l’écran et le livre

Internet : péril ou chance pour les auteurs ?


Ce texte a d’abord été écrit pour une conférence prononcée le jeudi 2 février 2006, à la Société des gens de lettres, dans le cadre de ses Assises du numérique. Alain Absire m’avait proposé d’en faire l’ouverture par une intervention de 20 minutes sur mon propre usage d’Internet, comment cela croise les différents aspects de mon quotidien et de ma vie professionnelle.

Ci-dessus la dernière version de ce texte que je maintiens en révision permanente, en gardant le principe de 26 pages écran avec des expansions internes.

Cliquer en haut à droite de votre écran pour faire apparaître totalité de la rubrique ce n’est pas un métier dont plusieurs articles sont des développements des points évoqués ci-dessous.

Ce 29 mai 2007, 4310 personnes se sont arrêtées plus d’une minute sur cette page.


Internet : péril ou chance pour les auteurs ?

 

1.
Ce qui change avec le numérique, c’est le rapport de la page blanche au monde. Elle n’est plus miroir, elle est traversée.

 

1bis
Une histoire de la page à réviser selon les récentes découvertes archéologiques : la page, carte de divination, tablette blanche vierge et durcie insérée dans tel angle des fondations du temple, a précédé l’invention de l’écriture. Sa conceptualisation dans Un coup de dés comme modèle devenu dominant pendant un siècle. Là où nous tournions le dos au monde pour écrire, l’écran page d’écriture superpose le cadre du lien principal au monde et la surface où s’inscrivent les signes (quand bien même l’étymologie du script, de l’inscrit, ne convient plus).

 

2.
Logique de consommation des contenus : l’élève, de la primaire à l’université, ou le journaliste, ou la documentaliste, cherche d’abord sur Internet avant d’ouvrir son dictionnaire ou d’aller en bibliothèque.
C’est irréversible. Mais, contrairement à l’univers scientifique, le domaine littéraire a laissé en friche ses propres contenus.
Leur pauvreté est appelée évidemment à se résorber : l’enjeu c’est évidemment d’être nous-mêmes prescripteurs de contenu.
Tout est encore ouvert, quel paradoxe que si peu d’écrivains s’en saisissent.
Et ce qui compte est trop silencieux : Michaux est protégé (et heureusement) jusqu’en 2050 au moins, pas question de déborder le seul droit de citation. Michaux est presque absent du Net, comme tant d’autres : c’est un trou qui est fait dans notre corps à nous, si notre corps inclut Michaux.

 

3.
Entrez dans un bureau de maison d’édition, une bibliothèque, une salle des profs : l’écran est sur la page d’accueil réseau.
Il y a deux ans, on trouvait encore des libraires, des bibliothèques, qui ne servaient pas d’e-mail, ou qui confondaient adresse mail et adresse d’un site, c’est fini. La documentation du monde est immédiate et infinie. Pour l’écrivain, pour le lecteur.
Cela change notre rapport à l’espace et notre rapport au temps : Montaigne écrit sans arrêt depuis ses lectures, son quotidien, ses déambulations et voyages. Nous sommes dans la même invention, juste déplacée.
Acceptons-le : comment des formes neuves de situer le récit par rapport à l’expérience du monde ne viendraient pas naître là ?

 

4.
Hommage aux pionniers : quand en 1996, via Compuserve plus ensuite télécharger Netscape 1.0, j’ai pu télécharger les Fleurs du Mal sur Athena.
Quand j’ai recopié Illuminations et Saison en Enfer, puis le Spleen de Paris. Même un scanner c’était inaccessible.
Quand on a été trois en quinze jours à mettre Lautréamont en ligne, croyant chacun être le premier, on a compris que la première phase était passée.
Pour mon premier site, j’avais pour métaphore la vitrine de mon ami luthier. Il y met un moule, un fragment de bois brut, un vieil instrument racheté avant restauration. On sait qu’on a affaire au luthier, rien ne trouble la discrétion de ce qui se passe dans l’atelier.
Mais vite on a franchi la vitrine, maintenant on entre directement dans l’atelier.
Le travail au jour le jour, les esquisses, les chantiers, les outils.
Par exemple, on peut visiter ma bibliothèque, on peut assister à mes lectures, suivre mes ateliers d’écriture.
Dans la vie, je n’en fais pas plus que les autres auteurs, juste : qui veut pousser la porte voit ce qui se passe.

 

5.
Stratégies du contournement en écriture numérique : ne pas se laisser aspirer par la machine (apprendre à). Trop neuf pour ne pas être dangereux, alors comment ? Exemples Bergounioux, Novarina, Echenoz.
Traverser l’instance technique pour être en rapport avec la même sensation d’origine, ce qu’elle inclut de geste.
Formes naissant de la page écran : spatialisation de la page, rapport organique images.
Le temps même de la lecture devient temps numérique : le journal du matin et du soir, le courrier professionnet et privé, les photos de famille et le compte en banque, les mêmes pixels.
Apprendre à dactylographier les yeux fermés. Retour de l’oreille. J’écris bien plus au souffle et à l’oreille maintenant que la machine est devenue carnet.
Que nos méthodologies numériques ne diffèrent pas tant que cela des modes de compositions et réécritures de Jules Verne ou Balzac corrigeant leurs épreuves.

 

6.
De la subversion progressive des media.
La littérature n’a jamais pu se débarrasser de la presse comme instance de sa médiation sociale, de sa hiérarchisation symbolique, et l’espace critique est né dans l’intérieur de cette instance. Internet est par essence sa propre médiation, et ce qu’il produit de médiation des oeuvres remplace dès à présent l’instance traditionnelle.
Impasse des sites ayant voulu fonder un espace critique virtuel : c’est le contenu même de l’oeuvre, via sa présence virtuelle (qui ne coïncide pas avec l’oeuvre même), qui devient cette médiation.
Internet devient prescripteur. Mais pas encore d’échelle de cautionnement symbolique. C’est la jungle.
S’accrocher en attendant aux usages fixes de la critique : surannés mais bien fixes (exemples : Matricule, Quinzaine, leurs sites).
Les musiciens ont commencé à le comprendre, question de survie : ohé, amis auteurs, et de votre survie ?

 

7.
Dans le contexte évidemment d’un bouleversement sous-jacent bien plus massif : reconditionnement de la totalité du dispositif éditorial.
Recomposition de la chaîne du livre : épreuves en PDF, même plus d’étape papier avant l’impression même.
Impression à flux tendu, petits tirages qu’on peut recomposer à l’infini : le rapport même du livre au temps redevenu ductile.
La chaîne numérique réinvente aussi notre usage de la fabrication du livre. Qu’un écrivain n’écrive qu’un seul livre, à réactualiser toute sa vie, redevient enfin possible comme il l’a été pour Homère.

