une parfaite leçon de non-web

sous forme de lettre ouverte à Pierre Mari


ET CONCLUSION PROVISOIRE (à H + 6) : Pierre Mari accepte publication Point vif sur publie.net – son texte restera accessible en téléchargement sur le blog à billet unique… mais on installe diffusion abonnés, bibliothèques, portage iPad, eReaders... Donc très contents (moi, PDJ – merci aussi à Mona Chollet de Rezo.net, et, je crois PM) parce que ces questions concernent bien au-delà de nous-mêmes... Je laisse donc en ligne moi aussi.
A propos de Kleist et Pierre Mari, lire Oeuvres ouvertes.

IMPORTANT (à H + 3) : il va de soi que dans ce billet il n’y a, même si la rhétorique est dure (mais le billet initial l’était aussi), rien qui soit attaque ni même cinglant – je crois que c’est dit clairement, dans l’estime, et je ne modifie rien.

Ce que la réaction de Pierre Mari met en évidence, c’est le paradoxe d’une validation symbolique du livre, à quoi la publication web ne peut prétendre – mais à laquelle elle ne prétendra pas, parce que ce que nous changeons déplace aussi le statut symbolique de l’écrivain.

D’autre part, bien au-delà de Pierre Mari, et je crois que ça s’entend dans mon billet, il s’agit bien d’une symptomatique pour une grande partie des auteurs du livre imprimé – et c’est à ce titre que nous avons à prendre en charge ce déplacement de frontières.

Le paradoxe, c’est que le saut technique qu’imposent les usages numériques est probablement moindre que la complexité atteinte par le livre (cf. l’usage du téléphone par les ados, de l’e-mail pour les seniors, la mise en service au doigt de l’iPad et le rendu de la lecture...). Simplement, côté livre, la sédimentation sociale de ces usages rend ce saut invisible.

Peut-on alors se dire néophyte lorsqu’il s’agit, concernant l’Internet, d’une mutation qui s’accomplit en temps réel, et que nous avons la chance de vivre nous-même dans ce temps de mutation, de transition ? Bien pour cela qu’il est urgent, dans la transmission de la littérature, de réviser la place que nous donnons à l’histoire du livre – les Petits Traités de Pascal Quignard (Folio, tome 1) étant en ce point exemplaires.

La question fondamentale, qui vaut aussi bien pour l’université que pour les lieux institutionnels du livre, c’est comment prendre en charge la médiation de ces usages ? Qui apprend aux bibliothèques à installer un serveur d’accès à distance ? Qui expliquera aux auteurs ce qu’on emboîte dans un PDF et dans un epub, et leur différence ?

C’est là le chantier urgent, et c’est pour cela que je concluais ce billet par le stage que nous mettons en place avec Livre au Centre en novembre. Non, personne ne peut dispenser les auteurs d’un effort qu’ils déléguaient auparavant à leurs éditeurs. Oui, cet effort doit être accompagné, il y a une responsabilité à la mise en place de ces dispositifs – à une condition : prendre au sérieux que le web (et donc : ceux qui le font), c’est un travail.

Corollaire aussi pour les copains libraires : ce qui se manifeste dans cet échange avec Pierre Mari, sur un texte d’évidence fort, c’est que les dispositifs traditionnels d’édition ne sont plus à même d’accueillir le noyau de la création. C’est sur le web que s’installe ce qui vous a conduits (et nous aussi), à l’exercice – difficile – de ce métier, tandis que l’offre éditoriale imprimée ne peut plus aller que vers un appauvrissement : que faisons-nous pour développer ensemble l’invention numérique, ou nous laissez-vous nous en occuper tout seuls ?

Rarement je n’ai été aussi conscient de cette chance que j’ai eue, il y a 3 ans, en mettant en avant pour ce qui me concernait, via publie.net, le terme de coopérative.

 

une parfaite leçon de non-web


Pas possible de rester silencieux. On dirait même que les mystères du Net viennent affleurer tout entiers.

