une parfaite leçon de non-web

sous forme de lettre ouverte à Pierre Mari


ET CONCLUSION PROVISOIRE (à H + 6) : Pierre Mari accepte publication Point vif sur publie.net – son texte restera accessible en téléchargement sur le blog à billet unique… mais on installe diffusion abonnés, bibliothèques, portage iPad, eReaders... Donc très contents (moi, PDJ – merci aussi à Mona Chollet de Rezo.net, et, je crois PM) parce que ces questions concernent bien au-delà de nous-mêmes... Je laisse donc en ligne moi aussi.
A propos de Kleist et Pierre Mari, lire Oeuvres ouvertes.

IMPORTANT (à H + 3) : il va de soi que dans ce billet il n’y a, même si la rhétorique est dure (mais le billet initial l’était aussi), rien qui soit attaque ni même cinglant – je crois que c’est dit clairement, dans l’estime, et je ne modifie rien.

Ce que la réaction de Pierre Mari met en évidence, c’est le paradoxe d’une validation symbolique du livre, à quoi la publication web ne peut prétendre – mais à laquelle elle ne prétendra pas, parce que ce que nous changeons déplace aussi le statut symbolique de l’écrivain.

D’autre part, bien au-delà de Pierre Mari, et je crois que ça s’entend dans mon billet, il s’agit bien d’une symptomatique pour une grande partie des auteurs du livre imprimé – et c’est à ce titre que nous avons à prendre en charge ce déplacement de frontières.

Le paradoxe, c’est que le saut technique qu’imposent les usages numériques est probablement moindre que la complexité atteinte par le livre (cf. l’usage du téléphone par les ados, de l’e-mail pour les seniors, la mise en service au doigt de l’iPad et le rendu de la lecture...). Simplement, côté livre, la sédimentation sociale de ces usages rend ce saut invisible.

Peut-on alors se dire néophyte lorsqu’il s’agit, concernant l’Internet, d’une mutation qui s’accomplit en temps réel, et que nous avons la chance de vivre nous-même dans ce temps de mutation, de transition ? Bien pour cela qu’il est urgent, dans la transmission de la littérature, de réviser la place que nous donnons à l’histoire du livre – les Petits Traités de Pascal Quignard (Folio, tome 1) étant en ce point exemplaires.

La question fondamentale, qui vaut aussi bien pour l’université que pour les lieux institutionnels du livre, c’est comment prendre en charge la médiation de ces usages ? Qui apprend aux bibliothèques à installer un serveur d’accès à distance ? Qui expliquera aux auteurs ce qu’on emboîte dans un PDF et dans un epub, et leur différence ?

C’est là le chantier urgent, et c’est pour cela que je concluais ce billet par le stage que nous mettons en place avec Livre au Centre en novembre. Non, personne ne peut dispenser les auteurs d’un effort qu’ils déléguaient auparavant à leurs éditeurs. Oui, cet effort doit être accompagné, il y a une responsabilité à la mise en place de ces dispositifs – à une condition : prendre au sérieux que le web (et donc : ceux qui le font), c’est un travail.

Corollaire aussi pour les copains libraires : ce qui se manifeste dans cet échange avec Pierre Mari, sur un texte d’évidence fort, c’est que les dispositifs traditionnels d’édition ne sont plus à même d’accueillir le noyau de la création. C’est sur le web que s’installe ce qui vous a conduits (et nous aussi), à l’exercice – difficile – de ce métier, tandis que l’offre éditoriale imprimée ne peut plus aller que vers un appauvrissement : que faisons-nous pour développer ensemble l’invention numérique, ou nous laissez-vous nous en occuper tout seuls ?

Rarement je n’ai été aussi conscient de cette chance que j’ai eue, il y a 3 ans, en mettant en avant pour ce qui me concernait, via publie.net, le terme de coopérative.

 

une parfaite leçon de non-web


Pas possible de rester silencieux. On dirait même que les mystères du Net viennent affleurer tout entiers.

Vous ne connaissez pas Pierre Mari ? Probablement, il y a quinze ans, son nom serait venu à vous. Pour ma part, je l’ai découvert via un remarquable essai sur Kleist. Mais il a publié d’autres livres, voir sur remue.net à propos de Résolution. Et pas chez des éditeurs inconnus : PUF pour son Kleist, Actes Sud pour les textes narratifs.

Les suppléments littéraires, les magazines de littérature constituaient une médiation qui avait à coeur de mettre en avant ce travail plus secret, mais sur les tenseurs principaux de la littérature. Cela respirait parallèlement avec l’université.

Mystères du Net, parce qu’un blog à billet unique, surgissant dans l’immense galaxie de la toile, m’a été signalé le même jour par deux amis (RK et PDJ) : une goutte d’eau dans l’océan rejoint forcément votre verre ?

Évidemment, oui, mon premier réflexe a été d’écrire directement à Pierre Mari (on a des amis communs, et on s’est même rencontrés une fois après son Kleist). Puis préféré le silence. Hier soir, ce billet sur Désordre m’incite à compléter.

