paquet de Noël pour Charles Dionne

les écrivains qui arrivent à l’édition peuvent-ils appréhender le numérique comme leurs aînés qui se bouchent le nez ?


On trouvera ci-dessous copie d’un texte écrit par Charles Dionne pour la revue des étudiants de l’UdeM, l’université de Montréal qui m’a accueilli l’an dernier comme prof invité de création littéraire.

Le comité de lecture de la revue demande à Charles : Il faut absolument une citation quelque part ici d’un éditeur exclusivement numérique, d’où le fait qu’il l’adresse cette nuit à Jean-François Gayrard de NumerikLivres et à moi-même.

Charles était dans mon groupe d’étudiants de l’UdeM l’an dernier. Je ne suis pour rien dans sa démarche personnelle d’écriture – mais ai considérablement apprécié qu’il avait déjà connaissance de ce que certains de ses camarades ont nommé dans leur évaluation (les étudiants évaluent les profs, au Qc, c’est comme ça) : le mot français dans il nous parle pendant 1 heure d’auteurs français inconnus, en l’occurrence il s’agissait de Julien Gracq. Problème de québéquianisme que je leur ai volontiers laissé en repartant, ô nos discussions avec Benoît, René et tant d’autres (mais qui n’ont pas de site perso).

Apprécié aussi, outre l’implication de Charles Dionne dans la vie associative des étudiants, de le découvrir musicien sur son MySpace. Et donc très heureux, tout en le sachant déjà impliqué dans un nouveau texte, que NumerikLivres accueille ce premier aboutissement, si important dans une vie d’auteur.

Pour moi, la réponse est là, dans notre responsabilité de vieux chiens du numérique, si notre cuir un peu tanné peut servir à quelque chose dans cette grande marmite à bulles, quand bien même ceux qui nous fournissent les outils (ô immatériels) sont d’une génération de moins que nous, et que je serais bien embêté s’il me fallait débugger mon serveur Apache ou tous ces machins. Nous avons à faire place à ces démarches d’aujourd’hui, parce que ce sont elles qui nous mettent en mouvement. Mes engueulades (gentilles) avec certains du groupe UdeM (qui se sent visé le dira) tenaient à leur facilité récurrente à reprendre les vieux modèles d’écrivains, écrire un roman, s’orienter vers la fiction jeunesse, voire religieusement prononcer vouloir travailler dans l’édition, alors qu’évidemment, ce qui diffère leur arrivée de la mienne vers 77-82 c’est que l’onde de choc est là.

Et qu’on ne le dira jamais assez : ce qui bouge dans la question, c’est que le centre de gravité désormais c’est le web. Ayez blog, ayez site, utilisez les outils réseaux comme des relais et non des ressources, ouvrez une lucarne sur votre atelier, tenez carnet ouvert. Les questions touchant à l’édition, à l’objet, au livre, en découlent – et non l’inverse, qu’on le déplore ou pas.

Et que la mutation soit rapide, violente, irréversible, pourrait nous dispenser parfaitement d’analyses comparatives.

Donc, tout ça pour dire que de la discussion ci-dessous vous pouvez vous passer.

Mais aller télécharger sur NumerikLivres – et puis bien sûr ajouter à vos flux rss son blog Espaces fragiles. Et ça ne vous émerveille pas déjà, que quelqu’un, parlant de la vie et de l’écriture, intitule son site espaces fragiles ?

Et c’est probablement aussi l’ultime volet (absent) du dialogue ci-dessous : et si cette question d’une différenciation symbolique numérique/imprimé ne valait que pour l’univers des lecteurs – en quoi et pourquoi ne pas procéder à ce geste si simple, confiance donnée à un auteur jeune, pour son premier livre, simplement parce qu’on l’écoute ? Qu’on télécharge, pour lecture sur son ordinateur, son iPad, sa liseuse ou son Kindle (magnifique travail de composition graphique des epub par Gwen Catala), ce qui évidemment est la démarche du lire/écrire d’aujourd’hui ?

FB
(j’intègrerai réponse de Jean-François Gayrard s’il me la fait parvenir ?)

 

François Bon | paquet pour Charles Dionne à l’occasion de son Noël


La littérature est un écosystème comme les autres, et c’est en tant qu’écosystème qu’elle est traversée par l’onde de choc de la mutation numérique.

