Claro | " Qui font crier les pages des livres...

Claro en sa grâce (mais ça mord)


17 mai : Pierre Assouline parle du Clavier Cannibale, raison de repasser en Une...

11 avril : il est encore temps d’acheter son livre... je repasse ce texte en Une.

On y parle de Beckett, de Gaddis, on vous offre « sept bonnes raisons de ne pas lire Pynchon », on vous parle de la voix, de l’obscène, de la traduction (de la traduction considérée comme un désastre), mais surtout on y voit un type d’aujourd’hui, qui n’a pas peur de son clavier, sait l’engager côté blogs, parler des autres : il n’y a pas d’exercice de l’écriture qui soit à côté de la réflexion sur la société, et qui n’implique de se coller les mains au mastic. Ici, on parlera aussi de l’écrivain comme métier, du Goncourt , des villes. Pas loin sous la prose, il y a Lautréamont, Guyotat ou Genet, Arno Schmidt : on n’écrit pas sans dire sa littérature.

La phrase de Claro, on commence à la connaître, quand il en use pour la fiction (Madman Bovary), ou quand il en use pour la traduction(Pynchon pas seulement).

Là c’est un autre visage : s’asseoir à sa place, dans son atelier. Les neuf pages intitulées Plutôt que (p59-66) sont un monstre, un scandale de lettres : mais salutaire.

Ci-dessous juste deux pages et demi, tout à la fin du livre (Culturo-décideurs, on devrait le distribuer dans les écoles) : il y en a 290 autres. Si c’est tout du même tabac ? Hier j’ai repris à mon compte la contrainte de la page 48 : sur poésie et roman, c’est en ligne chez Pierre Ménard / Page 48.

Sur publie.net, lire aussi trois études sur la traduction.

FB

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« Vu la Conjoncture culturelle nationale, j’assume à partir d’aujourd’hui la direction du gouvernement de l’Impression. Sûr de l’affection de nos groupes de presse qui luttent, avec un capital digne de leurs fructueuses tractations nucléaires, contre un ennemi supérieur en pauvres et en religions. Sûr que par leur capitalistique obstination, ces légions ont rempli leurs devoirs vis-à-vis de nos clients. Sûr de l’appui des Intermittents de la Politique, que j’ai eu la fierté de suborner, sûr de la confiance du pseudo-lectorat tout entier, je fais à la France le don de ma biographie pour renflouer sa stupeur. En ces heures médiatiques, je conspue les pathétiques artistes qui, dans un dénuement mérité, souillent nos scènes et nos librairies. Je leur exprime mon mépris et ma haine-de-moi. C’est le cœur friqué que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser l’art. Je me suis adressé cette nuit au Patronat pour lui demander s’il était prêt à rechercher avec nous, entre commis, après le grand Bling-Bling, les moyens de mettre un terme aux fantaisies individuelles. Que tous mes électeurs se groupent autour du gouvernement que je préside pendant ces épreuves boursières et fassent taire leurs dettes pour n’écouter que leur foi dans le destin de la Communication. »

Brzzzzttttzziz… Ouf ! Ce n’était qu’un cauchemar… À l’heure où nous pressons, une douce musique sort des haut-parleurs du Salon du Livre, et non ce discours imprésidentiable. « J’veux qu’on s’amuse comme des fous ! » chiale la chanson. C’est – chic ! – chose faite. Chaque stand va trinquer, à mots perdus. Les bios des politiputes se vendent à l’encan ? Tant pis donc tant mieux. Des académiciens trépassent : sabres au clair ! Les structures se restructurent : regroupons ! Les suppléments livres ne suppléent plus : publireportons ! On prime les prêteurs sur lettres : rien de neuf sous les spots. On compte sur Kindle pour tourner définitivement l’iPage de l’eBook : Big Google is watching YouTube… La diffusion interpelle la distribution qui contacte aussitôt le pilon : on en fait quoi de toutes ces palettes ? On reboise ?... Partout ça dédicace, ça récite, ça répond… partout des machines qui laissent à désirer… une vraie ministre en liberté pose en compagnie d’un faux écrivain apprivoisé… un patron de presse achète trois kilos d’auteurs sans gêne… un petit éditeur fait des cocottes en papier, qui s’envolent, mais pas sur les listes des best-sellers… on évoque un à-valoir joufflu comme un petit PNB… on décerne le Prix du Roman le Plus Primé de l’Année… à… un recueil de textes téléchargeables… Salon ou les 120 heures… So sad…

Et pendant qu’on numérise, pendant qu’on rachète, pendant qu’on parle avec la caisse, quelque part, un index enfonce des touches qu’on dirait usées – tandis que son plus proche voisin, le majeur, se dresse, humecté juste ce qu’il faut, et pas que pour sentir d’où vient le vent.

 

© Claro, Le Clavier cannibale, Inculte Essai, mars 2009.

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