syndication réellement simple

les agrégateurs, histoire récente et mouvante des flux


Le terme d’agrégateur passe mal, il n’a rien d’une baguette magique, comme il nous l’est apparu au quotidien. Ils ont du mal, les mots d’Internet, pour définir du neuf avec ce qu’on a déjà dans nos tiroirs. Littré, pour agrégat : « Masse produite par la réunion de substances diverses qui ont été unies ensemble à l’époque de leur formation. » Et si on dit « flux rss », c’est bien pire : même si, à deux ans d’écart, beaucoup moins de vos amis et relations pour vous demander de quoi il s’agir, avec la méfiance coutumière. Pourtant, rss signifie « syndication réellement simple », et le verbe syndiquer est né en France sur l’idée de « mettre en commun », administrer ensemble. Et puis toujours ce paradoxe du web, qui mange ce qu’il invente à mesure que cela grandit : la petite case bleue en haut du navigateur, on sait la cliquer sans forcément lui demander son nom, et le verbe « s’abonner », tout simple, a remplacé les dénominations bizarres – le navigateur a d’ailleurs inclut à son tour ces fonctions, et les rend partiellement invisibles, puisque outil à votre service. Ma page « liens » d’avant les flux est probablement, avec la page d’accueil, la page bio/biblio et la page agenda, la trace fossile principale de mon site. Et j’ai beau la réviser régulièrement, l’entretenir avec soin comme un jardin (pourtant, je suis très mauvais jardinier, pas jardinier du tout), elle inclut des sites qui n’ont pas bougé depuis des années, et ne saurait en même temps suivre l’ébouriffement permanent des nouveaux sites : la page liens, qui fait respirer votre site par le paradoxe d’envoyer chez les autres (autre axiome web : plus vous proposez de quitter une page, plus vous inciterez à y revenir), est une activité rédactionnelle comme les autres – ou comme dans un livre imprimé on soigne à la fin la liste des autres livres publiés dans la collection. Longtemps, j’y consacrai un moment privilégié le dimanche matin : faire le tour des sites amis, ce qui s’y était écrit, et là où eux-mêmes renvoyaient. Mais quelquefois on trouvait le site dans le même état que le dimanche précédent. Ou bien on regrettait de n’avoir pas dépisté plus tôt l’arrivée du nouveau texte. On cliquait pour être prévenu par e-mail des nouvelles mises en ligne : ces lettres par mail, sauf exceptions, désormais on continue de les recevoir mais on ne les ouvre plus. Sont donc apparus des outils de veille : on répertorie (à cela sert ce petit fichier backend dit flux rss) les sites à suivre, et apparaissent en gras les nouveaux articles, ainsi que la possibilité d’en visionner sommairement tout ou partie, avant de s’y rendre. Je me souviens de mon premier bloglines (site récemment disparu). Google a bien sûr investit lourdement ce champ stratégique avec Google Reader, y associant des fonctions précédemment séparées – travail de groupe, envoi par lettres d’info et autres paramétrages. Comme souvent, un nouvel outil fait surgir des entités qui l’exploitent de façon créative, avant que les initiateurs les revendent bon prix à plus gros qu’eux. Netvibes par exemple a un modèle original : vous constituez vous-même votre outil de veille, qui devient, à l’intérieur de votre navigateur, comme un site fait de morceaux de tous les sites que vous suivez. C’est gratuit, mais le même service existe pour les entreprises. Puis le service pour les entreprises devient lui-même accessible aux particuliers : la page de veille que vous avez constituée, on la décalque dans une page accessible depuis le web, vous voilà donc initiateur d’un « univers » où c’est à vous de trier les rubriques... J’utilise toujours ma page Netvibes, où j’ai inclus (et tout est visible d’un coup d’oeil), une moyenne de 400 sites et blogs – gens que j’aime et même ceux que je n’aime pas : mais le nombre d’informations et rubriques qu’on collectait autrefois via la lecture du journal quotidien, est-ce que ce n’était pas de cet ordre ? Et c’est bien la lecture du journal qui en est la première métaphore : où, autrefois, on reconnaissait facilement le lecteur du Monde du lecteur de Libération, ou que le lecteur de l’Humanité le laissait toujours dépasser de sa poche, chacun se compose soi-même un journal fait de