Chevillard | l’autofictif site, l’autofictif livre

reprise en livre de la performance blog d’Eric Chevillard


On l’a dit souvent sur tierslivre (voir i c i , et pas de jour sans l’avoir consulté – mais n’étais pas le seul), l’autofictif d’Eric Chevillard s’est implanté d’emblée à la fois comme une des expériences web les plus à contre-sens (pas de liens vers le reste du web, pas de commentaires ni une seule image, présentation standardisée d’over-blog, ce qui n’empêche pas une très belle interface iPhone/iTouch), et à la fois la plus magique : parce que ce qui y était écrit transgressait les habituelles lois de représentation du monde. Seule magie de l’histoire qu’on vous bâtit, et parfois une ligne suffit : tout le réel, décalage infinitésimal, mais justement.

Au bout de quinze mois, se pose évidemment le problème auquel tous on se confronte : on continue la lecture de flux (chaque fois que mon Netvibes m’indique nouvelle mise en ligne), et je peux remonter la piste de quelques jours si j’ai laissé passer, ou pour le plaisir de relire. Mais le reste du blog est noyé, j’ai appelé ça une fois le principe des fosses à bitume, ces magnifiques dépôt archéologiques naturels où on retrouve tigres à dents de sabre et autres traces.

C’est d’ailleurs une des raisons pour avoir lancé publie.net (où nous accueillons deux textes d’Éric Chevillard, merci à lui de la confiance, le fantastique et l’écriture côté fiction Et si la main droite de l’écrivain était un crabe et critique du quotidien côté Dans la zone d’activité). Ainsi, proposons-nous, mais dans un format qui permet la lecture dense, continue, hors ligne, ou sur support type Sony, quelques autres réalisation Internet de longue haleine, qui ont contribué à en déplacer le champ : les Notules de Philippe Didion, les Feuilles de route de Thierry Beinstingel, le Désordre, un journal de Philippe de Jonckheere.

Internet, une sous-écriture ? Une écriture forcément liée à l’intime ou à l’écume ? Réponse net de Chevillard : « Ces pages, publiées ici sans retouches, parce qu’un livre sera toujours le terme logique de mes entreprises, pourront être lues comme la chronique nerveuse ou énervée d’une vie dans la tension particulière de chaque jour. »

Le mot tension s’oppose donc à chronique dans une perspective globale où le mot central reste l’adjectif lues.

Cette tension est un éclatement, où la contrainte de format (contrainte d’ailleurs purement Internet : on ne déborde pas de la page écran, on la rythme par le triptyque), et la contrainte de temps (mise en ligne quotidienne, en général à minuit dix), impose à Chevillard une pluralité d’univers-sources où on prend le même plaisir qu’au Journal de Kafka : grâce à la contrainte, à ce mot vie, la littérature retrouve son effectivité en prise avec l’écriture elle-même, en prise avec le temps et l’observation du quotidien, en l’occurrence une ville de province plutôt secrète, Dijon, et la bibliothèque même de l’auteur, avec bestiaires et fantastiques, ou son propre journal de travail. Qu’on en juge à un simple et arbitraire feuilletage :

J’ai compté 807 brins d’herbe, puis je me suis arrêté. La pelouse était vaste encore. (p 9)

Vous publiez un nouveau livre, c’est le moment qu’attendaient impatiemment vos amis et plus fidèles lecteurs pour vous confier que le précédent leur est tombé des mains. (p11)

Je ne suis pas collectionneur mais il y a dans ma bibliothèque quelques livres fort rares et que bien peu de personnes possèdent. Je me flatte en outre de les avoir écrits. (p 78)

Arrive la vieillesse ou la maladie et retombe la flèche de notre ambition, s’infléchit sa trajectoire et se plante enfin, cette flèche, n’importe où dans le désert gris des jours qui nous restent, ainsi désigné précisément comme la terre promise vers quoi toutes nos forces tendaient. (p 79)

Les académiciens sont à ce point gâteux qu’ils se réunissent tous les jeudis pour rechercher ensemble la signification des mots. (p 132)

Ainsi tu découvres, gentil joggeur tout rouge et tout en sueur, que le survêtement ne fait pas le surhomme. (p 139)