Vous ne connaissez pas Pierre Mari ? Probablement, il y a quinze ans, son nom serait venu à vous. Pour ma part, je l’ai découvert via un remarquable essai sur Kleist. Mais il a publié d’autres livres, voir sur remue.net à propos de Résolution. Et pas chez des éditeurs inconnus : PUF pour son Kleist, Actes Sud pour les textes narratifs.

Les suppléments littéraires, les magazines de littérature constituaient une médiation qui avait à coeur de mettre en avant ce travail plus secret, mais sur les tenseurs principaux de la littérature. Cela respirait parallèlement avec l’université.

Mystères du Net, parce qu’un blog à billet unique, surgissant dans l’immense galaxie de la toile, m’a été signalé le même jour par deux amis (RK et PDJ) : une goutte d’eau dans l’océan rejoint forcément votre verre ?

Évidemment, oui, mon premier réflexe a été d’écrire directement à Pierre Mari (on a des amis communs, et on s’est même rencontrés une fois après son Kleist). Puis préféré le silence. Hier soir, ce billet sur Désordre m’incite à compléter.

Oui, bien sûr, remodelage intérieur de l’édition : il y a encore 5 ou 8 ans, un texte comme celui que propose Pierre Mari, après cinq livres publiés, aurait été accepté par un éditeur, aurait probablement trouvé et son espace critique, et sa place sur les tables qu’une petite centaine de libraires dans ce pays réservent à la littérature d’expérimentation. Cela faisait même partie des clichés les plus rebattus, responsabilité des éditeurs à laisser un auteur évoluer, qu’il fallait de la durée pour imposer une oeuvre, l’éditeur et l’auteur étant alors récompensés ensemble.

Donc Pierre Mari photocopie le tirage imprimante de son texte, l’envoie à son éditeur principal, refus, probablement envoi à 2 ou 3 autres qu’il estime (probablement POL, qui doit en recevoir 4000 par an ?), silence ou lettre conventionnelle, nouveau cercle, 12 fois.

Mais si c’était cette spirale même qu’il fallait remettre en question ? Ce qui battait autrefois dans les revues, est-ce que le web n’en est pas l’héritier ? Le fait qu’une requête Pierre Mari sur Google n’incite même pas à démarche élémentaire de maîtrise de son identité numérique (son propre blog n’y apparaît pas !)...

Non, on reste dans le schéma de l’auteur isolé, laissant aux médiateurs, magazines, suppléments littéraires, le soin de parler de son livre imprimé. Sauf que ça n’a jamais été comme ça, la littérature. Et même pas au temps des Du Camp (responsable de revue) dans son rapport à Flaubert ou Baudelaire. Dans l’imprimé aussi, la propagation, la recommandation, la propulsion, c’est la tâche de ceux-mêmes qui en font demande pour eux – Salons de Baudelaire pour exemple, dans la pleine gamme de ses contradictions... Croire qu’il y aurait l’auteur de livres d’un côté, et de l’autre les soutiers qui écrivent des billets sur les blogs, à votre bon coeur, c’est se tromper sur le web : on hérite ici de la tradition littéraire, donc on s’y colle ensemble, donnant donnant – ça a toujours été comme ça, depuis Rabelais jusqu’à Tel Quel, et c’est noble aussi. Simplement, parce que nous sommes lecteurs autant que nous sommes auteurs, et qu’il n’y a pour aucun de nous d’écrire sans lire.

Maintenant, le deuxième versant du texte de Pierre Mari, je cite :

[...] internet est très loin, à mes yeux, de constituer la forme rêvée. Je suis trop pénétré de la mystique du livre pour que ce moyen de diffusion constitue autre chose qu’un pis-aller, une manière de ne pas renoncer, de quêter un écho, d’éveiller des possibles et peut-être de susciter des rencontres. Mon horizon demeure, irréversiblement, le grain du papier et l’encre d’imprimerie.

