autobiographie des objets | 34, couvercle

l’objet de la mort, c’est elle-même

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Rompons. Quel est l’objet de la mort, si c’est bien ce travail qu’on désigne ici, dans l’amont, la préparation, la séparation, l’inquiétude et le malaise ? Attention que l’ordonnancement des phrases, à reconstruire ces bulles du temps, ne détache pas de leur contact froid, aux morts qui y passent. Attention que le plaisir même, qui ne tient pas à la présence directe de l’objet, celui du toucher, de l’olfaction, du temps même associé à l’objet qu’on déplie, n’évacue pas le mot : – Rompons, tu te le répètes. Tu sais encore devant toi les pages à ouvrir, et chaque objet ici comme piétiné et brûlé juste pour approcher d’autres pages, plus noires, plus grandes, plus violents, qui sont se déchirer soi mais ce n’est pas ce qu’on demande à la langue en partage. Et donc c’était cela dans ta tête, tout à l’heure, en charroi : – Qu’est-ce que l’objet des morts ? Ces jours-ci à Paris ils tenaient salon, les marchands de la mort. Ce n’est pas nouveau. Dans L’Enterrement, parmi les multiples cut-up (« Ce n’est pas un roman », m’avait répété trois fois Jérôme Lindon, en 1983, 1988 et 1990 en m’en refusant la publication : mais est-ce que ce n’est pas une loi intrinsèque du roman, dans son mécanisme même, qu’annuler à chaque image l’idée que c’est illusion ?), j’avais déjà recopié un extrait de catalogue d’une usine de cercueils, elle était à Niort je crois, a fermé depuis qu’on les importe massivement de Chine ou d’Europe de l’est, et proposait toute une gamme de prix selon la qualité des accessoires, poignées de bronze et de laiton, peluche intérieure et coussins brodés, épaisseur même du bois. Et moi j’avais croisé pour de vrai à Damvix un gars qui y travaillait ou avait travaillé, dans l’usine de cercueils, et racontait comment les gars s’y installaient parfois pour une petite sieste. De même, dans Mécanique, ces accumulations d’urnes vides dans une portion cimentée du crematorium de Pessac, parce qu’une fois les cendres dispersées (sur place, formant comme un tas gris de ciment dur sous la pluie, avec les fleurs sous cellophane qui restent y pourrir doucement), on les garde, les urnes – avec leur plaque d’identité obligatoire. Je n’ai pas attirance ni complaisance pour ces attirails. Sauf qu’ils concernent les rituels de société au plus près, Philippe Ariès avait autrefois ouvert le chantier. J’avais découvert, en Seine Saint-Denis autrefois, ces algorithmes qui permettent de vallonner le sol des cimetières des grandes villes pour qu’en chaque point on ne puisse voir plus que quelques dizaines de tombes, utilisant pour ces reliefs du terrain les résidus de la brûlerie des déchets, invisibles bien sûr une fois la pelouse semée. J’ai rencontré des artistes ou photographes auxquels, pour ces mêmes crématoriums, on avait commandé des oeuvres qui en finissaient des murs ternes et administratifs. J’ai vu souvent, en vingt ans, d’autres artistes se saisir des visages des morgues, et j’ai très grand respect pour les cimetières peints de Jean-Olivier Hucleux, surpris même qu’on ne leur accorde pas plus d’importance dans les musées et les expositions. Moi-même j’ai souvent fait des photographies de cimetières, tombes, photographies et inscriptions les accompagnant. Mais je n’ai pas de fascination pour la mort. Peu importe non plus que dans ce « salon de la mort » on apprenne qu’existent aussi, pour une crémation qui ne soit pas un gaspillage, des cercueils en carton, tout aussi rigides, avec des motifs intérieurs et extérieurs de décoration configurables. On superpose tout ça dans sa tête au même endroit : l’objet de la mort est là, dans notre propre corps debout dans la petite salle aux murs neutres, aux fenêtres immanquablement obturés de verrières, et peu importe le couloir qui donne sur les portes numérotées, peu importe le hall sur carrelage gris ou beige qui ouvre sur ce couloir, et qu’on vous y propose aussi une machine à café pour l’attente, des toilettes parce que dans ces moments-là les toilettes sont utiles, et des panneaux d’affichage avec des notes préfectorales, des consignes d’hygiène et des adresses utiles. On est debout devant le corps, on a embrassé le front, on a longuement regardé les traits – à qui de soi-même ressemble un mort, quel enfant, quel personnage de longtemps disparu, à quel souvenir vague vous avez du disparu il y a si longtemps ou tout près, et le coton dans les joues et le maquillage sur la peau n’y changent rien. On a posé sa main sur les mains jointes, elles sont froides et de viande dure. Pourtant non, l’idée de la chose n’est pas là. C’est encore plein de signes, de fleurs, de vêtements, du bruit ambiant de la ville qui vous vient jusque-là, et du fait aussi qu’on n’y est pas seul. Puis ils entrent et voilà, ils portent le couvercle, ils vous demandent si vous préférez sortir ou rester. Selon que vous êtes dans les plus proches du disparu ou pas, vous restez, ou laissez sa famille la plus immédiate. Pour moi, c’est cela, l’objet de la mort : le couvercle. Il est déjà en place, le visage a été couvert. Ils sortent une visseuse sans fil pour les quatorze fixations inox avec rondelles. Puis, à ce moment-là, ils vous demandent de sortir vous aussi. Baudelaire a utilisé le mot couvercle : Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle..., et Rimbaud aussi : La vie dure, l’abrutissement simple, — soulever, le poing desséché, le couvercle du cercueil, s’asseoir, s’étouffer. Qu’on se concentre sur le couvercle déposé par les deux hommes de service, précautionneusement, en présence de la famille du mort, et ce sont eux tous, tous les morts, qui se rangent derrière, comme un de cartes après battue. J’ai vu de ces cercueils, lourds et vernis de clair, s’engouffrer dans les fours. J’en ai vu descendre lentement portés par deux sangles dans la terre muette. J’ai salué des morts dans le cercueil posé sur le gravier, sur un brancard noir, et parlé une fois, dans une église, la main posée sur le cercueil de celui qui partait. L’inflexion, ici, vient par ce geste qui rabat, sur ce qui n’est déjà plus visage, mais encore présence : pour eux ici qu’on parle, et les objets simplement le lieu clos de l’incantation, par quoi le temps d’écrire, devant vous ils viennent, à distance attendent, et qu’encore on les rencontre.

