BW | Salvayre contre Wallet

les questions posées dans BW dépassent largement l’objet livre qui nous en fait spectacle, et voyage


Comment Pierre Assouline navigue à son tour entre les deux pôles, Salvayre et Wallet, qui donnent à BW sa cohérence et son écart : Ils finiront par suicider la littérature. Et prétexte pour redire l’intérêt de ce livre : le monde de l’édition n’est certainement pas moins malade à 2 mois et quelques prix de sa sortie...

C’est un livre à en pleurer (la construction du dernier tiers) et qui fait rire tout autant, comme on rit et on chiale à Dickens, et c’est peut-être primaire mais qu’est-ce que ça fait du bien.

On se met en colère, et cinq minutes après on voudrait aller sonner à sa porte et qu’on aille boire un coup avec.

Ça veut dire que, lisant BW, le personnage est avec nous dans la pièce, il braille ou sort une connerie grosse comme lui, ou alors on le voit en peine, toute une semaine dans le noir sans bouger ni voir, ou sur les routes d’Afghanistan ou gosse à Clermont-Ferrand.

Et c’est la saine, la grande tradition du roman : l’auteur, invisible. L’auteur, disparu. Juste cette grande bête de chair et d’os, capable de faire le pitre aussi bien que d’aller se jeter sur les murs comme un Don Quichotte prolongé.

Et pourtant, elle est là, l’auteur. Des fois, c’est le personnage qui se moque d’elle et elle accepte (les restes de tarte à 3h du matin, mais ça doit être un cut-up de cette fameuse lettre de Flaubert après le séjour de George Sand à Croisset), d’autres fois c’est elle qui lui renvoie la balle, et dur, pas pour rien qu’elle s’occupe de petits gosses qui vont mal, à Bagnolet, ce grand gosse-là elle se le tortille, on n’est des gens assez complexes pour affronter la psychologie.

C’est un livre qui ne se détourne pas quand il faut tenir la route dans des pages dures : le gosse habillé de faux skye quand pour aller à l’école il planque la veste sous un escalier avant d’entrer au lycée avec son pull tricoté maman. Et la légende Wallet, comme autant de figures d’une vie de saint, dont on connaît tous les étapes mais on découvre que le décor ce n’est pas exactement comme on croyait, le gamin qui fugue sur son Solex, l’embrigadement dans la course à pied et les honneurs du sport et comment il tourne le dos, puis les voyages, les mois d’arrêt au Cachemire, les bûchers de Bénarès, et, bien plus tard, la guerre.

On vit comment, quand on a vu à Beyrouth un type se faire arracher la langue, et, parce que vous regardiez, qu’on vous a menacé de la kalachnikov, alors que vous avez les genoux qui tremblent et qu’après c’est vomir.

Je me souviens de BW en vrac. Il y a exactement un mois que j’ai lu BW, en quatre heures de train aller-retour. Et, un mois plus tard, moi qui ne supporte pas le roman, j’ai toutes les figures de BW qui me raclent dans la tête.

Et c’est là qu’il intervient, le boulot de l’écrivain.

Les vies de saint, on ne se pose pas la question de comment ça s’écrit. Ici, il y a quoi, 30, 40 figures successives de la vie de BW qui s’entrechoquent, s’enchaînent, se percutent : jamais une pour avoir le même point de départ que l’autre. C’est le rapport à l’oralité : le personnage vous raconte l’histoire, sa propre histoire, mais quand il l’interrompt l’auteur l’interrompt aussi (les chèvres de Sancho, dans le Don Quichotte). Ou bien l’auteur est fatigué du personnage racontant l’histoire, alors il la résume, ou l’invente.

Il y a unité de lieu, et presque unité de temps : le temps de l’homme sans voir, et la chambre noire où il est reclus, mais parle, raconte, ment, contourne, ou balance en vrac – ou ce que la conteuse nous en fait croire, puisque rien que par elle.

Ce qui est bien, c’est la colère. C’est le point de départ du livre. Ce type-là, quand il est en colère, il tourne le dos. Les Je me barre, je me tire, je me casse qui reviennent en leitmotive, on croit les entendre.

