Uraniborg, le monde selon Tycho Brahé

du franchissement mental, et de son imagerie imprimée


J’ai depuis si longtemps cette gravure en mémoire : Tycho Brahé, dans son île d’Uraniborg, à quelques encablures de Copenhague, est assis dans cette pièce à ciel ouvert. Sur la table, sa main gauche est posée sur un livre ouvert, signifiant que ce qu’il déchiffre du monde est indiqué par le livre, le livre pré-existant à l’interprétation du monde. Sur la table, aussi, un compas et une équerre faisant transition avec une de ses inventions majeures : le quadrant mural, la pièce elle-même transformée en instrument de mesure pour que le changement d’échelle accroisse la précision. Sa main droite, elle, est tendue vers l’ouverture – ce n’est plus la nuit (un dessinateur n’aurait su représenter une scène nocturne : si la scène est visible c’est que le jour est venu, on voit le soleil qui se lève) mais c’est quand même le ciel qu’on apostrophe, à preuve derrière lui le globe avec les orbes de cuivre du monde tel qu’il se le représente, et dont il a lui-même perfectionné le savoir. Sous l’estrade, trois assistants. L’un chargé du quadrant, donc des mesures. L’autre, avec ce que Rabelais nomme orologe, double instrument de mesure linéaire du temps, on peut supposer qu’une est mécanique, et l’autre avec un fluide, sable ou liquide – la linéarité du temps (période où en France on remplace laborieusement le temps gaulois, douze heures de jour, douze heures de nuit, par l’idée du jour divisé en vingt-quatre heures fixes et égales) : ce qu’on observe, ce n’est donc pas le ciel, mais son mouvement. Le troisième assistant, le seul assis, a une plume à la main et copie ce que dit l’astronome. Noter que malgré le grand jour au-dessus, les deux assistants sous l’estrade ont une bougie : ils doivent voir, le temps et les mots, tandis que Tycho n’a affaire qu’à la grande nuit. Tycho Brahé ne dispose pas d’instruments optiques : la lunette ne va venir qu’un peut plus tard, on est au bord, et tout en sera bouleversé, pour le corps aussi bien que pour l’infinie question de savoir pourquoi la nuit est noire. Voici donc le savoir de Tycho Brahé : une mesure faite à l’oeil, une observation récurrente, patiente, à échelle de vie, l’homme devant la nuit, et puis que ce qu’on voit on le parle. Ce que lègue Tycho Brahé, c’est ce qu’il prononce à mesure qu’il regarde, et que recopie l’assistant qu’il surplombe. Un homme parle le monde, il le parle d’après le livre qu’il a auprès de lui, il complète le livre par le fait de regarder mieux et plus longtemps, et d’avoir discours et mesure de ce qu’il observe. La notion d’expérience est absente, et la notion de réel n’est pas apparue (on recoupe à nouveau Lucien Febvre, non plus L’apparition du livre, mais L’incroyance de Rabelais). Sa parole peut devenir livre, parce qu’elle est issue du livre – on lit encore à voix haute (se souvenir que Giordano Bruno, trente ans plus tard, en février 1600, verra inscrit dans les motifs de sa condamnation pour hérésie que lorsqu’il lisait, on ne voyait pas ses lèvres remuer), et le livre qu’il dicte est la continuité de cette voix. Abrégeons, traversons la mer Baltique, continuons dans les plaines de Pologne jusqu’à Wrostlaw : un érudit complète son manuscrit en latin, il n’observe pas, il calcule et rédige. Il n’a pas le droit de bouleverser l’ordre du monde telle qu’écrit dans les livres, puisqu’il lit les mêmes livres que Tycho Brahé. Il écrit, en latin : « Voici une fiction qui pourra se révéler utile aux navigateurs... » Il se nomme Mikolaj Kopernik, et son manuscrit (qui a survécu, il en avait fait don à un de ses étudiants, qui signait ses propres écrits Rheticus) s’intitule De revolutionibus orbium coelestium. Le monde de Tycho Brahé est celui de Ptolémée : la terre est au centre, le soleil gravite autour d’elle, les étoiles lointaines dessinent une circonférence fixe qui sert de repère, et autour des principaux cercles qui entourent la terre, on peut ancrer des cercles secondaires qui définiront avec précision le mouvement des planètes. Copernic renverse ce système, mais ne renverse pas un autre schéma mental, venu d’Aristote mais sans doute de bien avant lui : que la perfection supposée du monde, lorsque les hommes ne peuvent l’atteindre, induit que le cercle et la sphère en soient les états naturels (« Nul ne met en doute que... » écrit-il concernant l’ordre sphérique, sans se rendre compte de ce qu’il met en doute, lui seul, concernant le renversement interne de ces sphères...). Tycho Brahé considèrera de très haut la thèse de Copernic : « Mes calculs sont plus exacts. », aurait-il répondu, et ce sera vrai jusqu’à Kepler, qui remplacera le cercle par l’ellipse. Et c’est bien cette autorité du discours, capable, en prescrivant l’ordre du monde, d’imposer à tous que le soleil tourne autour de la terre et pas l’inverse, que figure cette gravure. Il n’y a pas de témoignage pour figurer plus directement la complexité de n’importe quel franchissement mental, et qu’il est lié aussi bien à l’ordre symbolique d’un état de société, comme il est fondamentalement lié au rapport contradictoire et complexe du livre et du réel, et que cette histoire (non l’invention du livre, mais l’invention du réel) n’a pour nous que cinq cents ans à peine. La gravure est un métier disposant de ses propres conventions : le décor montagneux qu’on aperçoit derrière Tycho Brahé n’est pas celui de son île. Au fond sont représentées simultanément des scènes exemplaires de sa vie, technique qui remonte à la peinture du 13e siècle. Au-dessus de lui, autorité ultime, ils sont à même hauteur et à égalité graphique du soleil personnifié, et sans se préoccuper qu’ils soient, de ce fait même, hors de sa portée, ce que Montaigne nommait sa librairie, la bibliothèque personnelle. Ajoutons que si on connaît cette gravure, c’est qu’elle est imprimée. Mieux (on a des versions ultérieures colorées), elle témoigne de l’essor d’une industrie commerciale de l’image imprimée, qui assoit en retour le statut des connaissances – en l’occurrence, la passion de l’homme à interpréter la nuit. À comparer avec une autre illustration répandue d’un haut fait de Tycho Brahé : l’observation, en 1472, de l’explosion d’une étoile, du type de celles qu’on nomme aujourd’hui supernova – comment, dans le système fixe qui régit leur monde, peut se comprendre l’apparition d’une étoile neuve ? Mais c’est grâce à ses observations d’un phénomène qu’il ne peut interpréter que nos astronomes d’aujourd’hui ont pu travailler sur un objet dont l’observation est forcément rarissime – et, si Tycho n’explique pas, il met toute son autorité en balance pour tenter de convaincre qu’il n’est pas forcément nécessaire d’avoir peur. On quitte le propos de ces textes, mais non pas tant, en ce qui concerne l’aventure aujourd’hui de la lecture, et la nécessité de nous réapproprier, loin en amont, la complexité de ce qu’elle fixe : cette gravure est notre mécanisme intérieur même, dès lors que nous ouvrons un livre et transcrivons en parole ce qu’elle nous aide à déceler du monde. Seulement voilà, à nouveau apparaissent les premières et imparfaites lunettes astronomiques, ce que nos ordinateurs personnels sont probablement par rapport aux outils d’observation de l’astronomie actuelle.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 17 novembre 2010
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