Après le livre | Baudelaire, en même temps à 9 jours près

de quelques notations discrètement fulgurantes du "Peintre de la vie moderne" de Baudelaire


De l’assassinat de John Kennedy en 1963 aux premiers pas sur la lune en 1969, puis à l’attentat du 11 septembre 2001, notre rapport à l’information, en tendant vers le simultané, dépossède la littérature d’une de ses plus ancestrales fonctions, que l’histoire de l’imprimé a illustrée au plus haut. Mais le mécanisme, on le trouve déjà à l’œuvre chez Baudelaire.

 

Il y a dans Le peintre de la vie moderne, le texte de Baudelaire sur Constantin Guys reporter de la guerre de Crimée (1854-1856), une séquence d’une douzaine de lignes que je relis toujours avec la même sensation de fulgurance, alors que le même Baudelaire – dans son texte sur la photographie par exemple – est capable aussi de se tromper ou de ne pas enfourcher ce type d’intuition miraculeuse et fragile.

C’est dans le chapitre intitulé « Annales de la guerre » qu’on le trouve, après une suite de notations magnifiques sur le rapport du croquis au réel, la contrainte de vitesse ou l’une impossibilité d’une saisie globale de la complexité de ce qui vous environne et comment la compenser. La fin : « Vers le soir, le courrier emportait vers Londres les notes et les dessins de M. G., et souvent celui-ci confiait ainsi à la poste plus de dix croquis improvisés sur papier pelure, que les graveurs et les abonnés du journal attendaient impatiemment. »

Baudelaire se saisit en un tour de main de l’ensemble du processus, l’exécution du dessin et la fragilité de son support (qui se souvient aujourd’hui ce qu’est un papier pelure ?), son transport physique au lieu d’édition et d’impression (le courrier qui attend), le processus de reproduction matérielle incarné par un métier (le graveur), enfin le lecteur lui-même (les abonnés).

Dans ce texte, Baudelaire associe au dessin la légende qu’y attache Constantin Guys à l’intention les lecteurs londoniens (et si c’est lui qu’il représente, il écrit : My humble self). L’intuition de Baudelaire, c’est que le réel, hors de notre expérience sensible – celle que le récit avait fonction de reconstruire pour en autoriser l’appropriation mentale (rien de neuf depuis Hérodote ou Commynes) –, nous arrive avec autant de complexité et de force par cette profusion de tableaux vivants et surprenants, calqués sur la vie même. Donc des images lacunaires, ébauchées très vite, et qui ne sont pas l’illustration d’un récit, mais deviennent le récit lui-même. Baudelaire est sans ambiguïté : Je puis affirmer que nul journal, nul récit écrit, nul livre, n’exprime aussi bien, dans tous ses détails douloureux et dans sa sinistre ampleur, cette grande épopée de la guerre de Crimée. Ce qui relie ce chapitre au titre, c’est bien sûr le mot moderne : en une poignée de jours (neuf à douze, avec les progrès de la poste et la puissance financière de la presse londonienne), nous aurons connaissance en temps réel, mais sans la nécessaire médiation du récit, d’une part de réalité en association lourde avec les secousses de l’histoire.

Que cette simultanéité, avec le courrier qui attend que le peintre ait fini ses croquis, nous paraisse sans proportion avec celle qui a été inaugurée par la transmission télévisée de l’assassinat de John F. Kennedy et ce qui s’ensuivit, ou rejoué par le premier pas de Neil Armstrong sur la lune en juillet 1969, ou plus tard par le 11 septembre n’est pas décisif. Compte seulement que la pensée du moderne inclut dès les années Baudelaire la totalité complexe d’un processus associant image, récit, temps et reproduction matérielle. Avec Internet, on a poussé les curseurs. Mais le vocabulaire – vitesse, réel, simultanéité –, est le même : « Le plaisir que nous retirons de la représentation du présent tient non seulement à la beauté dont il peut être revêtu, mais aussi à sa qualité essentielle de présent. »

Ou, dit autrement : la simultanéité et la vitesse, la documentation directe du réel, le rôle autonome de l’image par rapport à la représentation textuelle ne sont pas, dans les technologies modernes, des ruptures – juste un changement d’échelle.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 14 novembre 2010 et dernière modification le 4 avril 2014
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