 

8.
La difficulté d’Internet, c’est seulement son imprédictibilité. Tout schéma est condamné à se voir écarter après quatre mois.
Alors travailler comme si c’était pour toujours, mais savoir que tout du travail peut à chaque instant basculer, dans sa matière même.
Même l’élémentaire lien hyper-texte n’est pas incontournable (fin des CD Rom, travailler sur l’environnement mobile).
Et personne n’a anticipé que la révolution principale serait la progression aussi immédiate du haut débit (comme j’en voulais à la BNF d’avoir préféré le mode page au mode texte pour Gallica : quelles belles découvertes le haut débit m’a permis dans ces pages, mais ils n’ont pas contourné l’impossibilité d’y chercher).

 

9.
Que protester contre l’envahissement numérique doit rester une prière quotidienne : c’est ce qui sauve notre rapport au livre, à la méditation.
Mais savoir que ceux qui seront à côté mourront plus vite. Le dialogue du livre et du site Internet n’est pas se faire de la pub. Ils sont organiquement complémentaires : on trouve sur le site des images, des recherches, des textes adjacents.
On constitue le dossier Internet d’accompagnement au livre : il fait désormais partie du geste de création lui-même.
On pourrait imaginer que seuls ont droit de lire ces dossiers ceux qui ont acheté le livre : il suffirait d’un mot de passe, changé chaque semaine, « entrer le premier mot de la page 172 », mais à quoi bon ?
C’est juste un pari. Via Internet on ne promeut pas le livre, on l’appelle.

 

10.
Pourquoi le traitement de texte est-il le logiciel qui a le moins évolué, voire même a régressé par rapport à sa ductilité des années 80 ?
Plus lourd, certes.
Exemples : fonctions intervertir, liste mots par fréquence, longueur moyenne de phrase. Pourquoi « genèse » de l’AFL n’a pas eu de suite ?
Perspective : fonction gestion de projet, merci l’usine.
Fabrication autonome de son propre Pléiade.
Paradoxe : comment l’informatique reprend des icônes (la plume et l’encrier, les vieux téléphones, la boîte aux lettres) des objets qu’elle annule : j’ai toujours trouvé ça louche.

 

11.
La technique.
En 1988, on vous regardait comme une bête curieuse parce que vous aviez un Atari 1040 : elles sortent où, les pages ?
En 1990, Jérôme Lindon : - Je refuse la littérature MacIntosh. Syndrome de la page écran toute lisse et toute prête.
Développement des sites personnels : qui doit s’occuper du site de l’écrivain ?
Que l’éditeur ait un site réussi, et l’écrivain lui confie sa présence sur Internet. Presque aucun auteur POL n’a de site personnel. Que manquent-ils ?
J’ai créé et animé pendant quatre ans une revue littéraire virtuelle, remue.net avant d’en laisser les clés à un collectif ami, incluant de nombreux dossiers virtuels qui étaient (et restent encore très souvent) la principale ressource numérique concernant ces auteurs : est-ce que j’avais à continuer cela, au détriment de mon propre travail ?

 

11 bis.
Ma propre peur de la technique : j’ai commencé en douceur en 1997 avec Claris Home Page qui était tellement simple.
J’ai muté en 1999 vers Dreamweaver, il a fallu pas mal de nuits clavier (c’est notre unité de mesure simple, la nuit clavier).
Je n’aurais pas fait en 2004 mutation php sans l’aide d’un ami [super]informaticien, Julien K.
Je pompe des scripts rss ou autre, mais je sais très bien ne plus maîtriser en totalité l’outil que j’exploite.
Jusqu’à quand pourrons-nous défendre un Internet vintage comme pour mes lectures publiques j’utilise ce micro MD441 ayant paraît-il appartenu à Frank Zappa ? Voir l’émouvant et minimaliste site que tenait seul Michel Butor.

 

12.
Paradoxes propres à l’audio et à la vidéo : renaissance de l’audio depuis les contenus téléchargeables, on prend l’émission de radio qu’on va écouter dans sa voiture ou dans le train, ou en faisant son jogging, ou pendant qu’on continue de travailler à l’ordinateur.
La vidéo exige qu’on lui alloue un temps exclusif : même si c’est dans un petit coin d’écran, et que vous laissez défiler le concert des Rolling Stones le mois dernier au Madison Square garden, capté clandestinement depuis un balcon et disponible sur le Net.
Le son, avec sa force archaïque et la magie du poste radio à galène, retrouve son immédiateté, sa capacité à passer d’un à un en égal : peer to peer.
Même les radios et télés en tiennent compte : on élabore chez soi le film ou l’émission, l’ordinateur suffit, comme il suffit pour le livre. Nous ne nous en saisirions pas ?
J’enregistre en ce moment la totalité de Rabelais, j’en ai pour plusieurs années peut-être, mais qui sont ces 160 inconnus qui chaque jour en écoutent tel ou tel passage ?
Et puis en même temps, le MERDRE de Ubu : du texte nous sommes, du texte nous resterons. Lisibilité sur écran, besoins typographiques, proclamer encore et encore l’imaginaire du texte, l’histoire qu’on raconte, passion de conteur, et c’est l’écran encore.

 

13.
Ce qui est rehaussé, c’est l’idée de communauté.
Le mot surfer était idiot : on ne laisse pas porter par la déferlante. C’est plutôt de remonter là où se forme la vague qui est difficile.
Le paradoxe d’Internet, depuis le début, c’est d’enlever la botte de foin pour vous donner tout de suite l’aiguille.
Se forment des communautés très restreintes : lecteurs de Pascal Quignard, liste Gaston Chaissac.
Chacun, dans sa main, tient quelques aiguilles : je participe au forum Led Zeppelin, j’échange sur Litor forum littérature et ordinateur. J’en suis probablement la seule intersection.
La richesse d’Internet, c’est de vous proposer miroir de votre singularité, la rendre active. En cela aussi Internet est une invention définitive.

 

14.
Mystère des visiteurs sur Internet : inauguration d’un espace décloisonné.
Au stand presse de la gare, on met les étiquettes : culture, informatique, sciences, actualité.
Les amis que je me suis fait à force d’Internet habitent très loin ou tout près, sont de tout horizon disciplinaire.
Ne rêvons pas, on fait chaque matin le tour des blogs amis comme on fait le tour du pâté de maison, mais ce décloisonnement est une mise en relation neuve, dont quoi les couloirs de la Fnac aussi nous avaient éloignés.

 

14bis.
Corollaire : le balancement permanent déception/souhait où je suis par rapport aux commentaires. Magnifique outil de discussion publique, mais évidemment une prise d’écriture totalement marginale dans le taux visiteurs écrivants / visiteurs globaux. C’est l’irruption à nouveau de l’écriture comme parole, ou trace spontanée, là où on concevait le site comme parole d’intensité. C’est la mise à même niveau graphique de la parole qui suscite et de la parole accueillie. Quant aux paroles en réponse plus profonde, elles continuaient de se dire plutôt par l’espace privé du courrier.
Tel journal mettant désormais en avant ce brouillage collectif des commentaires plutôt que ses articles de fond : pour l’instant, je préfère me priver du miroir.

