève disparaisse avant lui, qui l’avait formé. Je ne sais pas ce que la famille savait de lui et de son rapport au toubib : on nous a laissé seuls dans la petite salle, cercueil ouvert. Même avec crémation, le cercueil en France est obligatoire.
J’ai poussé la porte, et me suis tenu devant. Il a pratiqué ce qu’il appelle la manipulation des morts. C’était d’ailleurs bref. Je savais de ce dont il s’agissait, mais n’avais jamais assisté.

« Ne crois pas qu’on soit jamais au bout de la terreur. »

C’est tout ce qu’il m’a dit, avec cette langue comme curieusement issue du XVIIème siècle qui a toujours été la sienne.

On n’a plus, comme autrefois, les exercices, les marches et les veilles. On est sur des routes qu’on n’a pas forcément choisies, une fois je lui avais dit combien il me semblait que le rôle assigné au toubib me semblait moins exposé, moins faux, que j’avais du mal dans celui où j’étais :

« Ce n’est pas, comme tu crois, un chemin de faible. »

J’ai compris ce qu’il m’expliquait : il était peu probable qu’on se revoie, maintenant. La prochaine fois qu’il y aurait à pratiquer la manipulation des morts, ce serait moi, sur lui, et c’était pour cela que je devais voir.

Après, il a voulu voir la mer.

 


François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 21 décembre 2008 et dernière modification le 17 février 2018
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