Comme toutes les précédentes périodes de transition, les deux écosystèmes, ancien et nouveau, sont appelés à se superposer longtemps, avec des effets chaotiques, et des implications différentes selon la position du sujet considéré, notamment entre un auteur ayant 20 ans de métier et 15 livres sous le capot,ou un auteur émergent (arrivant ? – en tout cas, l’auteur naît adulte, il n’y a pas de débutant chez nous, c’est déjà derrière quand on est là).

L’édition traditionnelle s’appuie effectivement sur un système de validation symbolique qu’elle ne constitue pas à elle seule, mais dans une relation à la critique et aux ventes. L’effondrement ou la recomposition des deux derniers termes pèse lourdement sur cette capitalisation symbolique que détenaient quelques enseignes. Cela peut sembler atténué dans des économies réduites et ultra-protégées, comme le livre au Québec, mais c’est irréversible.

On assiste au phénomène symétrique sur le web, l’ancienneté et la capitalisation de ressources des sites établissant à son tour un univers mesurable (le pagerank de Google en est l’expression brutale, mais bien sûr chaque discipline inaugure ses propres vecteurs), de repères, circulations, activité réseau, qui tend à transférer sur le web une part de cette validation symbolique. Bien mesurer qu’au passage ce n’est pas le “livre” qui est dépositaire de cette validation symbolique, mais l’activité web globale de l’auteur, donc son site web, associé à sa présence réseau.

Après, la discussion ci-dessous est en impasse : l’édition numérique – en tout cas pour ce qui concerne notre coopérative numérique publie.net – n’a pas vocation à remplacer ou complémenter les dispositifs traditionnels. Pour ce qui est du domaine contemporain, leurs ventes se sont déjà suffisamment écroulées (combien de romans, même chez Gallimard, entre 150 et 400 exemplaires, nous faisons aussi bien et largement).

Par exemple, en 2 ans, près de 15 titres d’abord mis en ligne sur publie.net ont été repris par l’édition imprimée [1], ces modèles aidant précisément au repérage et à la constitution symbolique me semblent plus intéressants.

D’autre part, pour un auteur commençant, les anciens processus de validation passaient par la publication en revue, par le rôle médiateur de la “petite” édition, tout cela a déjà été avalé par le web. Pour ce qui est du dispositif éditorial, la constitution du travail de l’auteur comme objet de publication, de la réflexion esthétique à la mise au point du fichier xml, il n’y a aucune spécificité à l’imprimé ou au numérique, sauf qu’on réfléchit plus vite et qu’on a plus le moral. Grosses interrogations sur les marges de distributeur, les 40% que nous prennent Apple ou Fnac – mais tant pis, on joue le jeu. En découle seulement, pour garder notre principe de base, moitié recettes à l’auteur, moitié à la structure, qu’il faut déplacer juridiquement le principe de propriété intellectuelle qui veut rémunération au prix de vente. Nous tenons à expérimenter autres modèles de distribution, basés sur la collection ou la bibliothèque et non le titre, compensant le non-transfert d’un objet matériel (le livre) par un prix radicalement autre, toutes choses où la vieille édition semble brutalement encore plus vieille, et tant pis pour elle si nous on court plus vite.

Et se garder de toute contamination par le concept imbécile de “livre enrichi”, nous on n’a jamais qualifié l’imprimé de “livre appauvri” : l’écriture est désormais numérique dans son essence, et c’est aussi question d’écosystème, de la documentation ou du rapport au monde, aux formes du récit, à l’interrogation sur son effectivité et sa circulation, tout autant que les éléments qui le composent – la littérature a toujours intégré à sa démarche la voix, l’image et d’autres éléments hétérogènes, c’est simplement la façon de les associer dans la pratique de l’auteur et l’objet en circulation qui diffèrent.

en amitié, Charles

f

 

Bonjour, messieurs | par Charles Dionne


Bonjour messieurs,

Comme vous le savez, je tente de recueillir des propos au sujet de la littérature numérique. Je dois travailler de concert avec un journal étudiant qui commence vraiment à [... crisse de calisse de tabernak, je signe FB, pour ne pas reproduire ce que CD avait écrit] avec ces demandes de vulgarisation pour un sujet qui n’en demande aucune (ou presque, je ne téléporte personne). Alors, on me demande une citation d’un ou plusieurs éditeurs uniquement numérique pour compléter l’énoncé que j’ai copié plus bas. J’ai laissé le gentil commentaire du comité de lecture là où votre participation serait énormément appréciée. Si ça ne vous intéresse pas ; aucun problème. Mais je vous cite déjà (rire méchant).

