Après le livre | Baudelaire n’a pas écrit les Fleurs du mal

le livre nous fait oublier que chaque oeuvre est un processus rarement clos


La parfaite ergonomie et notre familiarité du livre papier font qu’en tant que support il nous est transparent, voire invisible. Il ne nous viendrait pas à l’idée de ne pas considérer les Fleurs du mal comme un livre des plus essentiels. Mais, à y regarder d’un peu près, ce que nous nommons « livre » est-ce si stable, si défini ?

 

Peut-être les Fleurs du mal est-il le livre le plus nombreux dans ma bibliothèque.
Paradoxe de l’expression, mais comment dire autrement qu’il est présent dans la pièce où je travaille (et c’est le cas de bien d’autres, je suppose), en tant d’éditions successives ou critiques, ou poche – ou ultra-poche : une version imprimée en Chine pour être vendue 2 francs –, éditions anciennes ou luxueuse (édition de l’imprimerie nationale) ? J’ai même accumulé diverses traductions (pour Rimbaud aussi, ses traductions anglaises et américaines successives sont riches d’enseignement), dont une traduction japonaise très déstabilisante puisque, évidemment, on tourne les pages en sens contraire du nôtre, que les sonnets se déplient de droite à gauche sur quatorze lignes verticales, et que l’éditeur a gardé le titre français du poème en note, avec parfois le mot obsession émergeant seul des kanji à moi inaccessibles. Baudelaire a donc bien écrit les Fleurs du mal, livre de révolte et de splendeur, où notre langue culmine dans une recomposition poétique inouïe.

Chose notable, Baudelaire s’est revendiqué lui-même comme poète bien longtemps avant que les Fleurs du mal existent comme telles : le rôle des Salons, qu’il publie annuellement, est bien moins « alimentaire » (travaux de commande rémunéras) qu’on ne le dit en général. Traitant de la subversion en peinture, il lui importe de bénéficier pour lui-même de cette posture – subversion et rupture esthétique – qu’il va décrire chez Delacroix ou Constantin Guys, alors qu’il en est encore à écrire L’albatros ou autres chéris de nos manuels scolaires, qui ne sont pas encore notre Baudelaire, celui des Spleens et des Tableaux parisiens.

Il s’agit d’une composition à échelle d’une vie. Et lorsqu’il les publie enfin, ce sera pour se voir attaquer par le procureur Pinard. D’une œuvre où l’architecture et l’art de la composition sont si déterminants, il est contraint d’amputer ce qui en est pour une lui la dimension la plus sensuelle. Ce sont les deuxièmes Fleurs du Mal.

Troisièmes Fleurs du mal, celles qui réintroduiront induisant de façon posthume la publication des poèmes interdits, redevenant part organique du livre sous un nom de chapitre autonome, Les Épaves, et ajoutant à l’aura symbolique de l’auteur.

Mais, entre temps, Baudelaire a évidemment continué d’écrire, non pas une suite, mais un ensemble de poèmes qui sont parfois loin d’atteindre aux sommets des Spleen ou des Tableaux parisiens, mais parfois les transcendent et en deviennent indissociables (Sois sage, ô ma Douleur...). Ces poèmes sont dont des ajouts non à la première édition des Fleurs, mais à l’édition amputée, créant un difficile chemin divergent pour une recomposition éventuelle.

Et toute édition de Baudelaire complète les poèmes terminés par d’autres textes restés à l’état d’ébauche, comme le « projet de préface ». Et qui pour ne pas considérer ce passage comme définitivement intégré à l’œuvre elle-même : « que la phrase poétique peut imiter (et par là elle touche à l’art musical et à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante ; qu’elle peut monter à pic vers le ciel, sans essoufflement, ou descendre perpendiculairement vers l’enfer avec la vélocité de toute pesanteur ; qu’elle peut suivre la spirale, décrire la parabole, ou le zigzag figurant une série d’angles superposés... »).

Ainsi, sur l’étagère de ma bibliothèque que je nomme mon atelier Baudelaire, il y a plusieurs biographies, un dictionnaire Baudelaire, un album iconographique, et une dizaine d’essais, dont celui de Walter Benjamin – ou ce merveilleux Butor sur Un rêve de Baudelaire.

La première évidence devient alors celle-ci : il n’y a pas de livre des Fleurs du mal hors le premier qui nous a permis de les lire, et cette relation affective qui, pour nous, associera probablement à jamais le livre et la lecture – mais dès que nous sommes réellement entrons dans la lecture active de Baudelaire, il n’y a plus que diffraction, nuage.

L’œuvre principale de Baudelaire n’a jamais été un livre.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 14 novembre 2010 et dernière modification le 3 octobre 2013
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