Après le livre | de se peindre en bleu pour mourir

et de pourquoi les Celtes ont refusé le passage à l’écriture ?


Ce qu’on perdrait, à la disparition du livre, nous effraie. Pourtant, bien avant le livre, le passage même à l’écriture incluait ce rapport à la perte. La dominante latine de notre héritage ne serait peut-être pas la même si les Celtes avaient accepté l’écriture. Du risque de ne pas assumer les technologies émergentes. Deux passages de César dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules me sont restés durablement en mémoire, et rare que j’aborde, en cours ou conférence, ces questions sur le numérique sans y revenir, sans pourtant savoir non plus ce qui me les rend si indispensables, sinon ce travail de la question elle-même.

Image ci-dessus : « Gaulois mourant », carte postale, Gallica.

 

D’abord, le livre lui-même et son titre : non pas la Guerre des Gaules, comme on abrège souvent à tort, mais l’idée qu’on la commente – le temps de l’écriture comme arrêt, écart et distance du réel, en même temps pourtant qu’il se prolonge (la guerre, en tout cas, continue). Mémoires qui ne sont pas distance prise du texte au monde puisque directement repris des rapports que le chef militaire envoie au Sénat de Rome – récit au contraire dans lequel les faits directement vécus (la guerre) et leur représentation (le rapport au Sénat) se superposent en temps réel. Le monde ne devient histoire que lorsqu’on raconte cette histoire : créant alors écart, même depuis l’intérieur de sa propre matière, avec l’obscurité et l’incertitude du présent – c’est la raison du titre, Commentaires, la strate ajoutée par César à ses propres rapports.

Premier de ces passages : l’incompréhension de César au fait que les guerriers celtes, devant l’évidence technique des légions de Rome (boucliers, javelots, stratégie d’ensemble) ne changent strictement rien à leur rituel, se mettre nus, se peindre le corps en bleu, courir en hurlant – ce que Polybe, dans ses Guerres puniques, confirme et relate avec plus de détail, et sans pitié particulière lorsqu’il évoque les massacres d’Hannibal, lui aussi via l’alliance d’une technologie (les éléphants, la vitesse de ses petits chevaux arabes avec armure de protection) et d’une stratégie (construction de ponts flottants, manœuvres d’enveloppement). Paradoxe évidemment : les guerriers celtes, dans leur furie et le corps nu peint en bleu, remporteront des victoires sauvages contre les Romains. Mais ce qui nous paraît évident à distance : la supériorité due au changement technologique des romains, reste hors de toute perception possible pour ceux qui l’affrontent, même s’ils y jouent leur survie – savons-nous percevoir, nous, ce qui change, et comment en être sûr ?

Une autre curiosité ? Il fait mauvais, dit César. Les conditions météorologiques l’ont privé de son retour à Rome, le privent même de continuer bataille, alors – désoccupé – il annonce qu’il va parler des mœurs de ces peuples qu’il affronte. Il n’aurait pas ce temps vide, qu’il ne s’en préoccuperait pas. Le monde méditerranéen est de longtemps tout gagné à l’écriture. Ce qui étonne César, c’est le refus des Celte de s’en saisir. Les Celtes, pourtant, comme tous les autres peuples, disposent d’un corpus de récits, fables et savoirs qui en constitue la mémoire collective, leur fondement social et communautaire. Comme toute communauté, ils se sont aussi dotés de dispositifs de reproduction et transmission pour ce corpus. Reproduction : on choisit très jeunes ceux qui en seront les druides. Transmission : il leur faut dix-huit ans, dit César, pour en mémoriser progressivement le corpus. Et il a raison : parce qu’ils ont refusé l’écriture, seule une part considérablement minime de ce que les druides celtes apprenaient en dix-huit ans nous est parvenu.

À trop se protéger, on disparaît sans trace.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 13 novembre 2010 et dernière modification le 19 mai 2013
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