ode pour contribuer à une rue Sylvain Schiltz

102 décès de SDF cet hiver 2012-2013


Note du 2 avril 2013
Ce matin, on compte 102 décès de SDF depuis le début 2013, et plus, si on prend l’hiver 2012-2013 en entier. On n’en sort pas. Je repasse en Une ce texte reparaissant... Et je recommande consultation du site MortsDeLaRue.

 

Note du 29 novembre 2010
C’est ce soir, dans le journal : ... a été retrouvé mort de froid, lundi 29 novembre après-midi, à l’entrée d’un centre commercial d’Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne. Il s’agit de la première mort connue d’un sans-abri en Ile-de-France depuis le début de la vague de froid la semaine dernière. C’est la France d’aujourd’hui, et chaque hiver la même détresse, et ce qu’elle signifie pour un seul et pour tous.
Alors je reprends ce texte de début décembre 2005, écrit à la mort de Sylvain Schiltz, et pour qu’il y ait une rue Sylvain Schiltz.
Et nommer Sylvain Schiltz aussi l’inconnu d’Ivry : jusqu’à quand ?

 

Note du 3 décembre 2008
Ce texte a été mis en ligne le 11 décembre 2005. À 3 ans d’écart, pas de matin sans que nous parvienne via radios et journaux la mort d’un sans abri.
Puis sont venues les contributions de Philippe Rahmy et de Thierry Beinstingel, qui s’est rendu sur les lieux : voir son dernier soir de Sylvain Schiltz, avec photos, c’est fort et dense comme du Carver, et rebond chez Fred Griot. Pour les faits, voir L’Humanité.
J’ai lu ce texte en public de nombreuses fois en duo avec le violon de Dominique Pifarély.
Il a aussi fait l’objet d’un tiré à part, en binôme cette fois avec des photographies de Bruno Serralongue.
Enfin, cette semaine encore, dialogue à propos d’un travail mené il y a presque 10 ans, et que je laisse tel quel sans révision graphique sur le site : La Douceur dans l’abîme avec Jérôme Schlomoff – rien qui puisse être oublié).
Un blog, ce n’est pas l’empilement de textes sans lendemain, c’est la construction d’une surface au contact du monde. À 3 ans exactement de la mort de Sylvain Schiltz, de quel signe héritons-nous, comment peser pour que cette mort soit mémoire ?
Photographie Jérôme Schlomoff : squats Nancy, 1999.

 

François Bon | Ode pour contribuer à une rue Sylvain Schiltz


Sylvain Schiltz paraît et dit : – Moi je dis : on ne saura jamais qui était Sylvain Schiltz.

La sœur de Sylvain Schiltz : – J’étais sa sœur . Mon frère n’aimait pas parler de lui. Mon frère était quelqu’un de discret. Il avait déménagé, il s’était installé là-bas il y a quatre ans. Quelquefois il téléphonait à ma mère : ça allait. Ça va, il disait.

Sylvain Schiltz : – J’étais venu ici il y a quatre ans, on m’avait envoyé pour une formation, et puis un remplacement. Alors quoi, j’étais resté.

L’ami de Sylvain Schiltz : – Je ne suis pas d’ici. On est poli avec vous, et tout. Juste, c’est que vous n’êtes pas d’ici. Quand il a été mis dehors, il est venu me voir, c’était la veille. Je peux mettre mes affaires chez toi ? On s’était connus dans cette formation, on se croisait de temps en temps. Lui aussi, pas d’ici.

Sylvain Schiltz : – Qu’est-ce que j’avais ? Une télé, une commode, une valise avec du linge, des petites choses de cuisine. C’est pour pas longtemps je lui ai dit. Je comptais bien reprendre tout ça vite : d’abord, c’est à moi, c’est à moi non ?

La sœur de Sylvain Schiltz : – Moi je lui aurais conseillé de revenir. J’en aurais parlé à ma mère. Même le reprendre deux semaines, trois semaines. C’est qu’il n’aimait pas demander.

 

Quelqu’un de discret, qui parlait très peu de lui-même.