Oui, bien sûr, remodelage intérieur de l’édition : il y a encore 5 ou 8 ans, un texte comme celui que propose Pierre Mari, après cinq livres publiés, aurait été accepté par un éditeur, aurait probablement trouvé et son espace critique, et sa place sur les tables qu’une petite centaine de libraires dans ce pays réservent à la littérature d’expérimentation. Cela faisait même partie des clichés les plus rebattus, responsabilité des éditeurs à laisser un auteur évoluer, qu’il fallait de la durée pour imposer une oeuvre, l’éditeur et l’auteur étant alors récompensés ensemble.

Donc Pierre Mari photocopie le tirage imprimante de son texte, l’envoie à son éditeur principal, refus, probablement envoi à 2 ou 3 autres qu’il estime (probablement POL, qui doit en recevoir 4000 par an ?), silence ou lettre conventionnelle, nouveau cercle, 12 fois.

Mais si c’était cette spirale même qu’il fallait remettre en question ? Ce qui battait autrefois dans les revues, est-ce que le web n’en est pas l’héritier ? Le fait qu’une requête Pierre Mari sur Google n’incite même pas à démarche élémentaire de maîtrise de son identité numérique (son propre blog n’y apparaît pas !)...

Non, on reste dans le schéma de l’auteur isolé, laissant aux médiateurs, magazines, suppléments littéraires, le soin de parler de son livre imprimé. Sauf que ça n’a jamais été comme ça, la littérature. Et même pas au temps des Du Camp (responsable de revue) dans son rapport à Flaubert ou Baudelaire. Dans l’imprimé aussi, la propagation, la recommandation, la propulsion, c’est la tâche de ceux-mêmes qui en font demande pour eux – Salons de Baudelaire pour exemple, dans la pleine gamme de ses contradictions... Croire qu’il y aurait l’auteur de livres d’un côté, et de l’autre les soutiers qui écrivent des billets sur les blogs, à votre bon coeur, c’est se tromper sur le web : on hérite ici de la tradition littéraire, donc on s’y colle ensemble, donnant donnant – ça a toujours été comme ça, depuis Rabelais jusqu’à Tel Quel, et c’est noble aussi. Simplement, parce que nous sommes lecteurs autant que nous sommes auteurs, et qu’il n’y a pour aucun de nous d’écrire sans lire.

Maintenant, le deuxième versant du texte de Pierre Mari, je cite :

[...] internet est très loin, à mes yeux, de constituer la forme rêvée. Je suis trop pénétré de la mystique du livre pour que ce moyen de diffusion constitue autre chose qu’un pis-aller, une manière de ne pas renoncer, de quêter un écho, d’éveiller des possibles et peut-être de susciter des rencontres. Mon horizon demeure, irréversiblement, le grain du papier et l’encre d’imprimerie.

C’est évidemment on ne peut plus clair. Et, quand on connaît la rigueur et l’implication de Pierre Mari (croyez-le ou pas, ces 5 jours j’ai relu son Kleist, tant ce billet me posait une énigme), on ne va pas aller ferrailler sur ce terrain-là. Choix qu’il exprime de façon résolue, je respecte.

On pourrait cependant le contester, au nom même de la littérature : le grain du papier c’est le lissage à 6% de chaux vive pour le rendre hydrofuge aux micro-gouttelettes des imprimantes jet d’encre à haut débit, il ne semble pas que Pierre Mari soit au courant : que transmettre les Lettres passe par une approche historicisée de ses supports et de sa diffusion, on le sait du côté de Roger Chartier, d’Hervé Le Crosnier, mais l’université traditionnelle s’en contrefout, trop occupée à ses points de carrière, ses colloques à président de séance, et les gémissements devant le départ des étudiants vers d’autres filières (gonflement hallucinant des arts du spectacle, de la médiation culturelle, et toujours l’ânerie monumentale d’aucune approche de la langue et de l’art dans les filières scientifiques).

Donc le réseau comme pis-aller : la terre tourne autour du soleil, monsieur Galilée ? – Oh, un pis-aller.

La vie intellectuelle, le débat esthétique, l’invention des formes, le questionnement à l’écriture même, dans ce que le nouveau positionnement des curseurs, quant à l’approche du réel, quant aux usages individuels du langage, quant aux nouvelles formes de pensée induites par d’autres rapports entre langues, une autre approche des villes, de la géographie, de l’identité : – Oh, un pis-aller.

Nous irons donc pis, cher Pierre Mari, on ira sans vous. L’étrange, de mon côté, c’est ce que choix semble un choix collectif décidé de l’université française : plutôt sombrer debout, Internet on n’a pas le temps.

On pourrait avoir un sourire triste : dans votre méconnaissance de cet outil pourtant aussi simple et aussi répandu que le blog, celui que vous ouvrez via CanalBlog vous leste de publicités accrochées par mots-clés, qui sont le pire de ce que vous dénoncez quant au délabrement de l’édition, et dont les revenus publicitaires Google leur reviendront : annonces pour l’auto-édition sur le dos des auteurs...