sources multiples, où l’onglet « presse littéraire » inclura les suppléments livre de huit ou dix journaux. Considérable changement économique pour les journaux eux-mêmes, tant qu’ils ne proposeront pas d’abonnement par bouquet : autre question. Une double évolution se crée alors, sur un même concept : la ré-éditorialisation des flux. Dans cette formule barbare, l’idée que chaque site structure de la même façon ses contenus – et c’est le même vocabulaire (xml, « balisage générique ») qui sert d’ailleurs à la structuration des autres contenus édités, livres ou magazines –, la possibilité de les réinterpréter à la volée, dans une matrice graphique dont vous choisirez vous-même les options. Feedly est venu le premier, puis d’autres services, qui vous transmettent par exemple automatiquement une conversion PDF imprimable, quotidienne ou hebdomadaire, de votre sélection de flux. Belle initiative aussi des Français de Pearltrees : jeux de perles qu’on assemble à son gré, chacune étant constituée d’un mini-univers de liens en permanence actualisés. Alors, un chemin neuf pour le web ? Oui, si chaque stabilisation n’était pas à son tour mangée : il faut un clic volontaire pour se rendre sur la page « univers » de Tiers Livre, où je propose une sélection révisée avec soin de 130 blogs – d’autant qu’on peut fédérer de l’une à l’autre ces pages via un outil de type réseau social : bizarrerie du web, ça n’a pas pris. Si, dans les dix premiers mois de son apparition, nous n’étions que quelques dizaines à expérimenter curieusement et dubitativement twitter, voilà un outil qui vous envoie en temps continu de ces nouveaux liens, l’outil étant lui-même un flux – et de nouveaux outils, comme FlipBoard (sur iPad seulement), qui recrée graphiquement un objet-lecture en allant piocher à la source des liens transmis, non plus donc depuis votre sélection fixe de flux, mais depuis ceux que vous aurez relayé en temps réel sur les réseaux sociaux comme Face Book ou Twitter. Et voyez la quantité de noms (anglophones, en plus) que nous aurons à oublier si nous souhaitons qu’il s’agisse de choses simples. Dans cette notion d’imprédictible qui caractérise nos apprentissages web, en temps brutal d’une mutation vécue en direct, l’importance prise par ces flux est certainement le noyau central. À mesure que grandissait le bassin de ressources, sa profusion, ses masses molles ou tout aussi bien les zones du web dont nous préférons rester à l’écart, ont grandi les outils qui permettent de s’y repérer : quelle joie que suivre au jour le jour à la fois la création d’une classe préparatoire dans un village au nord de Madagascar, et le quotidien d’un directeur d’école à l’autre bout du monde en pays Inuit, ou bien de laisser venir dans sa proximité immédiate, sans avoir à s’en enquérir, la permanence du travail de quelques proches. À l’inverse, le regret de voir des sites tôt apparus dans la galaxie virtuelle, qui en sont des points de repère importants, en rester à une mise en page html « fixe », et d’avoir à continuer quand même, le dimanche, la tournée des vieux camarades – et ce qui s’en induit pour soi-même : jusqu’à quand tiendra-t-on le rythme de l’évolution des outils, et ce qui naît désormais directement comme propagation dans l’intérieur même des flux, plutôt que les considérer comme panneaux indicateurs de ressources ouvertes, mais définitivement mises en ligne ? En tout cas, pour l’instant, pas trop de remords : encore énormément à faire pour éduquer aux pratiques de veille, et même, en fixer le vocabulaire pour qu’elles deviennent transmissibles. Bien sûr, à regarder d’un peu près, à une génération de moi, les pages Face Book de mes étudiants, la plateforme en tient le rôle pour eux. Mais le concept qu’on ait à fabriquer soi-même, de façon critique et découvreuse, son propre outil de l’ancestrale curiosité, c’est un enjeu qu’on connaît en termes de formation, mais pas encore en termes de société. Ça s’appelle agrégateurs, flux, ré-éditorialisation des flux, syndication réellement simple donc, mais pas d’objet plus glissant à saisir en ce moment...


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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 novembre 2010
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