souvenez-vous (une proie)

mort pour deux bières, au Carrefour de Lyon Part-Dieu – et à propos de "Ce que j’appelle oubli" de Laurent Mauvignier


Merci à Marc Pautrel de me remémorer ce billet, daté et 1ère mise en ligne le 12 janvier 2010. Un fait divers. L’inscrire sur le site, le placer dans une arborescence. Les requêtes des robots continueront d’y amener des visiteurs (dernières requêtes Goggle : « vigile supermarché », « les vigiles de supermarché », « lyon part dieu », « recrutement vigile soiree », « vigile tout seul dans un hypermarché »). Ce même fait divers, Laurent Mauvignier vient d’en faire un livre, reprenant la forme de Bernard-Marie Koltès, une seule phrase monologuée, et bien sûr tout ce que cela force d’aller chercher en soi.

Laurent Mauvignier a fait l’effort de se construire un site, mais à propos de Ce que j’appelle oubi, le titre de son livre, voici juste la IV de couv, alors que dans son ordinateur je suppose qu’il a coupures de presse, photos, repérages effectués lui-même, textes préparatoires ou textes non retenus, donc de toute façon un atelier à ce qui est pour lui durée, intensité, implication – risque aussi, parce que pas facile pour un auteur de s’implanter dans un fait divers réel, même avec le surplomb de la fiction – je le sais pour moi.

Sur le site des éditions de Minuit, on trouvera les premières pages de son texte, plus la chronique de Jean-Claude Lebrun et celle de Norbert Czarny.

C’est souvent que je ressens une grande incompréhension à ces deux mondes qui se séparent, auteurs sur web, et écrivains farouchement attachés à l’exercice du livre, sans venir ici sur cette toile souple, curieuse, où on débat et partage. Quelquefois, quand c’est des auteurs que je considère comme des amis proches, je le ressens plus cruellement.

Quand cela se croise ainsi sur un minuscule point d’implication commune, c’est un étrange effet de miroir, et l’impression de le saluer quand même, le Laurent.

FB
(texte ci-dessous écrit à Québec, donc janvier 2010)

 