Il se trouve que l’auteur et le personnage, je les connais pour de vrai : je sais mettre une taille, un corps, un visage, une voix. Pourtant, ce n’est pas ça qui se passe. Je me moque de BW, le vrai. Ce sont mes voyages en Inde, mes colères de gamin, mes trouilles dans la petite part de furie du monde qui a pu me secouer, même si j’ai couru moins vite que le champion BW, n’ai pas été sous les balles, et que mon propre voyage en Inde était plus bref et plus confort (un peu, pas tant).

Ce qui se passe dans BW, c’est que ce Don Quichotte là a passé toute sa vie dans une erreur monumentale, et qu’il faut écrire le monumental à la façon dont Flaubert le prononçait : aux limites de la vie, de l’expérience, du voyage – et c’est tout cela qui revient d’un bloc, cette fois où il perd la vue – il y a l’appel au langage, et qu’on sait chuchoter ou hurler les noms mystiques qui ont, avant nous, bien au-devant, été marcher dans cet appel. Ils ne sont pas des livres calmes ou rangés dans le haut de notre bibliothèque. Ils sont plutôt, les voyageurs, les Lowry, les Conrad, ou les voyageurs du dedans, comme Artaud, des vaisseaux armés, ils sont notre mauvaise conscience contre tout état stable du monde.

L’erreur monumentale de Bernard Wallet, proclamer, si tôt, il y a si longtemps, et avec une humilité si considérable qu’il se fera d’abord, et longtemps, simple représentant du livre – vendant les titres de Gallimard aux libraires du Liban jusqu’à ce soir devant la langue vivante arrachée –, qu’éditer les livres des autres c’est la même chose que les écrire.

C’est sa façon Don Quichotte à lui. Et dans BW on ne nous fait grâce de rien : ce monde-là, c’est celui de la folie de consommation, de l’auteur fabriqué, des chiffres et du paraître, du mot roman comme objet de loisir avec variations de saison. Il a joué le jeu, à sa façon, sans trop se préoccuper de la vaisselle cassée parce qu’on a les abattis mal taillés pour les arrondissements calmes où d’ordinaire ça se passe. Et quand vous partez, on vous remplace, visiblement à cet endroit il y a plaie non guérie.

BW est un livre violent, parce que celui qui dit non à l’édition, à ses petits us et coutumes, le fait de l’intérieur, et casse sa vie en même temps qu’il renonce. Et, justement, tout continue pareil, parce que ce système au fond s’en moque bien.

À la monumentale erreur de Bernard Wallet, nous devons un sacré beau paquet de livres, un sacré beau paquet d’auteurs. Et, lisant BW, on comprend même pourquoi ça ne pouvait s’appeler que Verticales – et que ça ne devrait plus s’appeler Verticales après lui.

À la monumentale erreur de Bernard Wallet, nous devons que le passage brutal d’un côté à l’autre de cette frontière qu’il n’a pas su franchir s’appelle précisément Lydie Salvayre, ou pourrait s’appeler comme ça si le BW ne reléguait pas la fonction de l’auteur dans une tout autre secousse, ou c’est le personnage qui commande. Même le chat, parfois, passe avant elle.
N’empêche, pour tenir dans un tel brassage, et nous y impliquer, et faire qu’on reçoive ça dans la figure, un monceau de technique. C’est peut-être cela que nous nommons roman.

On ne sait pas à quoi on a mal. Si on a mal parce que c’est une vie de saint, qu’elle nous établit sous l’enseigne BW, ou si on a mal parce que le vieux costume de l’arrondissement Saint-Germain montre ainsi la corde, et que l’odeur n’est pas fraîche. Mais c’est pour ça qu’il est nécessaire, ce bouquin, c’est pour ça qu’un mois plus tard ça tarabuste encore la cervelle.
M’étonne pas beaucoup que ce bouquin-là ait vite trouvé sa place, bien à l’écart des pacotilles du livre de masse. Le genre de bouquin qui débordent leur nature d’objet, de livre. Ça fume, ça sent vaguement le cramé, c’était ça l’odeur.

Au bout du bouquin, il y a cette évidence : le rire qu’on entend, dans la pièce à côté, en tout cas de l’autre côté du mur, c’est précisément à cause de l’erreur – je répète, monumentale – de Bernard Wallet : l’édition ça ne remplace ni la vie (la vie comme expérience) ni l’écriture (qui est expérience aussi). L’autre oui, en écrivant, et en nous passant de main à main ce monceau de technique avec homme qui rage, elle est au même endroit, du Solex, du Kashmir interdit, de la langue arrachée.