Comment peut-on encore être jumeau à 73 ans ? ( p 140)

On me voit avec un Montaigne, un Joyce, un Kafka, mais en vérité, sous les couvertures arrachées de ces livres, je dissimule sournoisement un petit carnet vierge dans lequel, feignant de lire, j’écris de la littérature facile. (p 141)

J’ai eu encore une fois le dernier mot (ensuite il a continué à parler, mais je ne l’écoutais plus). (p 203)

Mais l’effeuillage casse la tension propre à l’autofictif, ce qui le sort de l’emprise de son auteur. La façon dont le triptyque joue des forces intérieures aux trois textes, pour les rendre autonomes. Ainsi, au hasard de la page ouverte, le 13 novembre (p 44) :

Pour essayer de comprendre ce qui pousse tout le monde à mourir, j’ai passé la nuit dernière dans un cercueil enfoui sous la terre, eh bien, franchement, ce matin, je ne vois toujours pas.

L’idée de raser les châteaux de la Loire afin de développer sur leurs sites de grandes zones d’activité économique et commerciale fait son chemin dans l’esprit des élus qui imaginent déjà quel bénéfice tireront les entreprises locales de la formidable affluence touristique observée en ces lieux.

Je le confesse, voici maintenant vingt ans que je publie sous mon nom des inédits d’Arthur Rimbaud découverts par hasard dans le fouillis d’un entrepôt désaffecté de Marseille. Or voyez comme on est incurieux de Rimbaud aujourd’hui ! Quelle tristesse !

Alors ça suffirait. Instance de plaisir, instance du franc sourire, lucidité avec toujours son double-fond d’insolence et d’émerveillement, dire ce que Chevillard peut-être ne supportera pas : il n’y a pas de hiérarchie entre ses livres narratifs, quel que soit le respect et l’amitié qu’on leur porte, et ce n’est pas d’aujourd’hui, et celui-ci. C’est le statut de la présence du monde qui est différent, ou le statut du carnet d’écriture mis en miroir.

Alors revenir à ce toujours qu’Éric place en exergue : « Parce que le livre sera toujours le terme logique de mes entreprises... », et que peut-être il nous en donne lui-même la contre leçon. Ce qu’on associe, par la démarche de publication, c’est une logique de lecture continue, dense, récapitulative, méditative, à la lecture de flux que sera toujours, ou d’abord, Internet. Mais cette lecture d’un autre statut, qu’appelle et exige l’écriture, j’aurais largement autant de plaisir à l’accueillir sur ma liseuse Sony.

Ce toujours qu’avance Éric, je le relis donc à ce qu’il dit de sa propre surprise à la découverte de l’écriture en ligne : « Puis rapidement j’ai pris goût, et même un goût extrême, à cette forme d’intervention dans le deuxième monde que constitue Internet, point si virtuel qu’on le dit, et à ces petites écritures libres de toute injonction. » On aurait aimé qu’il en dise plus : écrit-il directement en ligne, passe-t-il par un carnet papier, par un fichier intermédiaire de traitement de texte ? L’explication backstage ce n’est pas le genre maison, c’est peut-être la rançon pour entrer au beau monde du conte fantastique.

Compliment à L’Arbre vengeur qui a su comprendre avec la même intuition l’exigence typo induite : petit format, contact matière, mise en page très discrète pour respecter l’ambiance lecture blog.

Il y aurait une version numérique, je l’aurais achetée avec plaisir. Là je l’ai reçu gratuit, et avec dédicace en plus : « Pour François, L’autofictif invente le papier ! amicalement, Eric. »

Allez, un petit dernier pour la route :

Nous apprécions d’avoir dans le quartier un petit fromager, un excellent volailler, une fruiterie approvisionnée chaque jour, et de longer les devantures de ces boutiques pittoresques en nous rendant d’un bon pas au supermarché. (p 144)

Sur Internet, déjà retours : Désordre, Assouline, Lignes de fuite, Revue des ressources, aldus, Dernier des blogs, libr-critique, plus bien sûr le site Chevillard tenu par Even Doualin... Image ci-dessus : Dijon vu du train, décembre 2008.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 janvier 2009
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