 

15.
Restauration d’une idée de proximité : sur Internet, il faut soigneusement s’organiser pour dissimuler (j’ai une page secrète, avec des documents de travail partagés, des projets en cours, et tout Saint-Simon à télécharger) : qui n’a pas cherché son propre nom sur Google ?
Ma présence virtuelle, ce qu’il y a d’intime dans mon site, est accessible à mes voisins, à mes enfants, à la personne que je sollicite pour un travail.
De même, si j’habite Toulouse, Montpellier, Bordeaux, je regarde le site de ma librairie avant d’y aller fouiller dans les livres.
La force d’Internet c’est aussi de restaurer un voisinage, une singularité, dans la proximité que l’idée de ville a détruite : on ne connaît pas son voisin de palier, mais on parle à celui de Reims ou Menton ou Rezé comme on se retrouve à la machine à café du couloir).
On se promène dans la librairie à Toulouse, le libraire est à l’étage, vissé à son ordinateur : et c’est indissociable.
Sites d’éditeur, sites de libraires, sites d’auteur : dans le basculement devenu global, faire provisoirement chacun pour soi.

 

15 bis.
Le licite et l’illicite : Internet trop neuf conceptuellement, trop mouvant, pour attendre les lois. Avoir des gigas à Honolulu, être prêt à éventuelle migration.

 

15ter.
Discussions sur le droit d’auteur, le livre numérique, tout ça : finalement c’est une queue de comète. Ce qui compte : ce qui se crée en ce moment, spécifiquement, pour et par le Net. S’inscrire là.
Etre déjà dans une articulation : le Net avec le livre, mais la litttérature aussi par l’intérieur du Net.

 

16.
Inutilité relative de ma bibliothèque numérique : je suis très fier d’avoir sur mon disque dur (c’est tellement peu de places, les octets d’un livre) tout Rabelais, tout Montaigne, tout Balzac, tout Proust, le Littré et quelques autres.
J’ouvre souvent Baudelaire, Rimbaud ou d’autres, mais pour des recherches précises, ponctuelles. Pas pour les lire.
J’aurais Gracq, Michaux et Ponge ou Artaud, les livres me deviendraient encore plus précieux de pouvoir bénéficier d’incursions numériques.
Chercher page chez Montaigne, on ne trouve que les petits valets des princes, mais cherchez cahiers, et vous avez en trois secondes Montaigne écrivant.
Ce qui est dangereux, dans la bibliothèque numérique, ce ne sont pas les lecteurs, c’est ceux qui essayer de les revendre, ou réimprimer à bas prix : en gros, les liquidateurs de l’édition.

 

16 bis.
Sur Internet aussi, éditer est un travail.
J’aimerais disposer, même à titre onéreux, d’un Michaux numérique comme je dispose d’un Proust numérique.
Chercher dans Proust au mot corps ou au mot électricité, voilà ce qu’il me faut.
L’irruption de véritables instruments d’édition dans l’espace Internet pourrait y restaurer aussi les symboliques (ou les cautions, comme pour les articles scientifiques) qui lui manquent.
Rançon du dominant : les blogs liés aux formes dominantes ou les plus consensuelles de la littérature dans ses usages affadis, deviennent aussi les blogs consensuels de l’espace virtuel : inventer un Internet noir sous le premier ?

 

16 ter.
Intermède comique : les revues et l’université préfèrent toujours le papier (exceptions, mais vite dénombrables).
Même les colloques sur le numérique ils veulent en faire une revue papier qui sera morte avant de naître, merci les arbres.
Démarches régulières d’auteurs qui souhaitent voir accueillir sur mon site un texte avant de le publier ensuite dans une revue graphique, considérée comme plus sérieuse : maintenant je mets à la poubelle. Publiez sur le Net si vous voulez être lu, mais publiez-y vraiment.

 

17.
Des écrivains qui prétendent n’y rien connaître à la technique : ils ne savent pas non plus se servir d’une cafetière électrique, d’un téléviseur ?
Axiome : bien sûr, qu’Internet est bien moins compliqué qu’une cafetière.
Le surgissement massif et en voie de se pérenniser des blogs, c’est la quasi évaporation du saut technique minimum. Pas besoin de programmer. Un blog réussi peut être très moche.
Mais, personnellement, le plaisir que je prends à programmer moi-même c’est que du travail sur la page écran, et l’organisation de ces pages, naît le statut même du texte.
Je crois que ce à quoi les écrivains résistent, ce n’est pas à Internet, c’est à l’idée que leur propre statut ne va plus de soi, que dans la dureté et le prédicat économique d’aujourd’hui il n’y a plus de bulle stable pour ce qui devrait perdurer : aujourd’hui ferme la principale librairie place de la Sorbonne, c’est d’un état de guerre dont nous parlons, le livre-loisir ne rattrape rien.
Internet n’est pas ici une cause, il est un rebond. Et encore un miroir.

 

18.
L’outil nomade.
On hésite à jeter de l’informatique qui marchait encore. Un scanner dépassé, son vieil ordinateur portable. On les garde. Ils vous paraissent d’un âge incroyable, on se demande comment on faisait, avec si peu de disque dur (mon premier ordinateur n’avait même pas de disque dur), si peu de mémoire vive, une des rares belles expressions de l’informatique. On faisait quand même, et déjà émerveillés.
J’ai tout de suite aimé les ordinateurs portables (la première fois que j’en ai vu un, à Stuttgart je crois, en 1992, très cher pourtant), parce que tout d’un coup on s’en sert comme d’un carnet (d’ailleurs, mes carnets aussi je les ouvre comme un couvercle, j’écris à la perpendiculaire des lignes).
Proximité du clavier et de la page, touche qu’il n’y a pas besoin d’enfoncer.
Incapable d’écrire sur un ordinateur de bureau.
Et puis l’idée du voyage. Baudelaire n’avait pas de table chez lui : j’écris ce texte dans le train.

 

18 bis.
Avant, on avait le calepin, le stylo. Les peintres leur carnet et l’aquarelle, ils étaient tout de suite dans l’ébauche, la peinture a toujours été transportable, se faisait sur le motif.
Tout d’un coup, on nous a permis à nous écrivains la même chose qu’aux peintres l’aquarelle.
Et la WiFi une nouvelle étape : que j’aille n’importe où, c’est un instinct : on se connecte où, on se connecte comment.
Ma présence au monde inclut la présence déspatialisée du Net, et la possibilité que les mots que j’inscris aillent y résonner.

 

18 ter.
De l’ordinateur non pas comme propriété privée, mais comme lieu de l’intime : les double-fonds des anciens secrétaires. Liste des choses secrètes que je stocke dans mon ordinateur (non, je ne vais pas vous les dire : elles sont secrètes). L’archivage des correspondances, les notes qu’on prend pour soi seul. La violation qu’en propose ces jours-ci Google, comment je pourrais l’accepter ? Visite de l’atelier, de la pièce de travail, oui. Retourner toutes les toiles empilées contre le mur, dans le cabinet d’angle, non.
Je ne crains pas Google, juste : on marche parfois de façon divergente. On travaille beaucoup, quand on tient un site, à anticiper sur leurs algorithmes.