C’est évidemment on ne peut plus clair. Et, quand on connaît la rigueur et l’implication de Pierre Mari (croyez-le ou pas, ces 5 jours j’ai relu son Kleist, tant ce billet me posait une énigme), on ne va pas aller ferrailler sur ce terrain-là. Choix qu’il exprime de façon résolue, je respecte.

On pourrait cependant le contester, au nom même de la littérature : le grain du papier c’est le lissage à 6% de chaux vive pour le rendre hydrofuge aux micro-gouttelettes des imprimantes jet d’encre à haut débit, il ne semble pas que Pierre Mari soit au courant : que transmettre les Lettres passe par une approche historicisée de ses supports et de sa diffusion, on le sait du côté de Roger Chartier, d’Hervé Le Crosnier, mais l’université traditionnelle s’en contrefout, trop occupée à ses points de carrière, ses colloques à président de séance, et les gémissements devant le départ des étudiants vers d’autres filières (gonflement hallucinant des arts du spectacle, de la médiation culturelle, et toujours l’ânerie monumentale d’aucune approche de la langue et de l’art dans les filières scientifiques).

Donc le réseau comme pis-aller : la terre tourne autour du soleil, monsieur Galilée ? – Oh, un pis-aller.

La vie intellectuelle, le débat esthétique, l’invention des formes, le questionnement à l’écriture même, dans ce que le nouveau positionnement des curseurs, quant à l’approche du réel, quant aux usages individuels du langage, quant aux nouvelles formes de pensée induites par d’autres rapports entre langues, une autre approche des villes, de la géographie, de l’identité : – Oh, un pis-aller.

Nous irons donc pis, cher Pierre Mari, on ira sans vous. L’étrange, de mon côté, c’est ce que choix semble un choix collectif décidé de l’université française : plutôt sombrer debout, Internet on n’a pas le temps.

On pourrait avoir un sourire triste : dans votre méconnaissance de cet outil pourtant aussi simple et aussi répandu que le blog, celui que vous ouvrez via CanalBlog vous leste de publicités accrochées par mots-clés, qui sont le pire de ce que vous dénoncez quant au délabrement de l’édition, et dont les revenus publicitaires Google leur reviendront : annonces pour l’auto-édition sur le dos des auteurs...

Mais passons au sérieux : donc, vous décidez de mettre à disposition des visiteurs un texte narratif fort, Point vif, d’ailleurs en vous contentant de souligner la formule cliquer ici pour télécharger de texte, longtemps qu’on sait mieux faire quant aux liens, et tout en fin de texte entre la biblio et les pubs : ce que vous respectez dans un manuscrit de Kleist, vous ne cherchez même pas à l’analyser pour la page que vous mettez en circulation ? La magie du web, savez-vous, c’est que ce genre de micro-savoir on ne cesse de l’élaborer et le développer ensemble.

De l’excellence de ce texte, là n’est pas mon propos. Mais je vois un PDF dont l’ergonomie est basée sur le principe suivant : faire en sorte que mon tirage imprimante soit formaté selon le principe de découpe d’un livre imprimé. Ainsi, PDF quasi illisible à l’écran, polices de caractères trop petites, marges immenses. Quant on clique sur les métadonnées, vous y donnez comme nom d’auteur Edwige et pas de titre (qui c’est, Edwige ? [1])...

Permettez-moi d’en citer la très belle fin :

Il faisait très beau et très froid, ce jour de janvier qui avait commencé par un semblant de neige, et qui s’était magnifiquement éclairci. Nous nous sommes retrouvés, après l’incinération, autour d’un étang près duquel les cendres de Cécile ont été dispersées.

J’ai reconnu, de loin, quelques visages d’anciens stagiaires.
Notre passé commun était trop distant pour que nous ayons
envie de le ranimer en de telles circonstances. Il y a eu des
effleurements de regards, pas davantage. Nous nous sommes
doucement ignorés.

Tout le temps de la cérémonie, je suis resté aux côtés de
Patrick et Jean. Et c’est ensemble, vers midi, que nous avons
repris le train de banlieue.