Mais passons au sérieux : donc, vous décidez de mettre à disposition des visiteurs un texte narratif fort, Point vif, d’ailleurs en vous contentant de souligner la formule cliquer ici pour télécharger de texte, longtemps qu’on sait mieux faire quant aux liens, et tout en fin de texte entre la biblio et les pubs : ce que vous respectez dans un manuscrit de Kleist, vous ne cherchez même pas à l’analyser pour la page que vous mettez en circulation ? La magie du web, savez-vous, c’est que ce genre de micro-savoir on ne cesse de l’élaborer et le développer ensemble.

De l’excellence de ce texte, là n’est pas mon propos. Mais je vois un PDF dont l’ergonomie est basée sur le principe suivant : faire en sorte que mon tirage imprimante soit formaté selon le principe de découpe d’un livre imprimé. Ainsi, PDF quasi illisible à l’écran, polices de caractères trop petites, marges immenses. Quant on clique sur les métadonnées, vous y donnez comme nom d’auteur Edwige et pas de titre (qui c’est, Edwige ? [1])...

Permettez-moi d’en citer la très belle fin :

Il faisait très beau et très froid, ce jour de janvier qui avait commencé par un semblant de neige, et qui s’était magnifiquement éclairci. Nous nous sommes retrouvés, après l’incinération, autour d’un étang près duquel les cendres de Cécile ont été dispersées.

J’ai reconnu, de loin, quelques visages d’anciens stagiaires.
Notre passé commun était trop distant pour que nous ayons
envie de le ranimer en de telles circonstances. Il y a eu des
effleurements de regards, pas davantage. Nous nous sommes
doucement ignorés.

Tout le temps de la cérémonie, je suis resté aux côtés de
Patrick et Jean. Et c’est ensemble, vers midi, que nous avons
repris le train de banlieue.

Le givre, en fondant, laissait de grandes coulées sur les vitres.
J’ai repensé aux mots « Méditerranée idéale », sur lesquels ma
voix avait buté.

Il est évident que, si vous aviez proposé ce texte à notre coopérative publie.net, nous l’aurions diffusé avec plaisir. 1, parce que la densité même du travail littéraire implique de savoir comment on peut en permettre la lecture dense et fluide – celle du livre – via Sony, Kindle, iPad... 2, parce que je vous connais en tant qu’auteur, et donc feu vert immédiat, quitte à ce qu’ensuite on discute un peu plus de comment dans l’écriture même on peut intégrer la possibilité numérique. 3, parce que nous considérons la littérature comme un atelier commun, fait de circulation, de réflexion, de partage, et que ce qui nous en récompense, ce ne sont pas les maigres résultats de téléchargements, mais le lire-écrire qu’il induit pour chacun d’entre nous.

Je m’en tiens là. Sans le billet de Phillipe De Jonckheere, je n’aurais pas pris ces 45 minutes pour rédiger celui-ci. Les questions qu’il pose sont infiniment sérieuses : combien d’auteurs vont attendre d’être ainsi repoussés sur les bords de leur rêve (vous utilisez le mot rêve) d’édition, avant de venir nous solliciter en victime ? Vous avez cette fierté de choisir un autre chemin, tant mieux. M’effraie plus le fait qu’il concerne collectivement une grande part des auteurs du monde de l’imprimé.

Chantier ouvert. Pour ma part, éléments de réponse les 25 et 26 novembre à Blois, où pendant 2 jours, avec Livre au Centre, nous accueillerons une quinzaine d’auteurs pour travailler cette exacte suite de question, créer un site et le faire vivre, réfléchir à l’écriture avec outils numériques, dès la rédaction et le traitement de texte, aborder l’ergonomie du texte numérique pour qu’il permette la lecture dense, enfin s’insérer en tant qu’auteur dans les flux réseaux [2].

Deux mondes se séparent – ce n’est pas forcément grave. Juste un peu triste. Pour ma part, je préfère celui où on respire (le texte, justement, le texte...).

[1Si, probablement la personne titulaire de la licence Microsoft du Word que vous utilisez illégalement, je me trompe ? – mais était-ce alors si utile que vous l’indiquiez dans votre PDF ?!

[2Ce stage est ouvert aussi à auteurs d’autres régions, ainsi éventuellement qu’à médiateurs bibliothèque ou édition, mais sélection effectuée par Livre au Centre (avis aussi : il ne s’agit pas d’un stage de formation pour les formateurs d’autres lieux institutionnels !). Pour chaque point, on aura exercices pratiques, que je mènerai avec l’assistance de Guénaël Boutouillet, ordinateurs portables bienvenus, salle équipée iMac avec système MacOs ou Windows au choix. Et si ça marche on renouvellera l’expérience. On rappelle que les auteurs Île-de-France affiliés à l’Agessa peuvent s’inscrire aux stages proposés par Le Motif, même si effectivement avec Livre au Centre nous avons choisi une approche résolument autre, à la fois quant au public (l’affiliation Agessa n’est pas vraiment révélatrice du paysage de la création littéraire !), et sur les contenus eux-mêmes, la formulation Motif : Promouvoir une activité d’auteur sur Internet : autonomiser sa communication étant littéralement aux antipodes de ce qu’analyse ce billet... Mais tant mieux, il y a de la place dans le nuage.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 12 septembre 2010
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