 

19.
Comment gagner de l’argent avec Internet ?
Quand on y passe sa vie, on pourrait se dire que ce serait une juste récompense, mais non. Je gagne ma vie en exerçant le métier d’écrivain, livres, radio, films documentaires, ateliers d’écriture, pour passer le plus gros de mon temps dans un site qui invente un statut et des pratiques d’écriture sans modèle préalable, et donc sans rétribution.
Il n’y a pas pour l’instant de modèle économique lié à une pratique culturelle de l’Internet, tant pis.
Nous ne voulons pas des publicitaires ni de leurs miettes, nous ne souhaitons pas vendre de produits associés : même pas des CD ni des tee-shirts.
Mais la diffusion rapide et l’impact des textes Internet déplace le statut même d’écrivain : du samizdat contre l’affadissement du monde, et la reprise de nos textes dans des sites commerciaux ou des sites de presse.
Nous devenons fournisseurs de contenus sans intermédiaires : incroyable sur remue.net le nombre de fois où des éditeurs et journaux nous demandent à reprendre tel ou tel texte, y compris pour des manuels scolaires.

 

19 bis.
Et si, sans même m’en apercevoir, j’avais déjà commencé à gagner de l’argent via Internet, en tant qu’auteur ?
Valorisation de mes lectures publiques, rétribution que je demande pour mes performances, possibilité de construire bien plus solidement un projet en amont.
A côté de la logique de droits d’auteur se développent dès à présent d’autres modèles pour un statut artiste de l’écrivain.
L’important à comprendre, c’est cela : « à côté ». Non pas contre la logique des droits d’auteurs (un bon quart des cultures actuelles de l’humanité vit hors des logiques de droit d’auteur), mais dans le même espace d’une effectivité du langage sur le monde, où nous intervenons comme artistes.
Même cette conférence, prononcée gracieusement à la SGDL, est à vendre ensuite.
Corollaire : coût, machine, logiciels, périphériques, abonnements, connexion, téléphone, train, lectures, café, qu’exige la préparation de cette conférence.

 

19 ter
Corollaire (comique) : escroqueries sur Net.
Concours de poésie, les meilleurs seront édités, versez 20 euros pour participer : coût de l’opération 2000 euros, c’est rentable à partir de 100 pigeons, ça a la vie dure.
Ceux qui vendent par abonnement une nouvelle mensuelle, livrée par e-mail : ça gagne peu, ils renoncent, mais d’autres essayent.
Ateliers d’écriture en ligne, corrections de manuscrit accompagnée par e-mail.
Ce qui est surprenant, c’est finalement que si peu d’esbroufe, par rapport à tout ce qu’on trouve de bien.

 

20.
Les écrivains ont toujours perdu du temps.
Même Flaubert n’écrivait que trois ou cinq heures par jour. Ou bien, de Stendhal à Faulkner, via Artaud : des temps d’écriture intenses et ramassés. De toujours, les écrivains passent leur temps d’exercice de la langue à bien autre chose qu’écrire.
La correspondance, Flaubert, Proust, Balzac. La presse : Dickens, Dostoievski et son journal.
L’étude du monde réel par le voyage, la flânerie qui invente la ville (Baudelaire).
« Vous y passez combien de temps ? », me demande-t-on souvent d’un ton méfiant.
Juste ce temps social immémorial de l’écrivain, le temps inhérent à la pratique de l’écriture depuis bien longtemps. Simplement transféré sur le Net.
Beau temps que je ne me sers plus du courrier postal, sachant pourtant ce que j’y perds.

 

21.
L’interactivité : de la parole à l’écrit.
On inscrit un texte, les forums y répondent par de la parole écrite.
Misère des forums, commentaires et autres bavardages. Ceux qui ne parlent qu’à condition de pseudo : « pouille » vous dit toujours des choses désagréables.
Ceux qui ne parlent que sur le site des autres. Le nombre si restreint de ceux qui se saisissent des forums, quand d’autres, qui comptent bien plus, se contenteront de vous faire savoir, à autre occasion, qu’ils ont été attentifs, qu’ils ont lu.
Pourtant, cette contrainte de l’accueil des autres je l’accepte. Ils viennent écrire sur le territoire que j’ouvre, j’en fais parfois autant chez eux.
Bien du balbutiement, là.

 

22.
Premiers âges d’Internet : des ressources, qu’on retrouve comme de vieux amis.
Passer voir de temps en temps ce qu’il y a de nouveau. Site Kafka international, une fois par mois. BNF dossiers virtuels, chaque trimestre.
Maintenant, un site où on retrouve le même contenu, on est déçu.
La variation tend à occulter les ressources.
On écoute cette variation : Internet a le bruit de la mer (presque), avec pour rançon l’affaiblissement qu’est tout bavardage.
Est-ce que ce phénomène peut trouver de lui-même une limite ?

 

23.
Il n’y a pas un espace traditionnel, graphique, de la littérature, et Internet qui en serait une médiation, un complément ou un appui.
Naît sur Internet une forme d’expression particulière, relevant du geste littéraire parce qu’elle intervient sur les mœurs, les représentations, en appelle à une poétique.
Elle relève de la littérature parce que se déployant par la langue.
Elle n’appelle pas à la cessation de l’espace amont, mais se développe désormais dans un principe d’autonomie.
Je n’écris pas pour Internet, j’écris là où ça m’entend, là où ça cogne, là où ça rêve.
D’ailleurs, je mets souvent mes rêves sur mon blog, dès le matin.

 

24.
De la permanence des utopies : le papier numérique évacue l’eBook avorté.
Du texte sur téléphone, bof : mais les téléphones changent, et disposent d’un étonnant statut symbolique.
Ma bibliothèque sur écran plat mobile intégré à ma table de chevet.
Le livre à l’unité, perspectives.
L’idée de l’écriture collective : wikipedia, writely.
Pourquoi pas l’ordinateur mental : vous pensez, il écrit.
Nous pourrions penser ensemble, et ce serait encore langage.
Lesquels d’entre nous sont vraiment prêts pour la bascule papier numérique ?
Pourquoi un papier plat : les sphères de Borges dans l’Aleph. D’ailleurs, on réfléchit aussi à des cylindres de lecture : l’ancien codex de retour ?
Je rêve de ma propre main devenue immédiatement numérique.
Texte en paume : écrire sur ma paume gauche avec les doigts de ma main droite, expédier le texte juste en levant la main vers le ciel en pleine ville.
Me lire dans la main : il y a déjà les lignes.

 

25.
Fétichisme de la machine : la plus belle, la plus rapide est celle qui se fait le plus facilement ignorer.
Les musiciens aussi aiment leur instrument.
On ne redécouvre la nature binaire et objectale de sa machine que lorsqu’elle tombe en panne.
Le poème dont on se souvient, non.

 

25 bis.
A quoi sert un site ? A ceci.