Le givre, en fondant, laissait de grandes coulées sur les vitres.
J’ai repensé aux mots « Méditerranée idéale », sur lesquels ma
voix avait buté.

Il est évident que, si vous aviez proposé ce texte à notre coopérative publie.net, nous l’aurions diffusé avec plaisir. 1, parce que la densité même du travail littéraire implique de savoir comment on peut en permettre la lecture dense et fluide – celle du livre – via Sony, Kindle, iPad... 2, parce que je vous connais en tant qu’auteur, et donc feu vert immédiat, quitte à ce qu’ensuite on discute un peu plus de comment dans l’écriture même on peut intégrer la possibilité numérique. 3, parce que nous considérons la littérature comme un atelier commun, fait de circulation, de réflexion, de partage, et que ce qui nous en récompense, ce ne sont pas les maigres résultats de téléchargements, mais le lire-écrire qu’il induit pour chacun d’entre nous.

Je m’en tiens là. Sans le billet de Phillipe De Jonckheere, je n’aurais pas pris ces 45 minutes pour rédiger celui-ci. Les questions qu’il pose sont infiniment sérieuses : combien d’auteurs vont attendre d’être ainsi repoussés sur les bords de leur rêve (vous utilisez le mot rêve) d’édition, avant de venir nous solliciter en victime ? Vous avez cette fierté de choisir un autre chemin, tant mieux. M’effraie plus le fait qu’il concerne collectivement une grande part des auteurs du monde de l’imprimé.

Chantier ouvert. Pour ma part, éléments de réponse les 25 et 26 novembre à Blois, où pendant 2 jours, avec Livre au Centre, nous accueillerons une quinzaine d’auteurs pour travailler cette exacte suite de question, créer un site et le faire vivre, réfléchir à l’écriture avec outils numériques, dès la rédaction et le traitement de texte, aborder l’ergonomie du texte numérique pour qu’il permette la lecture dense, enfin s’insérer en tant qu’auteur dans les flux réseaux [2].

Deux mondes se séparent – ce n’est pas forcément grave. Juste un peu triste. Pour ma part, je préfère celui où on respire (le texte, justement, le texte...).

[1Si, probablement la personne titulaire de la licence Microsoft du Word que vous utilisez illégalement, je me trompe ? – mais était-ce alors si utile que vous l’indiquiez dans votre PDF ?!

[2Ce stage est ouvert aussi à auteurs d’autres régions, ainsi éventuellement qu’à médiateurs bibliothèque ou édition, mais sélection effectuée par Livre au Centre (avis aussi : il ne s’agit pas d’un stage de formation pour les formateurs d’autres lieux institutionnels !). Pour chaque point, on aura exercices pratiques, que je mènerai avec l’assistance de Guénaël Boutouillet, ordinateurs portables bienvenus, salle équipée iMac avec système MacOs ou Windows au choix. Et si ça marche on renouvellera l’expérience. On rappelle que les auteurs Île-de-France affiliés à l’Agessa peuvent s’inscrire aux stages proposés par Le Motif, même si effectivement avec Livre au Centre nous avons choisi une approche résolument autre, à la fois quant au public (l’affiliation Agessa n’est pas vraiment révélatrice du paysage de la création littéraire !), et sur les contenus eux-mêmes, la formulation Motif : Promouvoir une activité d’auteur sur Internet : autonomiser sa communication étant littéralement aux antipodes de ce qu’analyse ce billet... Mais tant mieux, il y a de la place dans le nuage.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 12 septembre 2010
merci aux 6797 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages

  • Pierre,

    je n’aurais pas pensé que mon billet (8 jours que ça me turlupine, cette histoire...) vous rejoigne si vite - je réitère votre message pour mes lecteurs, et donc dialogue amorcé :

    Cher François Bon,
    Je viens de lire votre texte.
    Parlons dès que possible, si vous voulez bien.
    Et sachez d’ores et déjà que je suis prêt à plaider coupable !
    Cordialement,
    Pierre Mari

    Mais j’enlève votre numéro de téléphone, voyons, ça ne se fait pas !

