nous serions alors chacun l’écrivain d’un seul livre

de l’arbre comme métaphore du site devenu livre


Nous serions alors chacun l’écrivain d’un seul livre. Ce livre grandirait avec nous. Il serait fait de toutes nos traces. Nous aurions appris à les organiser : l’arbre en est une possible métaphore. Nous saurions définir ce que nous grandissons par le tronc, ce que nous laissons gagner par les grandes branches, et nos commentaires chez les autres, où nous frôlons et nous mêlons aux arbres voisins, en seraient la limite bruissante, toujours mobile, susceptible de s’effacer et revenir. Nous grandirions notre livre. Nous saurions l’élaguer, le sculpter. Nous aurions à tâche d’en solidifier les racines, de savoir quel est notre sol et, ce sol, le nourrir. Nous accepterions là-haut les voyageurs légers de la canopée. Notre arbre, comme les arbres lourds de rituels des peuples nomades, nous saurions y accrocher des fétiches, des amulettes, et dans les recoins sombres qu’il ménage hors de la lumière, ce qu’il nous faut de maléfice – nous saurions nous y abriter, comme tant d’animaux ont privilégié l’arbre pour leur hibernation. Nous saurions tout ce qui concerne le mot écorce, et qu’elle porte même étymologie que ce qui devint nos livres, du temps qu’ils étaient objets de commerce marchand, et se présentaient sous forme de minuscules objets clos à jamais, et si périssables, facilement jaunissants, recyclables, et dont on vous amputait sous prétexte d’en déléguer les droits à des industriels : pauvres temps, deux siècles brefs. C’en serait fini : la grande forêt des hommes aurait ses âges, comme ces séquoias ancestraux, et nous capables de traverser le monde pour les rejoindre. Elle aurait sa diversité, à chaque langue sa forêt, et la toundra même est écriture, comme le désert est écriture, et que certaines langues produisent des jungles. On aimerait à contempler l’arbre des autres, on viendrait s’y héberger quelques temps, et puis on reviendrait oeuvrer au sien. Ce n’est qu’une métaphore : mais le web est notre livre – une construction. Ce n’est pas qu’une métaphore : ce vieux monde détruit les forêts, et les tronçonneuses de bel argent sont stupides. Les deux mondes avaient longtemps coexisté : dans les décombres et sur le bord des routes, ils parvenaient à s’assembler, salons ou foires et marchés, chacun portant comme au sortir des gares sa pile de livres, quand nous ne lisions plus ces livres – et parmi eux on comptait de bons poètes. Toute métaphore a ses limites : celle-ci inclut que nous sommes nous-mêmes dans notre arbre, et que nous y chantons (ne s’étonnait-on pas, depuis si longtemps, du réflexe plantaire préhensile que préservaient les nourrissons, cinq millions d’années après qu’il n’ait plus fonction ?), et celle-ci inclut aussi que l’arbre vieillisse et meure, et que de l’humus la forêt se recompose. La métaphore est trop immobile : mais qu’on relise Macbeth, nous étions nous-mêmes aussi forêt perpétuellement mobile, perpétuellement nous mêlant dans la forêt des autres, et greffant à nos arbres boutures en partage. Ce qui changeait, c’était le niveau où se construisait l’unicité : tout ce que vous aviez écrit, et par quelque moyen ça ait rejoint un destinataire, ou que vous l’ayez conservé, ou que de la cendre de ces cahiers vous ayez ajouté à l’humus de votre arbre, avait produit cet éclatement uni. Nous ne travaillions pas à un livre, nous travaillons chacun à un arbre. Les livres, ce qu’on en emportait sur les tablettes modernes, ou même qu’on en fasse cet objet sculpté de papier, en étaient des fruits provisoires, renouvelables – et un plaisir différent, puisque le fruit n’est tel que pour qui le mange. Fruit que vous ne mangiez pas vous-même, mais pour oeuvrer à votre arbre c’est du fruit des autres que vous vous nourrissiez. Je travaille depuis longtemps à mon arbre. J’en élague peu à peu la vie d’avant, et les vieux mots qui ne m’intéressent pas. Ces chroniques, quand elles s’assemblent, deviennent un fruit dont je ne sais pas le goût : peut-être immangeable. Je n’ai pas le choix : cela s’assemble de soi-même, parce qu’il était temps de s’y mettre, et qu’on va plus loin en écrivant – rien n’est prévisible d’une phrase avant qu’elle tombe, et c’est aussi cela, l’arbre. Il y a d’autres prolongements à la métaphore, ce qu’on fait du bois, violoncelle ou cercueil, et que la foudre, tombant sur la forêt, fait des dégâts bien plus immédiats que ce que nous connaissions, quand les anciens livres savaient se reproduire et renaître à l’identique ou presque. Il y a le prolongement de soi-même devenu humus, il y a le prolongement de ceux qui, dans l’intérieur de leur feuillage, sont devenus invisibles à tout autre qu’eux-mêmes. Moi, je me souviens surtout de ces arbres malingres, à Montréal, nés d’une fissure de ciment et à quoi suffira pour toujours ce coin de trottoir sans jamais de soleil – arbres nés de la ville, et qui sont la ville.

 

Image : l’arbre et les hommes, dans La Grange de Karl Dubost, une des principales expériences de création purement web, ou de recréation littéraire du monde, à quoi nous ayons le privilège d’assister en temps réel. Je viens de passer un long moment dans les archives de son site, peut-être Karl, si tu passes, auras-tu la gentillesse m’envoyer un de ces arbres des trottoirs de Montréal ? Paradoxe du web : grand bonheur au site d’un original majeur, mais qui pousse son originalité jusqu’à nous refuser les mots-clés ou moteur de recherche interne... Tiens, il ferait ça dans son nouveau job, on verrait la réaction...

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1ère mise en ligne et dernière modification le 27 novembre 2010
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