 

26.
Paradoxe dès à présent principal de l’Internet : en route vers sa propre disparition.
Dissout dans utilisation ou présence généralisée qui le rendra à court terme non pas invisible, mais transparent.
Ne compte pas Internet, mais à mesure que machines et connexions se répandent, et l’usage personnel de l’ordinateur dans un rapport de champs élargi (musique, images, gestion quotidienne, courrier tout aussi bien que l’écriture évidemment solitaire, sauvage : c’est à nouveau la question de l’exercice de la littérature qui réémerge, et non pas la question de l’écriture numérique.
A terme, ce texte s’annule : ce qui reste est littérature.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 mai 2007
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Messages

  • Réponse ici de Patrick Rebollar : [à propos de la non-évolution du traitement de texte, point 6] parce qu’on n’en a (presque) plus besoin. Je ne m’en sers plus qu’une ou deux heures par semaine. Le traitement de texte servait à préparer des textes imprimables, pour être transmis, imitant la lettre manuscrite (en-têtes), la revue (colonnes), le journal, le rapport, le livre (édité par soi-même), etc., tout ce qui formait le monde de l’imprimé et que l’on pouvait imiter - que ce soit pour y entrer ou pour le refuser. Or, il en est de moins en moins question : si j’imprimais mon JLR pour le diffuser, il n’aurait que cinquante lecteurs par an, alors que dématérialisé comme ceci il en a au moins cinquante par jour. Il reste des usages professionnels du traitement de texte, mais ils disparaîtront vite, d’ici cinq ans. Par contre, ses fonctions principales s’intègreront dans de nouveaux outils en ligne (exemple actuel : Writely).

    Je suis, Patrick, en parfait désaccord. Je repense toujours avec nostagie au Rédacteur, le logiciel de traitement de texte Atari conçu vers 1988 pour Libération. On pouvait intégrer nos propres fonctions. Par exemple, inversion de deux mots, très utile pour moi. Ou alors, fonctions d’analyse statistique : longueur moyenne de la phrase, un critère qui m’était sacrément plus indicatif que le "phrases trop longues" laconiques du "correcteur" grammatical de Word. J’ai essayé Writely, mais que pourrais-je en faire ? Chez moi, OK, encore je n’ai pas envie de dépendre de l’humeur du réseau pour travailler à un texte. Mais quand je m’isole 2 semaines dans un gîte rural, c’est mes meilleures périodes de travail, hors connexion. Ou dans le train, ou dans les hôtels en 56k. Et je n’imagine pas confier à un logiciel en ligne un manuscrit complexe de 400 pages avec des index, une hiérarchie. Je guette les logiciels, et surtout la nouvelle génération de logiciels libres, pour les traitements de texte, nombreux à être plus sympathiques que Word, d’ailleurs. Mais ils continuent d’en être comme un décalque.

    Je te rejoins par contre en ceci : écrire en ligne déplace notre rapport à l’instant même de l’écriture. Depuis toujours, recevoir un livre imprimé, ou découvrir son texte en revue, c’est un choc bien plus déstabilisant que même le lire en "épreuves". En publiant mon texte sur Internet dès sa conception, je suis mieux armé pour le pousser...

    Reste que je suis frustré de la non-existence absolue de logiciels voués à l’écriture littéraire, par exemple des pages écrans où on pourrait librement positionner les mots dans l’espace page (voir les manuscrits de Hölderlin). Ceux qui existent (logiciels d’aide à écriture scénaristique, par exemple) ont une trop triste conception de la chose : personnages, chronologies, fiches...

    Enterrement prématuré ? Là encore, question recoupe l’horizon même du livre : que souhaitons-nous concevoir ? Je rêverais aussi d’un logiciel qui accumule à mesure la totalité de mes articles ou textes ou livres dans un seul fichier avec arborescence. L’ordinateur joue ce rôle via la gestion du disque dur, le site Internet joue ce rôle via ma propre intervention, mais jamais on n’a posé la question d’un logiciel qui fonctionnerait selon le principe du "composez vous-même votre Pléiade d’oeuvres complètes, annexes, commentaires, variantes..." Et pourquoi pas ?

  • François, connais-tu cela : http://www.writely.com/ ?

    Écrire à plusieurs mains.

    Mais peut-être aussi cela pourrait-il changer quelque chose pour les écrivains ?

    Amitiés

    Laurent Grisel

    Oui, Laurent, je connais, et j’ai même un compte perso sur Writely, histoire d’essayer, d’ailleurs nous en parlions plus haut avec Patrick R.

    Je suis bien sûr très souvent dans des conditions appelant écriture collective. D’abord pour l’écriture utilitaire. Pour une pièce, un film, une lecture, sans parler de prises de position citoyennes, on élabore à 2, à 3 ou plus un texte qui intègrera apport de chacun. Seulement, sans rien reprocher à des amis comme Charles Tordjman, mon binôme pour le théâtre, pourquoi les embêter à se connecter et écrire en ligne ? Pour l’instant on s’en tient au ping-pong d’un fichier rtf transmis par e-mail. Cela pourra évoluer, pourquoi pas.

    Mais il y a une instance plus fondamentale de la question. En pensant à Ralentir Travaux et autres exquisités surréalistes rassemblant interventions plurielles, et non des moindres. Mais cela rejoint-il, hors la fragile conjonction d’un surgissement, l’oeuvre de Breton, Char et Eluard ? Il y a d’autres exemples : Erckmann et Chatrian auraient aimé Writely peut-être, dans cette écriture à deux corps deux têtes. On peut imaginer Rimbaud et Germain Nouveau s’y essayant : ils le faisaient bien sur papier...

    Mais j’ai tendance à penser que l’instance du singulier est d’autant plus nécessaire, dans cette période de mutation diffuse. Qu’un livre qui ne nous satisfait pas est un livre qui ne va pas au bout de sa singularité propre. Saurions-nous, dans le contexte d’une écriture à plusieurs, ne pas équilibrer l’état final du texte depuis ce qui nous est admis et partagé ?

    Je trouve très beau que nous soyons rassemblés désormais à pas loin de 40 pour rédiger remue.net et je trouve très novateur l’habitude que nous prenons d’intervenir discrètement, complétant par un lien, développant tel point, dans ce qu’un ou une autre a mis en ligne. Le rêve du texte unique n’est pas mon texte. Livre fait de mille voix et mille livres, plus.

    Hors hapax.

  • une ébauche, quelques notes tirées du stock, en vrac elles aussi...

    outils-matière web

    on parle de support web de média web, mais peu de matière web
    outils, matière, perspectives


    web =

    le web c’est contenu & ressources _ c’est réseau & liens _ c’est outils - matière (souvent oublié) _ c’est aussi adresse

    web _ façon de faire

    • réseau
    d’abord dire réseau, collectifs, rencontres des autres, retours, lecture
    on se rapproche via nos tentatives avec le support web,
    (liens à tous les sens du terme : hypertextuel et créer des liens, des liaisons, des relations)
    mais aussi zones, desquelles on sort peu finalement

    • outils - matière
    de plus en plus là que ça se passe pour moi
    via nos tentatives avec le support web,
    encore pauvrement exploité, en tout cas en tant que :
    support-outils créatif + multi-matières + vivant & in progress + immédiateté + visibilité
    une nouvelle "pâte"

    • contenu

    non pas tout mettre dans ce web
    mais une partie lisible
    choisie
    in progress
    mais déjà bien équilibrée
    pas tout mettre en total cours d’ébauche

    • adresse
    le web c’est, d’abord, peut-être aussi, mystère de l’adresse

    qui lit, regarde, consulte ? bouteille lancée, rattrapée par certains ? qui vient s’attraper dans cette toile ?


    attendre le livre encore ?