    Alors ok pour reprendre à zéro : non, pas question de "plaider coupable" et ce n’est pas ça le but de mon billet, surtout en regard de la qualité de votre texte. La question c’est comment avancer ensemble, et qu’est-ce qu’il y a à franchir, j’allais dire accepter pour que le Net soit à la hauteur de votre mot mystique du livre ?

    Et dans cette part mystique (je reviens juste de lire article du monde sur Lascaux), est-ce que c’est le "livre", l’instance mystique, ou plutôt la fonction même du récit ?

    Alors on y va, "Point vif" sur publie.net, pour avoir un labo ensemble ?

    en amitié

    F

    • « Mais je vois un PDF dont l’ergonomie est basée sur le principe suivant : faire en sorte que mon tirage imprimante soit formaté selon le principe de découpe d’un livre imprimé. Ainsi, PDF quasi illisible à l’écran, polices de caractères trop petites, marges immenses. »

      C’est bien entendu tout le contraire : il s’agit d’un PDF dont l’ergonomie n’est *pas* formatée selon la découpe d’un livre traditionnel, ni même d’aucun livre connu à ce jour : format bureautique (du A4), police de caractères mal choisie (l’horrible Garamond standard de Windows), marges épouvantables parce que l’auteur ne sait pas faire un bel empagement.

      Il n’est pas anormal qu’un auteur ne connaisse aucune des règles de la lisibilité ni de la typographie, et n’ait aucun souci du « faire beau » en matière de livre. Ce n’est pas son métier, et puis tel n’était pas son propos mais de faire parvenir son texte à au moins un lecteur. Ça a fort bien fonctionné puisque le voilà maintenant édité...

      Mais que l’éditeur en question méprise à ce point ce qui demeure le support de la culture et de la pensée, l’art de faire lire, l’art de faire livre (et qui demeurera encore quand, dans quelques années, nous aurons tout à fait oublié ces formes primitives de l’électronique que sont les Ipod, les PDF et tout ce bazar technologique du temps présent)... voilà qui déconcerte et afflige au plus haut point.

      Il est vrai que François Bon semble se sentir investi d’une mission : tuer le livre-papier ; c’est en tout cas l’impression que très souvent il donne.

      Heureusement que, pendant ce temps là, des typographes continuent à travailler pour maintenir les textes en état lisibles et beau, quel que soit le support (électronique incluse, bien entendu). Mais il paraît clairement que ce n’est pas ici qu’ils trouveront un appui.

    • ne vous inquiétez pas pour l’édition et le livre papier, il n’y a qu’à les laisser faire...

      pour ce qui est de consacrer nos forces et notre exigence, précisément, à explorer comment les nouveaux supports numériques peuvent accueillir la tradition typo, on y bosse et c’est même ce qui rend l’aventure aussi excitante

      le problème grave, cher courageux anonyme, c’est ça : que l’édition imprimée n’est plus en état d’accomplir mission d’accueil de la création – alors, vive le numérique qui permet l’aventure de lire, ou que lire soit aventure

    • Et aussi : « Le grain du papier c’est le lissage à 6% de chaux vive pour le rendre hydrofuge aux micro-gouttelettes des imprimantes jet d’encre à haut débit. »

      Le papier a été inventé bien avant les imprimantes à jet d’encre, il leur survivra sans aucun doute, et en ce moment même bien des textes et des images sont imprimées par bien d’autres moyens, sur une variété de papier si grande qu’on la croirait infinie.

      Le grain du papier, sa couleur, son odeur, sa texture, son poids, sa main... Le support matériel du texte, sa matérialité même - sans parler d’innombrables problèmes techniques qui vont bien au delà de l’emploi éventuel de la chaux. La mystique n’a peut-être rien à y voir, moi je parlerai plutôt de création, de jubilation et aussi de sensualité. Bref, comme toujours, il s’agit d’aimer le texte et l’image, et d’aimer les lecteurs.