 

îmage ci-dessus : Cimetière n°1, 1972, © Jean-Olivier Hucleux.

LES MOTS-CLÉS :

françois bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 17 avril 2011 et dernière modification le 9 février 2013
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Messages

  • Bonjour, je vous écris pour savoir comment vous écrire et je tombe (oui, oui) je tombe sur quelque chose que je pourrais prendre pour une réponse, si j’avais cette prétention d’avoir été lue de vous, moi et mes "140 manières de mourir en 140 caractères".

    C’est cela, le cercueil en carton vu au Salon de la mort supprime le vissage du couvercle avec la visseuse sans fil ou le tournevis à main. Il supprime le caractère métallique ou mécanique de l’ultime séparation.
    Savez vous que dans certaines traditions le cercueil n’est pas souhaité et qu’il suffit d’un linceul ou drap blanc ? Je me demandais pourquoi cette coutume est interdite en France, en fait, le cercueil y est obligatoire. Je vais creuser (oui creuser) cela.

    Les objets de la mort sont nombreux et vous n’en auriez jamais fini avec eux, je trouve donc votre texte tout à fait plaisant, et vous aussi, d’avoir choisi de faire de la mort l’objet même de la mort. De la mort ou du mort ?
    La mort ce moment où le corps devient à notre corps défendant un objet.

    Merci pour votre beau texte que je vais méditer.

    à bientôt

    Lirina Bloom

  • Bonjour,

    merci pour ce texte si profond. Les cimetières peints par Hucleux me fascinent, ainsi que ses portraits et sa méthode de déprogrammation. Je viens de faire un film documentaire sur toute son œuvre, voici un site avec deux extraits :
    http://www.hucleux-lefilm.com/

    Cordialement,

    Virgile Novarina

    PS : Votre lecture au Centre Culturel français de Londres en 1999 m’a laissé un souvenir très fort...

    Voir en ligne : Hucleux