    • j’allais dire je vais me passer du livre... de l’édition
    mais j’ai pas eu de livre.. pas d’éditeur...
    est-ce si rare que cela, pour quelqu’un qui construit ouvrage ?

    toujours est-il

    se passer du livre
    là sur le web plus fort plus à fond plus ouvert plus péchu plus là là là
    plus intense ici

    et puis si je veux vraiment un livre je peux toujours le construire (cf 4 livres blancs)

    • même pré-occupation et qui, forcément, en ce moment tendent vers mes nouvelles découvertes de l’outil-matière web pour l’écriture (nouvelles possibilités, avec détachement de l’attente du livre publié)

    accumulation/écrasement de ce qui est posé sur le web

    ainsi des vagues, ainsi des strates géologiques, l’accumulation écrase-t-elle, efface-t-elle la vague précédente ? l’accumulation fait-elle plus disparaître que ce qui est dans les bibliothèques papier, ajouté, compulsé, collectionné, au fond de quelque grenier ou cave d’archives

    nternet a le bruit de la mer (presque), dit fb

    et puis le virtuel serait-il finalement socialisant ?

    oui ce que permet ce foutu net (cet écran qui dit-on isole), relier, créer, révéler les accointances
    d’ailleurs l’une des fonctions première du net, le lien, eh bien ce net, bien que souvent décrié comme trop virtuel, désocialisant, finit par créer du lien, du vrai

    Voir en ligne : parl

  • Skuz, François, j’aurais dû copier moi-même (moi-mêle) ma réponse. D’ailleurs partielle.

    Normal que tu sois en désaccord sur certains points. Car c’est selon usage réel et selon fantasmes insus. Pour usage réel, je pense que j’écris moins que toi et surtout dans moins de directions différentes, donc moins large palette de besoins de mon côté.
    Mes fantasmes, il y a vingt ans, c’était fabriquer le livre moi-même (mise en page, titres courants, etc.), même sans lecteurs, et pas de faire paraître un livre.

    Pour le collectif, c’est un mode d’écriture en cours d’invention, notamment pour faire travailler les étudiants qui doivent me rendre des devoirs alors qu’ils sont en voyage linguistique en France ou au Québec...

    Sur les autres axiomes, je suis globalement d’accord et partiellement acteur, d’ailleurs.

    Quant à la "déréliction en voie d’accélération de la presse littéraire" et l’"impasse des sites ayant voulu fonder un espace critique virtuel", je suis bien évidemment d’accord.

    Le journalisme est, au sens propre, désemparé par la publication électronique individuelle (PEI). Les journalistes (littéraires aussi) jouent leur jeu en fustigeant des excès et des manques, mais il y a suffisamment de bons sites et de bons blogs pour que ces attaques soient marginalisées et ridiculisées, plombant à chaque fois un peu plus le "journalisme".

    Que doivent-ils faire ? D’abord humblement se renseigner, se plonger longuement dans la lecture du web, s’imprégner de ses ambiances, ses productions, ses chemins de l’un à l’autre. Participer, parce que c’est le seul moyen pour eux de sentir la réactivité du milieu. Puis (ré)essayer de faire leur métier.

    Mais as-tu déjà vu un "journaliste littéraire" laisser des commentaires sur ton blog ? Moi, sur le mien, jamais. Sur les autres blogs où je vais, jamais non plus. Ils refusent. Ils ne fraient pas avec "nous". Ou ils n’y pensent même pas. Est-ce que leurs lignes doivent toujours leur être payées ? Est-ce un refus de se mêler à "nous" ? Ça évoluera...

    Voir en ligne : JLR

  • Litor diffuse ce matin une note (un peu langue de bois, d’ailleurs) concernant une conférence à propos de la définition du mot "document" dans son usage numérique. Pareil, il me semble que gros enjeu à définir ensemble le mot "acteur" ("j’en suis partiellement acteur") ?

  • si les générateurs de texte utilisés seuls sont si décevants

    si la plus riche bibliothèque numérique utilisée seule ne remplace même pas les vrais livres

    si les logiciels pour écrire à plusieurs donnent bien moins envie que nos petits affrontements forum

    si on écrit toujours avec ses morts

    est-ce qu’on ne pourrait pas inventer quelque part un site incluant générateur, bibliotèque numérique, logiciel d’écriture collective, où votre mort préalablement choisi (Michaux, Sarraute, Sam ou Simon, Marguerite) viendrait vous saper et vous porter un petit cran plus loin ?

    les musiciens jouent bien Bach, Berio ou Scelsi (que je t’ai fait connaître, FB...)

  • (...) Que reste-t-il au livre qui lui serait spécifique, quand la musique est devenue indépendante de son support ? (....)

    Le livre n’est pas indépendant de son support. Le livre a déja subi toutes les concurrences possibles et imaginables. Il est déjaen situation de sur-concurrence. Si le livre avait dû disparaître, ce serait déja fait. Toute concurrence du livre est marginale par rapport à la masse préexistante. Le livre tient à sa qualité d’objet (pourquoi vend on des iPods, plus chers que les autres engins du même type ? Pourquoi Apple survit-elle ? Au moins en tant qu’objet plutôt que fonction) transportable, ductile (combien pertinent ce mot que tu as employé) et surtout mobile, transportable, résistant, simple, non tributaire de contraintes techniques. D’une certaine manière, c’est l’écologie du livre qui non seulement le sauve mais le garantit.


    Pourquoi le traitement de texte est-il le logiciel qui a le moins évolué, voire même a régressé par rapport à sa ductilité des années 80 ?

    Word 3 pesait 365 K. Pas Mega : Kilo-Octets. Word 3 contenait plus des trois quarts des fonctions actuellement usuellement employées pour un traitement de texte.
    Le meilleur logiciel graphique que j’aie jamais utilisé est Aldus Superpaint, qui n’existe plus depuis près de 10 ans.
    La meilleure intelligence artificielle stratégique que j’aie jamais rencontrée était dans le War in Russia de Gary Grisby qui tournait sur Apple II avec 48 Ko de mémoire.
    L’intelligence de programmation, laquelle conditionne l’agrément, la pertinence, l’ergonomie d’un logiciel, n’est pas fonction de la puissance disponible. Elle est fonction d’elle-même. C’est de l’intelligence tout court. Pas plus disponible en informatique qu’ailleurs.

    Pourrons-nous défendre un Internet vintage comme pour mes lectures publiques je préfère ce micro MD441 ayant paraît-il appartenu à Frank Zappa ?