      Vous avez le droit de ne pas aimer le papier et même de vous imaginer qu’il s’agit d’une chose si ancienne qu’elle ne n’est pas destinée à durer. Mais de là à rabaisser la sensualité et le plaisir à ces 6 % de chaux vive que vous croyez y déceler...

      C’est étrange : d’un seul coup vous venez de me faire penser que l’édition électronique est peut-être sans avenir. Bizarre, ça...

    • personne n’a jamais mis en cause cet artisanat du livre que vous défendez, ni qu’il soit art

      pour ce qui est de l’édition et des techniques d’impression à flux tendu, c’est un autre monde

      je vous le redis : il n’y a pas de guerre civile – ici on pratique le numérique et on réfléchit à ce qu’on fait, comment et pourquoi on le fait

      on a autant d’amour pour ce qui s’y invente que ce dont vous manifestez pour les vieux arts

      il n’y a aucune antinomie – et franchement, vous n’êtes pas obligé de vous faire du mal en venant ici nous lire

    • je comprendrais mieux l’attaque contre le numérique si celle-ci utilisait l’angle de la liberté du livre papier. Après sa production et sa vente, le livre papier est libre, tandis que le livre numérique a toujours besoin de courant, voire d’une connexion web.

      J’ai pensé à ça en lisant ce texte de Bergounioux, Liber. Je ne sais pas pourquoi j’ai associé les idées jusqu’à ce obtenir texte...

      Bon désolé j’apporte de l’eau au moulin de nos contradicteurs mais j’ai vraiment la peur dont je parle dans cette note...

    • Cher passant qui préfère rester anonyme, mais ça ne me choque pas.

      Il ne serait pas réellement utile d’entrer dans un débat sans fin pour savoir si le livre est mort et l’écran son substitut.

      Ce type de question, quant à moi, n’a aucun intérêt. Ce qui m’importe c’est le texte, c’est-à-dire la littérature à l’ouvrage. Le support ne me passionne que presque peu. On a une flopée de témoignages des anciens pour décrier l’invention du livre et son côté ni pratique ni orthodoxe.

      Et Arnaud Maisetti a raison de déplacer le problème dans la sphère iconique. Nous ne sommes pas des êtres de papier. Nous sommes des êtres de chair et de sang et nous nous battons contre le langage, contre le texte, qu’il soit porté par une feuille de papier, justement, ou un mur, un écran, un corps, ou une fonction politique.

      Voulez-vous sauver à tout prix les Folio, vous-même, ou bien les GF ? Les poches ingrats et baveux qui jaunissent tranquillement ? Ou bien peut-être avez-vous les moyens d’acheter des livres à plus de 15 euros, comme presque tous les romans de cette fabuleuse rentrée littéraire.

      Je conçois qu’on puisse être bibliophile, comme d’autres sont philatéliste ou cynophile, mais en vérité et en dernier recours, je n’ai rien à dire aux majuscules (décidément !).

      En croyant défendre un objet, le Livre (et donc une certaine idée de la culture), vous cautionnez un système vicié (et donc une certaine ide du libéralisme), à peine plus vertueux que la chaîne du disque, qui se passe à la fois très bien de l’avis des auteurs, des lecteurs et des libraires, qui joue sur leur dos... Un système exactement commercial, qui préfère scier la branche sur lequel il est plutôt que de renverser les questions.

      On peut aimer le livre, petit bâtiment qui n’est pas universel, mais ce qui se trame dans les PDF, c’est moins le livre que la littérature. Et ce n’est pas saper la culture que de les renverser, ces questions... c’est la diffuser, là même où elle n’est qu’alibi.

      Bien cordialement,

      Voir en ligne : http://www.erohee.net/ail/chantier/...