Voici la partie du texte :

Poursuivant cette intuition, la notion de « valeur » littéraire est fortement attaquée lorsqu’elle est liée à l’édition numérique. En effet, la situation actuelle qui oppose l’édition traditionnelle et l’édition numérique pose un problème majeur : celui de la consécration par les pairs et par le public. À ce sens, un auteur qui publie un premier roman chez une maison d’édition uniquement numérique telle que Publie.net ou Numériklivres n’a pas le même statut qu’un deuxième qui publierait son premier roman chez Gallimard par exemple. Le regard que posent les canons de l’édition papier sur les nouveaux joueurs de l’édition numérique alimente la question : est-ce que le statut d’auteur se trouve aujourd’hui accessible à tout le monde ? La réponse rapide pourrait bien être : Il ne tient pas d’hier que n’importe qui peut être auteur. Mais le statut des maisons d’édition est une problématique majeure dans la mesure où, actuellement, l’argument qui veut qu’une maison d’édition qui publie uniquement du numérique soit garant d’une qualité moindre par rapport à une maison d’édition papier est accepté. On installe un sentiment de facilité chez l’éditeur numérique qui se traduit par l’impression que son travail d’édition n’est pas comparable à celui du monde du papier, que les risques sont absents pour lui, que les coûts d’impression sont inexistants, etc. Il semble que chez l’éditeur papier, le manuscrit gagne soudainement en qualité littéraire après son passage aux presses. Encore une fois, on place le débat à l’extérieur de la question principale des objets en question que sont le livre et la littérature. Qu’est-ce qui fait de la bonne littérature ? Que les risques pris par l’éditeur papier se traduisent en ventes monstres ? Le bestseller n’a jamais été garant d’une qualité littéraire, il prouve simplement que le livre s’est vendu. C’est une tautologie des plus efficaces. Dans la situation où l’éditeur numérique est placé, il a tout avantage à trier exhaustivement les manuscrits qu’il reçoit pour bâtir une bibliothèque de qualité, s’assurant ainsi la consécration nécessaire à un canon de l’édition.(Il faut absolument une citation quelque part ici d’un éditeur exclusivement numérique) De plus, ce risque qu’il n’a pas à prendre lui permet de s’inscrire dans les endroits du milieu littéraire que l’édition papier a délaissés au profit d’une littérature qui se vend bien. L’édition numérique n’appelle pas seulement le passage d’une bibliothèque de papier à un support numérique, elle propose déjà un espace nouveau dans la littérature, par un caractère d’hybridité, de supra-intertextualité, de jeux. Il suffit d’aller voir ailleurs que dans les journaux. À ce sujet Bertrand Gervais (responsable de Figura, le Centre de recherche sur le texte et l’imaginaire), en entrevue avec Entre les lignes[2], indique que l’œuvre numérique permet d’échapper à la contrainte fondamentale du livre papier : la linéarité, et que la lecture passe d’une analyse du texte en tant qu’objet textuel ou littéraire à une analyse intertextuelle. Bruno Patino, de son côté, indique à ce sujet que « le passage au numérique n’est pas la livraison sous forme numérique d’un produit préexistant. C’est l’invention d’une nouvelle expérience »[3]. C’est une ouverture à l’hypertextualité, c’est un élan en dehors des limites du papier.

Merci énormément !

Charles Dionne

[1Après Mardi au Monoprix d’Emmanuel Darley chez Actes Sud, ou Le mal de l’espèce de Bernard Noël chez POL, Guantanamo de Frank Smith au Seuil/Fiction & Cie et d’autres, très heureux de la publication chez POL ce mois-ci de Ma tante Sidonie de Gwenaëlle Stubbe, de l’arrivée en janvier de Montparnasse Monde de Martine Sonnet au Temps qu’il fait, et en avril de Kuessipen de Naomi Fontaine, aux Mémoires d’encrirer, merci à Rodney Saint-Eloy et Laure Morali.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 14 décembre 2010
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