 

Sylvain Schiltz : – On n’a pas du travail tous les jours, mais ils me prenaient quand même souvent. C’est que les gens ne jettent pas au même moment : au printemps, ils prennent pour les déchets verts, les végétaux, la pelouse, les thuyas, les gens font toujours un peu tout en même temps. Les encombrants c’est toujours début de mois, ou acheté la dernière semaine pour être payé la suivante. Il y a les permanents. Les permanents ils sont deux, ils sont payés par la ville. Ils sont dans la cabane, à l’entrée. Une déchetterie, il faut être de la ville, alors on contrôle. Nous, les opérateurs comme ils disent, on est là-haut. On a une perche, on pousse les trucs dans les bennes. Souvent, derrière les gens, c’est qu’il faut qu’on balaye. Et puis il y a le camion qui vient charger, il y a du boulot. Plus les déblais, plus les batteries de voiture et les acides et ces machins. On avait reçu une formation pour ça.

Revient l’ami de Sylvain Schiltz : – Il m’a dit : on m’expulse. Pourtant c’est un studio pas cher, je le sais, j’y ai vécu. J’étais seul, à l’époque, je suis toujours seul, mais entre deux, je n’étais plus seul, j’ai déménagé. C’est des studios sociaux, des studios à cent euros : quand on fait les remplacements à la déchetterie, on y a droit, c’est pas avec ce qu’on touche. Lui, il faisait aussi les camions ordures, mais il fallait attendre qu’un gars soit malade. Alors ils venaient frapper chez lui : demain, tu prends à cinq heures. Il y a deux ans qu’il l’avait le studio, et c’est quoi, trois mois qu’il n’avait plus de quoi payer.

Sylvain Schiltz : – Tu aurais voulu quoi, tu aurais fait quoi, toi ? Tu es à ma place, toi ? Moi le travail j’y étais prêt. Le travail, je le faisais. Et si personne n’est là, avec la perche, et sous le camion, qu’est-ce qu’on en fait, des déchets, des vieux trucs, des produits et des acides ? Je n’ai jamais été quelqu’un qui parle beaucoup. Je m’appelle Sylvain Schiltz : qui connaissait Sylvain Schiltz ?

 

Sylvain Schiltz, travailleur précaire, jeté à la rue à la veille de la trêve hivernale.

 

La sœur de Sylvain Schiltz : – J’avais des enfants, il n’en avait pas. J’avais un mari (il est parti) et deux enfants, il n’avait pas d’amies. Ici, oui, au pays. On a été à l’école ensemble, on se connaît. Ma mère lui en avait parlé : je ne fréquente pas, il disait. Et là où tu as ton studio il n’y en a pas, des filles, je lui ai demandé et pas de réponse.

Sylvain Schiltz : – Qu’est-ce qu’on demande, que vivre. Qu’est-ce qu’on souhaite, que cela : le soi, stable. Un toit. Moi, le soir, je me faisais à manger, je regardais la télé. J’ai un métier où on se lève tôt, quand ça ne travaillait pas je sortais quand même dehors, je m’occupais de ma voiture. Quelquefois les gens me prenaient, pour des vitres, du ménage, une réparation sur le toit : je m’y connaissais, je le faisais.

L’ami de Sylvain Schiltz : – Bon, il avait sa voiture. Parce qu’autrefois il aimait la pêche à la ligne, il m’avait dit, un jour. Pourquoi tu n’y vas plus, à la pêche à la ligne, je lui avais demandé. Ces affaires qu’il m’avait laissées, ça aurait tenu dans sa voiture : ça ne se fait pas, il m’a dit. J’en ai besoin, de ma voiture, il m’a dit. Je lui ai dit qu’on pouvait louer des garages, là-bas, près des immeubles, que ce n’était pas cher, pour lui ça pouvait être commode. En attendant, j’avais dit. J’avais insisté : en attendant. Et lui : ce sera mieux chez toi. Comme si ça voulait dire quelque chose, ou que sa télévision elle habiterait quelque part. J’ai dit oui, est-ce que ça me gênait ? Est-ce qu’on ne peut pas se rendre ces services ?

 

Né dans une famille de neuf enfants, Sylvain Schiltz avait quitté la Lorraine il y a près de cinq ans. « Il était parti parce qu’il ne trouvait pas de travail », explique sa mère, informée du décès de son fils par les gendarmes dans la matinée du 25 novembre.