  • L’idée de la "validation symbolique" est vraiment au centre, y compris chez nous, musiciens. Nous avons grandi avec ça — et encore aujourd’hui, "vous faites des disques ?", nous demande-t-on. Ca valide "symboliquement" mais indiscutablement la possibilité d’une programmation dans un festival, par exemple, alors que la mise en ligne... Payant, le téléchargement fait basculer, plus encore que le cd, dans l’idée de commerce. Gratuit, il semble perdre toute la valeur symbolique qu’on souhaiterait à un travail honnête et sincère. Alors, oui, mille fois oui, François, coopérative est un mot important (symboliquement aussi, politiquement), et tout ce travail éditorial de qualité dont il faudra bien que nous nous inspirions pour le sonore. De cette seule façon nous pourrons échapper aux lois que nous dicte l’industrie...

  • Dans le texte de Pierre Mari, je lis :

    Je suis trop pénétré de la mystique du livre pour que ce moyen de diffusion (internet) constitue autre chose qu’un pis-aller…

    Suis resté alors très impressionné et interrogé par ce mot de mystique — mot que le passant ci-dessus reprend pour le nuancer (mais pour le redire aussitôt en terme mystique) :

    La mystique n’a peut-être rien à y voir, moi je parlerai plutôt de création, de jubilation et aussi de sensualité.

    Un rapport charnel à l’objet donc, qui négligerait le texte — ou qui ferait de l’objet la condition par laquelle on pourrait lire ? Le corps seul à travers lequel la jouissance serait possible ? (on n’est pas loin, non, des correspondances Thérèse d’Avila / Saint Jean-de-la-Croix)

    Du coup, me suis permis de rêver autour de ce corps mystique du livre, butée de la lecture — et qu’on me pardonne si par-là je blasphème.

    (note : je n’ai pourtant pas l’impression que l’édition numérique néglige la sensualité de la page, au contraire - nombre de discussions à ce sujet depuis trois ans avec publie.net sur marges et interligne, et gris, etc.

    Voir comme s’adaptent nos textes à chaque nouveau format mis sur le marché.

    Peut-être plus sûrement ai-je l’impression que le numérique transitive plus immédiatement l’expérience — cette aventure — de lire, en la mettant sur la même surface que nos écrans de travail et de lecture autre : le texte est libéré de son espace contenant, pour n’être plus qu’un texte sans autre cadre que lui-même et que ce qu’on invente et agence pour lui —

    et je ne vois pas en quoi cela l’empêcherait d’acquérir une autre, une plus grande peut-être, sensualité ?…)

    Voir en ligne : carnet

  • Je fais un parallèle (peut-être sans fondements) avec les archives ouvertes. Le problème des archives ouvertes a été un bon moment que l’on perdait la validation symbolique de la revue et partant, la validation scientifique apportée par la revue. Ce qui faisait grandement hésiter les chercheurs à publier en archive ouverte.
    Peu à peu, la qualité même des articles publiés en archive ouverte a changé la donne, en plus d’autres évolutions un peu longues à détailler ici (question des coûts, politique des éditeurs, revues type PLOS).
    De plus en plus, la publication d’un article scientifique en archive ouverte prend maintenant scientifiquement même valeur que celle de la revue, et la validation scientifique se passe ailleurs (en particulier, dans le cercle des spécialistes du domaine).
    Je ne sais pourquoi, mais ce qui se passe ici me fait penser à ça.

    Voir en ligne : Face Terres

  • Toujours amusant, ces pubs Google pour ceux qui utilisent certaines plateformes de blogs et qui, par ailleurs, critiquent Internet et l’édition numérique.

    Sur le monde.fr, nous nous sommes battus, un pas beau jour, contre l’apparition non sollicitée (et non rémunérée) des petites annonces Google sur nos blogs.

    Et nous avons vaincu (sur ce plan-là) !

    Je ne connais pas Pierre Mari : sans doute finira-t-il par être convaincu d’être édité par publie.net, donnant ainsi à son blog une prolongation finalement logique et remarquée.

    L’horizon marin et virtuel s’étend à quasi perte de vue.

    Voir en ligne : Le Chasse-clou