    Non. La loi de Moore (doublement de la puissance des processeurs en 18 mois ), ou son équivalent, est applicable à l’internet. Le mot internet n’existait pas voici 12 ans. On pourra défendre un internet vintage à peu près comme on crée des clubs d’utilisateurs de 4CV Renault. Mais il faut se rendre à l’évidence. Les ordinateurs quantiques ou bio-technologiques, s’ils voient le jour (les prototypes existent) aux alentours de 2020, défient l’imaginaire même. Une seule de ces machines serait équivalente à la totalité de la puissance de calcul informatique installée dans le monde en 2001. En matière informatique, le vraisemblable, c’est la science-fiction, et HAL est pour demain.

    Le journalisme est, au sens propre, désemparé par la publication électronique individuelle (PEI). Les journalistes (littéraires aussi) jouent leur jeu en fustigeant des excès et des manques, mais il y a suffisamment de bons sites et de bons blogs pour que ces attaques soient marginalisées et ridiculisées, plombant à chaque fois un peu plus le "journalisme".

    On ne comprendra pas l’effroi du journalisme face à la PEI sans y intégrer la notion de pouvoir. Le pouvoir du journalisme est essentiellement lié à la raréfaction du mode de diffusion de l’information. Cette raréfaction est organisée politiquement et économiquement, par exemple en matière audiovisuelle, notamment grâce à la technologie. Mais la technologie de l’internet, issu de l’Arpanet, est conçue pour résister à la contrainte, y compris politique et économique et elle tend à détruire la rareté de la diffusion de l’information, et par là-même le pouvoir du journaliste. Pouvoir politique : si tout citoyen peut se déterminer librement sans passer par l’intermédiaire du journaliste, ce dernier conserve les clés d’une cité dont les portes n’existent plus. Pouvoir économique : si tout le monde peut devenir Tintin grand reporter, Tintin n’est plus vendable.

  • Difficile de savoir par où commencer.
    Je remercie François Bon pour son texte.
    J’aimerais énormément le prendre et le mettre sur mon site http://leverbal.org/unlivre (est-ce un "writely" ? peut-être...)
    Je peux ?

    Je commente un peu en vrac.
    2. Marrant de voir que certains auteurs qui ont remis en cause le droit d’auteur avant l’apparition du net est une longueur d’avance (courte ?) maintenant de par leur présence virtuelle. Exemple : Debord.

    5. La dactylographie (même les yeux fermés) est une pratique à mon avis transitoire. Y exceller est d’autant plus amusant car bientôt obsolète.

    6. Question de temps. Les nouvelles générations sont pour l’instant moins attirées par la lecture que par le jeu et la télévision, mais la pauvreté de ces deux occupations ne devrait pas durer. Quand le besoin se fera sentir de lire, et pas simplement des blogs, ça bougera.

    6 bis. Il y a aussi une littérature qui se destine au web.
    Pour l’instant l’une de ses principales caractéristiques est l’utilisation de l’aléatoire, que ce soit dans la production même du contenu (par exemple les, effectivement, décevantes productions proposées par les générateurs de texte) ou bien dans sa consultation (http://leverbal.org/unlivre, modeste exemple)

    7. La progression du haut débit résulte avant tout d’une planification politique. En septemebre 2003 j’ai assisté à une conf où un Commissaire du Plan donnait une estimation très précise du débit moyen à l’horizon 2010. Jusqu’à présent je crois qu’il ne s’est pas trop trompé, pour fin 2005 il était question d’un débit moyen de 5 Mb/s.

    8. Les accès par mot de passe ferait la joie des crakeurs, mais à part ça...

    10. Quid de la tentative, relayée par Télérama à l’époque, vers 2002, du traitement de texte qui permettait de raturer, de réécrire par dessus un texte, d’écrire en marge et dans n’importe quel sens, mais de ne jamais effacer ? Il avait été proposé gracieusement à plusieurs écrivains pour en faire un test médiatique, mais depuis ? En tout cas, ce n’est pas la difficulté de programmation qui fait barrage, c’est bien plutôt la finalité économique d’un traitement de texte pour le marché des écrivains... Seul le libre pourra peut-être aider le livre... Mutation du lyber...
    (http://leverbal.org/unlivre, c’est une coïncidence, bien sûr...)

    11. Je me souviens encore de mon prof de philo qui en 1997 nous prédisait l’échec du net, devant la force de l’objet papier...

    11 bis. Le musée de la micro-informatique est à construire... Il existe aussi les émulateurs qui permettent aux nostalgiques de jouer sur un Pentium 5 à leurs vieux jeux de Super Nes ou de Mega Drive...

    12. Beaucoup de programme de télévision sont conçus pour que la ménagère de moins de 50 ans puisse continuer à cuisiner ou à repasser... L’enregistrement (simple) par voix/voie synthétique des oeuvres est pour bientôt, je pense. Heureusement ?

    13. Remonter là où se forme la vague ? Souvent ardu en effet... Un bon exemple de grimpe.

    16bis. ça rejoint un peu le 10.

    17. Tout à fait d’accord. Je mettrais bien un lien, mais je crois que je commence à devenir hyper-redondant :)

    19. ...et à dupliquer virtuellement ?

    21. Balbutiements, qu’il faut parfois accompagner d’un prosélitisme si peu attrayant...

    23. Ce que j’aime, sur Internet, c’est que publier un texte en blanc sur noir, ça ne coûte rien de plus que de le publier en noir sur blanc. Et c’est souvent mieux pour les yeux, d’ailleurs...

    24. L’idée de l’écriture collective est multiforme, elle peut être exploitée de façon très formelle, et donner des résultats très variés... Mais elle reste encore énormément sous-exploitée à mon sens...
    Pour ce qui est de l’utopie numérique, il ne faut pas sous-estimer la puissance du regard. Il existe déjà des lunettes qui permettent de superposer une image virtuelle sur une image réelle (cela existe pour réparer des imprimantes, par exemple).
    On peut rêver d’une paire de lunette qui enregistre ce que le doigt écrit dans l’air, et qui l’afficherait en petit dans un coin du champ de vision... Et d’un signe, une araignée ? une planche de surf ? on dicte à la paire de lunette de publier sur son blog...

    25. Bizarrerie ? Comment convoquer des icônes du futur ?

    26. Un dernier pour la route :)
    http://leverbal.org/unlivre

    Voir en ligne : Leverbal

  • merci pour cette réaction-contribution, et de nous faire découvrir votre site LeVerbal

    il y a certainement besoin de multiplier ces visages composites, ces utilisations du Net même si elles ne se rencontrent pas

    j’ai pu tester moi-même le logiciel Genese de l’AFL : j’avais travaillé pendant plusieurs heures à une petite réflexion sur Perec, en m’efforçant de noter la totalité de ce qui me traversait la tête, et en multipliant dans le texte, par incises et arborescences, tout ce que je pouvais associer à ces réflexions

    à la fin, j’avais réduit le texte à ce qui concernant seulement Perec, tout en sachant que la totalité des écrits intermédiaires restait là, invisible sous le texte

    le résultat avait été exposé sur une borne interactive de la BNF dans le cadre de l’expo Brouillons d’Ecrivains, ça doit encore être consultable ?

    malheureusement, la machine était un PC portable vraiment inconfortable par rapport à mon Powerbook ou iBook de l’époque : pour moi, le confort clavier écran c’est l’équivalent de la qualité papier stylo plume autrefois (voir Rabelais : "bon Ganivet de Lyon tarabin tarabas" sur son plaisir d’écrire)

    j’aurais souhaité aussi que l’AFL me fasse une copie format txt ou autre transposable Mac de ce que j’ai laissé dans leur bécane, mais... z’ont jamais eu le temps ! ça restera un beau souvenir d’impro

    Voir en ligne : tumulte

  • Petites réflexions comme çà ... dans le genre « obstiné » et gratuit ....