 

Sylvain Schiltz : – Ce n’était pas une voiture neuve, mais elle démarrait bien. Une voiture, c’est l’indépendance. Quand tu viens pour demander un travail, tu te gares auprès, tu descends, tu fermes la porte : tu as le temps de regarder où tu vas. Ils ont le temps de voir qui arrive. Non, je n’aurais pas revendu ma voiture, pourquoi sacrifier sa voiture ? Autrefois l’été j’allais le long des rivières, j’avais mon matériel, et s’il faisait beau je dormais là. On se réveille dans la voiture, le lendemain, le monde est à nous : ce que tu vois, ce qui t’entoure.

 

Il n’est jamais venu en mairie demander quoi que ce soit.

 

Un autre Sylvain Schiltz paraît, il est plus grand et plus jeune que le premier Sylvain Schiltz : – Je suis Sylvain Schiltz, le dedans de Sylvain Schiltz. Je suis Sylvain Schiltz qui parle, Sylvain Schiltz qui accuse, et agit. La déchetterie, comment j’aurais fait tourner ça mieux. Je regardais, d’en haut, avec ma perche. Eux, dans la cabane, pas la rame. Et même, l’apéritif, caché dans le placard. C’était sale. Et les convocations : – Votre retard de loyer. Votre dispense d’impôts. Vous toucheriez plus au RMI, les gens comme vous c’est plus sain de ne pas travailler : vous avez l’argent tous les mois, cent pour le loyer, cent soixante pour vivre. Je rentrais une fois par an, voir ma mère, et les enfants de ma sœur. On est quelqu’un : votre oncle. J’aimais. J’apportais des cadeaux, des petites choses. J’achetais ça en route, je posais sur le siège arrière. Je leur disais : - Venez, on descend à la voiture. Ils savaient, ils savaient bien. C’était un studio calme. On ne vous demande pas qui vous êtes, d’où vous venez, ce que vous faites. Ça faisait quatre mois. C’était les types de la cabane, c’est eux qui disaient à leur chef : – Tu nous fais venir Untel trois semaines. Moi une fois je leur avais fait une réflexion, sur l’apéritif. Quand on est saoul, on ne se mêle pas de donner des ordres. Le coup de balai je l’avais donné : pourquoi il m’avait obligé à en donner un autre ? Après ça, plus repris. Le premier mois, n’importe. Après , on m’a dit : – Vous avez touché tellement peu, ça ne va pas vous en faire beaucoup, des allocations. Ils m’ont dit qu’en plus ça prendrait un peu de temps. J’ai dit que j’avais le loyer. On trouvera une solution. Voilà, ils ne l’ont pas trouvée, la solution.

 

Celui-ci l’avait recommandé auprès d’un centre de formation qui préparait au CAP de gestion des déchets et de propreté urbaine. Sylvain l’avait décroché en 2003, au terme d’une formation de quinze mois, et effectuait depuis des remplacements dans les diverses déchetteries de la région.

 

La sœur de Sylvain Schiltz : – On pourrait au moins, pourquoi pas, lui mettre un nom de rue : rue Sylvain Schiltz, je ne sais pas, quelque chose qui reste.

Le premier Sylvain Schiltz : – Le préfet : – S’il était venu demander, on lui aurait trouvé quelque chose. Le maire : – On le connaissait pas, à la mairie, sinon on se serait débrouillé. Les services sociaux : – On l’avait convoqué, il n’était pas venu, il ne s’était pas déplacé. La gendarmerie : - Il restait de la place dans les hébergements d’urgence. Les journaux : – Mort d’un SDF. Moi, Sylvain Schiltz : ça faisait trois semaines que je ne l’avais plus, le studio.

L’ami de Sylvain Schiltz : – Il était repassé au bout d’une quinzaine. Moi j’avais ri : – Tu veux voir si elle se porte bien, ta télé ? Et si je n’ai pas revendu ta commode ? Non, il n’avait pas le cœur à rire. Je te remercie, il m’a dit. Ce sera un peu plus long que prévu, ça ne te gêne pas, tu es sûr, encore deux semaines tu peux ? Je l’avais raccompagné à sa voiture. Je lui avais proposé qu’on vide un verre, il ne buvait pas. Ce serait trop grave, il m’avait dit. Dans sa voiture, il avait un carton avec des boîtes, une demi baguette : – Je mange dans ma voiture. Puis : – Avec l’hiver qui vient, pas besoin de frigo. De toute façon, dans ces studios, le frigo et la plaque chauffante c’est compris.