Souvenez-vous, c’était Noël. Le type avait piqué deux bières dans un supermarché. C’est une grande ville, le supermarché est dans la zone commerciale en béton, tout près de la gare. Des galeries de carrelage, des vitrines. Il n’y a aucune justification à ce qu’un type pique de la bière : un type fragile, quoi de plus facile, ceux-là, que les repérer – ils flottent dans la vie des autres, ils portent avec eux, en avant, leur écart. Il a coincé les bières dans le haut de son pantalon, rabattu la veste par dessus, alors il était leur proie. Alors quoi de plus facile que le laisser sortir et le prendre. Il n’a même pas acheté une bricole pour dissimuler, passer par une caisse, il est ressorti directement par la sortie sans achats. Et même sans doute ce n’était pas la première fois, les autres avaient eu le temps de le repérer, le voir arriver, le suivre à cinq mètres, le voir planquer ses bières – juste là, deux ou trois, pour la soirée, pour tout de suite, un fragile. C’est énorme, la fauche dans les hypermarchés. Qu’on aille dans les coins discrets des vêtements, on verra de vieilles paires de chaussures abandonnées pour une neuve, et le petit mouchard magnétique cisaillé, laissé dans le rayon. Et on sait y faire pour glisser dans le caddy un petit truc qui ne passera pas la caisse – et des étudiants qui n’ont pas ajouté une bouteille de vodka ou whisky comme ça dans le pantalon et qui valait plus que deux bières, alors qu’on payait les chips et la pizza pour la fête improvisée vous en connaissez ? Plus les chèques volés, les cartes de crédit trafiquées, et ceux probablement qui doivent avoir leur combine pour les écrans plats. Pour ça qu’il y a des vigiles. Et puis ils ne le disent pas, mais le gros de la fauche c’est à l’intérieur : là où on déballe, là où on trie et recycle. Des fois ils prennent telle ou telle des caissières, ou tel des types qui à cinq heures le matin arrangent les surgelés : pour l’exemple, à titre dissuasif. Mais là, ce n’est pas les vigiles. Les vigiles on vit avec, en principe ils sont débonnaires. On prend souvent de grands Noirs, ça leur fait un débouché, et ils ont le physique. Mais c’est un métier qui marche. On le confie à des officines. Ce n’est pas exactement les officines d’intérim. Ils louent des gardes-du-corps, ils font la sécurité dans les rassemblements politiques, les événements sportifs (mais l’argent des événements sportifs recoupe souvent l’argent des rassemblements politiques). Il faut des types sur qui on puisse compter. Qu’on les connaisse. On les prend par affinités. On les recrute dans les salles de gym, les clubs où on apprend à se défendre, à dresser des chiens (si on a un chien, on trouve du travail), on teste les types sur un coup dur, après on leur donne la planque à la galerie commerciale. Vous êtes parmi la foule, mais vous ne faites pas partie de la foule. Vous avez l’écouteur à l’oreille : en permanence, dans l’oreille gauche, le bruit de fond des conversations des collègues, on fait l’espion, on est fort. Dans vos poches, de quoi maîtriser qui n’est pas maîtrisable : petits trucs à électrocuter ou immobiliser, petits trucs à cogner s’il faut cogner, rien que du légal, rien que du permis, du petit – mais on peut faire énorme, avec des trucs tout petits, quand on a appris. Et on vous a appris aussi qu’il est bien mieux de ne s’en pas servir, qu’on a cette force ensemble, qu’on a les vestes bleu marine, qu’on a la synchronisation. Alors lui, avec ses deux bières planquées dans le slip, il pouvait quoi faire ? Un type qui le bloque dans le dos, l’autre par devant qui soulève la veste, palpe le pantalon, ressort les deux bières : le crime, voyez-vous, le crime qu’on exhibe. Appeler les flics ? C’est la loi. Vous vous voyez, grand vigile équipé, et seigneur parmi la foule, appeler les flics pour deux bières ? On mettrait ce pauvre mec en garde-à-vue pour deux bières ? La société est injuste, qui ne sait même pas appliquer la loi de ce qui est juste. On va s’en occuper soi-même. Comme avec les gosses, donner une leçon pour ne pas qu’il recommence. On l’a emmené dans la salle, leur salle, aux vigiles : celle avec les écrans de surveillance. Le pire, c’est que même leur salle ils la surveillent : une caméra enregistrera tout. Une pièce grise. Une table, quatre chaises, une cafetière, les vestiaires, les écrans. Les seigneurs en veste bleu marine et gadgets dans la poche, quand ils passent de l’autre côté du mur, ils ne sont plus que des salariés payés au SMIG ou guère plus, leurs habits de misère dans le placard, la cafetière pas vraiment très propre, les fiches de planning et le téléphone pour parler au petit chef de leur officine. Alors c’est ça aussi qu’on lui fait payer, au fragile qui ne voulait pas payer ses bières. On l’a appris au club de gym : clé d’immobilisation, à plat ventre et bras replié dans le dos, ça fait mal croyez-le, ça dissuade. On est quatre. On crie. On veut faire peur. C’est aussi pour tous ceux qu’on n’arrive pas à prendre, ceux qui piquent gros, qui piquent sous votre nez. Un samedi d’avant Noël, dans une galerie commerciale, pas d’incident à signaler : ça sert à quoi d’être vigile en veste bleu marine, si on n’a rien pour démontrer qu’on existe ? C’est ce qu’il encaisse, lui, dessous, à plat ventre sur la table, le bras replié dans le dos, les genoux des types appuyés sur sa cage thoracique, le nez et le front sur le bois dur de la table. Allongé à plat ventre, scène ce viol, scène de guerre : une autopsie déjà, en somme. Ils lui hurlent aux oreilles. Qu’il comprenne. Pas trop de coups, pas de coups qui se voient, on n’a pas le droit. La clé d’immobilisation suffit, et les genoux sur la cage thoracique : on sait ce qui fait mal et ne laisse pas de trace. Ils sont quatre à en rajouter, on fait durer, on s’amuse. On va dresser procès-verbal, les flics viendront pour la forme. Pour une fois qu’on en prend un, pour une fois qu’on pourra marquer ça dans les chiffres de l’officine, les comptes qu’elle rend à la chaîne de supermarchés. Les flics ils en feront quoi, du type, pour deux bières ? C’est des flics aussi qu’on se venge, sans doute. Les flics ils ont l’uniforme, le statut, ils prennent les vigiles de haut. La vie des petites gens, le destin de vigile quand on n’a pas été si longtemps à l’école, mais c’est de la faute à qui, ça, ça encore ? Le club de gym et le close-combat (ça s’appelle comme ça), le recrutement pour les événements sportifs et le gardiennage tout seul la nuit dans les immeubles de bureaux, les boulots payés au noir dans les meetings pour vous tester et tout ça pour une paye de quoi, qui vous renvoie aux mêmes immeubles aux mêmes paliers que ceux que vous contrôlez. À un moment donné, le type à plat ventre sur la table ne répondait rien, ne gémissait plus. Peut-être que l’un d’eux a dit que c’était bidon, qu’il faisait semblant, peut-être qu’ils ont appuyé encore un peu plus en lui criant qu’ils avaient compris, que ça ne servait à rien de faire l’andouille et puis plus rien. L’ambulance, les flics, il a bien fallu les faire venir. Ils n’ont pas eu la présence d’esprit de supprimer la bande de la caméra, là-haut, et dire qu’elle était en panne – on ne pense pas à tout, on s’affole. Un type normal, il ne lui serait rien arrivé : lui, avec ses bières, un fragile, un rien. Maintenant, c’est eux quatre, les vigiles, qui sont en prison. Ou peut-être pas d’ailleurs. Qui en parlerait ? Ça a fait du bruit trois jours, avant Noël. On a rappelé le cadre légal : ils n’ont pas le droit, bien sûr, ils n’avaient pas le droit. On ne tue pas un type pour deux bières. L’hypermarché va bien, il a des succursales dans tous les pays, et sans doute qu’on n’aimerait pas, quand on vient y faire ses courses, être envahi d’eux, les fragiles, les flottants, qui ne viendraient que pour se réapprovisionner en alcool et sans payer ? Les vigiles sont en prison, les patrons du supermarché non. L’officine dite de sécurité sera probablement responsable aussi, l’hypermarché non. Les fragiles sont un des rouages du système, mais on ne met pas en cause un système. Les puissants sont un rouage du système, et puissante la ville, puissante la galerie commerciale de béton face à la gare, mais on ne met pas en cause les puissants. Probablement que les deux bières ont été saisies, dans la petite salle grise fermée, avec la table, les écrans, la cafetière. Elles resteront, pour s’en souvenir. Qui se souvient même de son nom, au fragile, à savoir même s’il a été prononcé ?


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 12 janvier 2010 et dernière modification le 26 avril 2011
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