Il n’aurait pas pu y avoir ce livre de Lydie Salvayre si Bernard Wallet, un temps, n’avait cessé de voir.

 

compléments

– Lydie Salvayre, entretien avec Sylvain Bourmeau pour Mediapart


Lydie Salvayre, BW (Mediapart)
par Mediapart

le dossier Lydie Salvayre du Matricule des Anges


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 26 septembre 2009 et dernière modification le 12 décembre 2009
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Messages

  • Ce soir-là, elle était venue présenter en avant-première, écrivain aux deux "y", son livre "La Méthode Mila", ce devait être en juillet 2005, à Uzès (librairie Le Parefeuille), et elle était accompagnée de BW.

    J’ignorais qui il était, mais ayant discuté avec eux deux à la fin, il m’avait dit qu’il s’occupait des éditions Verticales. Il impressionnait (ou imprimait) par la taille - la stature - et la puissance qu’il dégageait. J’ai encore son adresse e-mail dont je ne me suis jamais servi.

    J’avais écrit le lendemain matin un petit billet sur remue.net (à partir de la connexion 56 k du mas).

    BW, "monumental" : un homme debout. Et une femme à la hauteur.

    Voir en ligne : Le Chasse-clou

  • Une femme à la hauteur de ce qui est dit. Toute lumière de prestance cessante. Ce livre est à lire aux larmes, en riant, pour secouer les apparats. Quand vient l’horreur de la langue arrachée vive en plein jour. On ne rit plus. On comprend qu’elle est anéantie dans la réalité, pas dans le roman. Je pense à Bernard Noël. A tous les chiffons de colmatage qu’il faut entasser ( les mots et les bravades) pour absorber le sang qui gicle sous le sanglot irrépressible. Lydie Salvayre écrit sans amortisseurs dans une embardée de fictions fidèles au modèle. Dans le trop, il y a u noyau qu’il lui faut cracher élégamment. Grâce à elle, il y arrive. Grâce à lui, elle peut faire voir la colère dans des textes bien baraqués. Cela rassure . Le cap du pire semble derrière ou en dessous. Tant qu’il y aura des mots... Ne pas voir n’est pas la fin de tout. L’autre est là qui grave les paroles, les vraies, les inventées et les autres...

  • BW traite du jeu constant entre le seuil de la vie réelle d’une part, avérée, toujours plus lointaine que son souvenir, et de l’autre celui qui parle comme de celle qui écoute, qui écrit : subjectivement.

    D’un côté les faits, les possibles déjà incarnés (les fuites comme les exploits), de l’autre celui qui raconte ou qui ne raconte pas, qui colère contre le monde ou peut-être contre lui-même : que deviennent les faits lorsque l’on conte des souvenirs ? Où est passée sa propre vie sinon dans le discours qu’on en fait ? La sincérité est une qualité du temps présent. Et le rai de lumière qui s’échappe ou s’arrange de ce jeu s’appelle officiellement une biographie. Celle-ci s’opacifie à chercher sa transparence, c’est l’écueil du familier. On dirait plutôt une ombre chinoise.

    BW est l’histoire d’un homme debout, qui a couru de longs moments, mais à d’autres il s’est figé. De ces immobilités là, la concience s’ankylose et le malheur de l’homme se met à tourner, lui venant de ses remords, de l’incompréhension qu’il a de lui-même, de sa solitude. "L’oeil était dans la tombe et regardait Caïn" : s’il reste à BW sa langue pour en parler, il se prouve ou s’accuse sans détour, fier de sa virilité. Fier et beau.

    Pourtant il se raconte, et Lydie Salvayre écrit son homme nu, elle l’écoute et le protège et le caresse ; la vie est là, paradoxale dans sa dureté et son nécessaire répit, replis dans la rondeur.
    La vie s’échappe, philosophique ; il y a cet idéal d’une vie rêvée et parcourue d’aplomb et le réel qui nous déchire pour trop et trop peu, à chaque manquement nos absences deviennent des départs. On essaie de s’aimer.

    Ce livre et ses démons sont de ceux qui soutiennent l’effort de chacun pour conquérir et accepter son humanité. Il est drôle par moment et bourré de références littéraires à découvrir ou de retrouvailles très connues.
    Merci pour les paysages de visages d’avant la manne du tourisme.

    Voir en ligne : http://www.flickr.com/photos/room78/