Le premier Sylvain Schiltz : – Ce n’est pas vrai, on n’expulse pas l’hiver, ils ont dit. Je le sais bien, mais c’était la veille. Quand on nous déclare le cas, on s’y oppose, voilà, ils ont dit. On n’a jamais vu d’expulsion comme ça, dans le pays, trois jours ou deux jours ou un jour avant la date limite, ils insistent. Ils font ça, ils disent, juste à cause des papiers : arrêté d’expulsion, tu prends une assurance sur le remboursement de la dette. Le gars il retrouve un travail, il rembourse. – C’est qu’il n’est pas venu nous voir, c’est qu’on n’était pas prévenu. Bon, le matin ils sont venus frapper, c’étaient les gendarmes. Monsieur Sylvain Schiltz, selon l’arrêté d’expulsion du tant... J’avais déjà déménagé ma télé, mes affaires. Le reste, dans la voiture. Voilà la clé, j’ai dit. Tout est en bon état. On m’a fait signer une décharge.

 

Sylvain était très secret, dit l’une de ses rares relations. Il ne disait rien sur lui ni sur sa famille.

 

L’autre Sylvain Schiltz : – Et même si j’avais eu, ces premiers jours, comme un bonheur ? Le temps vous appartient. La campagne est si belle. Je suivais les rivières. J’ai mangé des pommes. Et dans les supermarchés, on vous donne. Je disais que pour un travail je voulais bien, décharger, n’importe. Après la première semaine c’était plus difficile. J’avais la veste sous mon manteau. On se lave à l’eau froide, on va au robinet du cimetière : personne ne s’occupe des robinets du cimetière. Je m’étais dit : samedi, j’irai à la piscine. D’accord je n’avais pas nagé depuis longtemps, mais il y avait la douche, l’eau chaude. A Noël, ils reprennent, à la déchetterie, normal. Il y a beaucoup à évacuer. Ces deux jours, non. J’étais resté dans la voiture. J’ouvrais un peu la vitre, pour la buée. Je gardais mon manteau. Ils ont dit : dans l’allée qui va aux bois. Il était penché, les coudes sur son volant. Ils ont dit : probablement qu’il ne s’est aperçu de rien. Ils ont écrit sur le formulaire des pompiers : arrêt cardiaque suite à hypothermie. Un médecin est venu. Ma sœur après a dit : – Je ne voudrais pas que ça reste un fait divers. Il y a eu des articles dans les journaux.

 

Malheureusement, je crains que la mort de Sylvain Schiltz demeure un simple fait divers.

 

L’ami de Sylvain Schiltz : – J’ai rencontré sa sœur. Elle était venue tout de suite, la gendarmerie lui avait donné mon téléphone. J’ai dit que je lui rendais la télé, la commode, la valise. On l’a ouverte ensemble. Il y avait ses photos. Des photos de ses enfants à elle, dans un petit cadre. C’est là, qu’elle a pleuré.

La sœur de Sylvain Schiltz : – C’est là que j’ai pleuré. Il m’avait apporté les articles de journaux : – Il y a eu pas mal d’articles, vous savez. Il avait tout découpé, mis dans une pochette plastique.

Le premier Sylvain Schiltz : – Qu’est-ce qu’ils ont fait de ma voiture ? C’est difficile à revendre, une voiture, quand quelqu’un est mort dedans. J’avais encore à manger. Ils ont dû jeter.

L’autre Sylvain Schiltz : – Il était penché sur son volant, les bras croisés. A quinze kilomètres de son ancien domicile. Comment on fait, quand on a froid ? Trente-huit ans. Inhumation religieuse, dans son village natal. Il avait toujours droit à son allocation logement, ils répètent.

 

Depuis quatre ans, Sylvain Schiltz vivait à Dampierre-sur-Salon, seul dans un studio du lotissement des Sablots, pour lequel il payait un loyer mensuel d’un peu plus de 100 euros.


François Bon, carnets perso © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 5 décembre 2005 et dernière modification le 2 avril 2013
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