écrivains sans livre : Sévigné

le livre est venu bien après qu’elle ait été lue


Me hantent ces blocs noirs de littérature, qui nous parviennent aujourd’hui sous forme de livre, mais qui se sont dispensés du livre pour se constituer tel. Ainsi les notes prises par René Char dans Fureur et mystère, ainsi les Faits divers de Daniil Harms. Mais madame de Sévigné ? Des lettres : on sait l’histoire, sa fille est mariée à un administrateur, le comte de Grignan, et c’est là-bas en Provence qu’elle s’en va vivre. Et que Grignan est beau, quand une fois l’an on remet ses pas dans l’enchevêtrement des rues qui cernent en spirale le château. Cependant, les lettres de Marie de Rabutin-Chantal sont considérées et célébrées comme oeuvre bien avant d’être rassemblées en livre imprimé. La lettre qu’elle écrit est recopiée pour ses proches, qui eux-mêmes la recopient. Rien d’extraordinaire : Saint-Simon fait recopier pour son usage des mémoires de centaines et centaines de pages, Dangeau ou Torcy, c’est quasiment de l’impression à la demande. Ce qui compte, c’est l’adresse (on a pris le même mot pour la suscription manuscrite qui indique le destinataire, mais c’est un usage dérivé du statut même de l’écrit : écrit adressé, comme au théâtre aussi on adresse parole). Saint-Simon parlera de la cour, mais à distance de temps : il commence la rédaction de ses Mémoires à la fin de la Régence, depuis un ensemble de strates, ses propres rédactions sur tel procès ou point politique, ses annotations au journal chronologique et anecdotique de Dangeau. La phase la plus dense de rédaction des Mémoires s’effectue les huit dernières années, et elles bouclent leur mouvement (les 19 ans qui couvrent la fin du règne de Louis XIV et la Régence, après quoi, en 1723, Saint-Simon s’éloigne de la vie politique et commence la rédaction de l’ensemble qu’on termine) en 1742, bouclant donc en dix-neuf ans l’écriture des dix-neuf ans qui précèdent. Madame de Sévigné transcrit pour sa fille les événements tels qu’ils se produisent au jour le jour. Ce qu’on reproche à l’écriture blog, de se saisir du réel sans écart temporel, n’est pas un argument pertinent dès qu’on se fait happer par les lettres de madame de Sévigné. Saint-Simon prend les gens à l’instant où ils meurent, et les redresse depuis leur catafalque, à bout de bras, avec toute leur vie nue décryptée : ce que dit le Roi, ce que fait le Roi, ce qui se manigance dans les couloirs, on peut en parler, puisque tous sont morts. Dans ce moment où culmine la monarchie absolutiste, comment Sévigné pourrait se le permettre ? L’intervention publique qu’est la littérature prend le masque de la correspondance privée pour venir au plus près de son objet sans donner l’impression qu’on y mord : on vous dit ce qu’on a vu et entendu, ce qu’untel a dit et fait, et personne ne peut rien vous reprocher, si c’est à sa propre fille qu’on l’envoie. Le fils de madame de Sévigné est à la cour, et n’y fera pas de prouesses : à lui on ne peut pas s’adresser. Il faut que le destinataire soit lointain, et que ce qu’on exprime de plus acide, qui met en miroir le dispositif politique pris par ce faisceau d’éléments concrets, on ait réellement à l’expédier par la poste. Elle « savait extrêmement de toutes choses sans vouloir jamais paraître savoir rien », dit Saint-Simon à sa mort. Sauf que, lorsque la lettre court la poste vers Lyon puis le Rhône vers Grignan, elle est disséminée par copie et copie de copie manuscrites qui font de Sévigné en l’instant même de l’écriture une écrivain majeur de son temps. La correspondance épistolaire est un usage qualifié, avec sa codification précise, et tout un monde technique qui l’accompagne, incluant diligences et porteurs, et la police du Roi qui ouvre (voir dans Saint-Simon). On se sert de l’ensemble de ces codes pour en faire la coque précise d’un monument littéraire qui devient essentiel pour nous, d’une part pour l’équilibre majestueux de la phrase (mais c’est dans l’époque, et les lettres de Madame, ou même de madame de Maintenon, et tant d’autres, participent de cette syntaxe à laquelle sans cesse nous venons reboire), mais d’un franchissement quant à la présence du concret dans la narration. Il y a plus d’objets, de voitures, de vêtements, de rues dans cent pages de madame de Sévigné que dans mille de Saint-Simon (ce qui ne lui enlève rien, on lui prend autre chose). Le roman épistolaire, pendant longtemps encore, de Choderlos de Laclos à Rousseau, de Diderot à Balzac, et bien après, utilise pour sa construction fictive ce qui est codifié par le lecteur depuis un usage précis. C’est sans doute un des meilleurs exemples de cette adéquation dynamique des formes littéraires aux usages écrits de leur époque – et cela vaut bien sûr pour les cristallisations progressives d’aujourd’hui. Madame de Sévigné écarte toute cela du coude, parce que chez elle il ne s’agit pas de fiction : mais lisons-la, quand on rouvre ses livres, depuis cette seule instance, avant même que la destinataire de Grignan ait reçu la lettre, où vous lisez la lettre recopiée, et que vous-même la recopierez pour que vite elle rejoigne vos amis (rappelons que, sur 1120 lettres, à peine 150 dont l’original nous est parvenu, et l’oeuvre imprimée, pérennisée, s’établit non pas depuis la destinataire, mais depuis les copies et copies de copies). Cette fluidité de la phrase, au contact du monde, voilà ce qui à nouveau nous est autorisé – à nous de copier.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 20 novembre 2010
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