    Pour frayer il ne faut pas que l’internaute soit effrayé sinon il en fait très vite les frais.

    Au frotti-frotta internautique certains se brûlent et finissent par parler tout seuls ou à un petit parterre d’initiés plus ou moins complaisants.

    Ne sous-estime -t-on pas les phénomènes de groupe dans les pratiques internautiques et les tentations d’extrême inconstance des affiliations de chaque possesseur de clavier ?

    Par ailleurs la hiérarchie des écritures ne se reproduit -t-elle pas toujours à l’ insu de tous ? Est-elle encore acceptable ? Peut-on la déjouer ou l’abraser ?

    Mais si internet semble encore (et pour longtemps) une jungle , ce peut être dans un sens positif : même dans la pagaille, on peut encore y choisir ses lianes à tresser ,sans en référer à la doxa dominante du moment.

    On prend donc presque consciemment le risque de ne jamais retrouver une communauté stable, car il n’existe aucune raison objective à vouloir sortir d’un milieu où il y a des moyens de trouver ce dont on peut avoir besoin, avec des niveaux d’exigence divers pour survivre intellectuellement et culturellement.

    L’accumulation du savoir est un tonneau des Danaïdes, ceux qui prétendent vouloir le commercialiser sont à la fois naïfs et bien inspirés. Le rackett est permanent dans notre société et nous devons payer pour ne pas subir le harcèlement publicitaire à longueur de temps et payer encore pour préserver un écran ( comme une page blanche) non saturé de « fenêtres intrusives »... Est-ce possible autrement ?

    Qui doit être rétribué sans en abuser dans un système où l ‘on ne sait plus qui de la poule et qui de l’œuf a fait la page virtuelle ?

    Big Google se fabrique une banque d’images prélevées sur les blogs, il a demandé la permission à qui ?

    Ah ! mon beau château , ma tant tire tirelire ! Et si la plupart des gens préféraient retourner cocooner dans des cabanes de Robinson au beau milieu les bois, attendant dans le sifflotement tranquille des oiseaux de passage, d’éventuels visiteurs libres de repartir dans une autre direction après une halte ?

    La captation payante est un leurre inique voire dangereux car elle ne se justifie que par un parasitage maffieux et élitiste d’intermédiaires qui aiment à se tenir aux péages du savoir .

    Paie-t-on des droits d’auteur aux parents qui nous ont donné les mots, à l’instituteur ou l’institutrice qui nous a appris à lire et à écrire, aux professeurs qui nous ont initiés à la langue partagée ?

    Ecrire est-il encore un métier ou une compétence parmi d’autres ?

    Ce qui est rare est cher. La pièce unique, la singularité poussée à l’extrême est -elle encore une valeur monnayable si chacun se met à prétendre à sa propre valeur d’existence ? A chacun son tour ? Souveraineté universelle ? Quels droits pour ceux qui ne peuvent les défendre ?

    C’est qui les Gens de Lettres ? Ont-ils une parenté quelconque avec les Gens de Chiffres ?

    Le traitement de texte est -il un soin qu’on veut apporter aux mots pour qu’ils soient en bonne santé ?

    Comment traiter les maltraitances « indésirables « sur Internet ? Chacun sa police de caractères ?

    Sauf pour la "cogne", La phrase de FB qui rassure un moment parmi toutes :

    « Je n’écris pas pour Internet, j’écris là où ça m’entend, là où ça cogne, là où ça rêve. « 

    Voir en ligne : La Cause des Causeuses

  • « Pourquoi le traitement de texte est-il le logiciel qui a le moins évolué, voire même a régressé par rapport à sa ductilité des années 80 ? Plus lourd, certes. Exemples : fonctions intervertir, liste mots par fréquence, longueur moyenne de phrase. »

    Pourquoi ? Parce qu’un certain traitement de textes s’est imposé comme « standard » au détriment de tous les autres, du fait des pratiques commerciales de son éditeur, notamment la vente liée au système d’exploitation (en savoir plus).

    « Standard », alors même que ledit TT est incapable de relire ses propres documents d’une version à l’autre, vecteur de virus, et comportant de multiples failles de sécurité et d’atteintes à la vie privée (exemple 1, exemple 2).

    Les fonctions évoquées ici sont faciles à obtenir à l’aide d’un puissant éditeur de texte comme Vim ou Emacs. Il n’est peut-être pas inutile de rappeler ici l’existence de LaTeX, un fabuleux formateur de textes libre, à la qualité typographique incomparable. Utilisé depuis longtemps par les matheux et les scientifiques, il est peu connu des littéraires et du grand public mais il n’est pas d’exemple de gens qui ayant consacré deux heures à l’apprentissage de LaTeX, soient revenus ensuite à Word ou tout autre TT.

    Liens : Vim -
    Emacs - Introduction à LaTeX -
    Distribution TexLive

  • Et les élèves concervateur de bibliothèque de l’ENSIB qui proposent aujourd’hui un blog en direct de leur journée consacrée aux technologies du numérique dans les bibliothèques : e-bibliothèque

    La numérisation, la mise à disposition de tout à tous (pour peu que tous aient un accès au net). L’ouverture des archives.

    Et tout cela alors que le Sénat menace l’interopérabilité que les associations étaient parvenues à défendre contre la DADVSI... C’est par là

  • En réponse à Jacques Bon :

    Bien d’accord avec vous, impossible de revenir à MS Word et autres une fois franchi le pas LaTeX. Je m’y suis mis du temps où je faisais des sciences, je ne l’ai pas lâché quand je me suis mis à la musicologie (de très beaux éditeurs de partitions qui fonctionnent avec LaTeX...). Qualité du rendu sans comparaison.

    Sauf que...

    Sauf que la prise en main prend, en réalité, un peu (beaucoup) plus que deux heures. Bon c’est vrai, au début j’ai dû apprendre à écrire des formules mathématiques compliquées, et puis après à écrire des notes de musiques très compliquées. Si on veut maîtriser uniquement la partie texte, c’est peut-être jouable en deux heures, je ne sais pas, je demande à voir.

    Je m’apprête à vivre cet été une expérience douloureuse. Je dois assurer à la rentrée un cours de méthodologie pour des étudiants de licence, avec pour objectif principal de leur apprendre à rédiger leurs futurs mémoires de master, thèse, etc. Impensable de tous les convertir à LaTeX : c’est donc moi qui vais devoir me remettre, dix ans après, à utiliser Word...