l’édition française en danger grave

et que le malheur des autres ne fait pas notre bonheur à nous, sinon on laisserait tomber : mais pourquoi le risque de sombrer tout droit, alors qu’il y a tant à chercher, inventer, construire ?


On a tendance parfois à brasser des idées noires : je considère que l’édition française est en danger grave. Des déclarations convergentes, étayées par des tas de décisions repérables : dans la mutation qui s’amorce, leur stratégie c’est de faire barrage. Une offre extrêmement restreinte (au regard même de ce qui est déjà numérisé chez chaque éditeur), une offre commerciale aberrante (bien trop chère, et bardée de DRM Adobe inserviables, à vous dégoûter les meilleures volontés). Des décisions que les gros poissons du SNE ont prises avec toutes leurs capacités d’analyse et leurs diplômés patentés d’écoles de commerce aux commandes. « Ne pas se hâter », leur leitmotiv partout répété, mais la façon dont ils le disent c’est Frigidaire aux commandes – mieux vaut que personne ne vende, si ça permet de faire perdurer le fragile équilibre actuel, équilibre de plus en plus trompe-l’oeil.

Cela conduit à d’autres aberrations en aval : des milliers d’euros bazardés pour des études sur comment affronter les réseaux peer-to-peer, des chiquaneries bureaucratiques pour écraser leurs noisettes sous le rouleau compresseur Google, le refus d’être présent sur iTunes alors que tous les utilisateurs d’iPad en font un outil quotidien etc.

Triste par contre de voir les pouvoirs publics vassalisés suivre sans mouffeter. Des dizaines de milliers d’euros confiés au CNL mais qui ne serviront qu’à la numérisation des éditeurs commerciaux [1]. L’énergie consacrée depuis presque un an par tous ces gens pour une loi inapplicable [2], il apparaît clairement que la seule raison stratégique de faire promulguer cette loi était, pour le SNE, de faire parler du numérique comme une menace, d’ajouter aux raisons d’attendre, quitte à toutes les banalités d’usage sur le soi-disant n’importe quoi de l’Internet non-civilisé.

C’est en cela que ces questions ne me concernent pas : qu’ils appuient de tout leur dos contre la porte qui s’ouvre, ça les regarde, et pendant ce temps on saute par la fenêtre. Le web est plus excitant que le livre.

Mais c’est du modèle même de la mutation qu’il est question. Paradoxalement, privilégier une stratégie de rempart, au lieu de fluidifier la transition, ne peut que la rendre plus rapide, avec effet d’écroulement et de recomposition. Si la diffusion du livre papier se porte bien et reste stable – qu’on a plaisir à entrer chez les libraires – le paradoxe c’est qu’une telle stratégie peut amoindrir brutalement la chance d’explorer les complémentarités, et donc l’insertion de l’ensemble des acteurs dans le nouveau dispositif, celui que déjà consacrent les usages. Je crois que des deux côtés, le leur, le nôtre, on se rend bien compte de l’accélération : l’apparente stabilité actuelle peut craquer d’un rien, maison par maison, alors traiter par l’invention et le désir, ou pousser les meubles contre la porte ?

Mutation irréversible, comme les précédentes mutations de l’histoire du livre (et comme on ne se déplace plus à cheval d’une ville à une autre, ce qui n’empêche pas le plaisir de la pratique du cheval, ni leur élevage) : non parce que processus d’opposition binaire entre le livre papier et la lecture numérique, mais parce que la lecture numérique invente des textes que ne peut concevoir, dès à présent, l’industrie de l’édition imprimée.

Prise dans sa logique de surproduction (ça ne coûte quasi rien d’aligner 15 livres en 1er tirage, de les inscrire à l’office qui fait la trésorerie), adaptant cette logique de surproduction à des schémas consensuels (chaque éditeur vit sur 4 ou 5 titres, et le titre-phare se vend d’une façon impossible à imaginer il y a 10 ans, d’où cette recherche du coup unique, à tout prix), indifférente à la banalisation grandissante des librairies (temps moyen de présence en librairie 5 semaines), c’en est fini de comment l’édition imprimée accueillait le laboratoire vivant de la création littéraire – via revues et collections. Le web en a déjà hérité, comme dans toutes les autres disciplines.

C’est beaucoup plus étonnant, pour moi, quand je regarde où en sont les petits éditeurs : on sait qu’un millier d’éditeurs doit représenter environ 2% du CA annuel de l’édition, et que 500 titres environ, des 5 ou 6 premiers groupes, doivent représenter 70% de ce CA.

La distribution numérique s’est structurée depuis 3 pôles liés à cette répartition : Eden qui rassemble Gallimard-Flammarion-La Martinière/Le Seuil, Numilog pour Hachette, et la plateforme (j’ai oublié son nom) du groupe Editis (Laffont etc). Il y a un caillou dans la belle machine huilée : une mini-structure, mais à énorme potentiel d’innovation, immateriel-fr a proposé un agrégateur de même puissance logistique, et ouvert à tous ceux qui n’ont pas accès aux 3 bastions des gros. C’est la chance de publie.net et d’une cinquantaine d’autres acteurs.

Mais vous, petits et moyens éditeurs, au catalogue souvent magnifique, artistes de la typo papier, du choix des matières, vous qui souffrez et dont la distribution ne cesse de s’éroder, pourquoi ne vous a-t-on jamais vus encore dans le numérique ? Qu’auriez-vous à perdre à diffuser des epubs parallèllement à vos livres imprimés, et les proposer sur iTunes, ou le KindleStore à venir, et bien sûr aux libraires indépendants, via ePagine ou Dialogues ? Si les chiffres de la micro-édition, avec ses propres circuits associatifs, sont probablement stables, les chiffres de diffusion par titre de l’édition moyenne, le vrai bassin de survie de centaines d’auteurs, se sont probablement effondrés de moitié en deux ans.

Ça, c’est la question à laquelle je n’arrive pas à répondre. Et là, pour moi, le plus grand danger souterrain en ce moment : le coeur vivant de l’édition, non pas les gros du bureau SNE mais ce vrai tissu qui fait le métier, reste à l’écart, bras ballants ou presque, yeux écarquillés, sachant l’irréversible mais incapables même de s’adresser à un des nombreux « studios epub » de qualité qui apparaissent sur la place numérique (Studio Walrus par exemple, et surtout je ne vous envoie pas vers le studio de Gwen Catala qui a déjà bien assez de travail avec nous-mêmes ou NumerikLivres...). Et que des acteurs comme publie.net sont parfaitement à même aussi de faire relais, diffuser vos textes numériques en vous assurant d’une remise confortable, à discuter selon prestation si on se charge juste de la distribution ou aussi du formatage.

Pourquoi je me mêle de ça ? Parce que, pour nous qui sommes dans l’édition numérique tous les jours (oh non, même pas envie de Print On Demand...), la sensation de respiration est formidable. On apprend tous les jours à en faire un peu plus (l’insert de l’audio, l’ergonomie de la page), et à le faire mieux (à mesure qu’on a quelques sous pour rémunérer la préparation éditoriale et de vrais correcteurs, ou d’externaliser nos epubs complexes à des spécialistes de la création graphique comme le Gwen Studio...).

Mais on souffre d’être si peu d’acteurs. La politique de gel Maginot des gros éditeurs nous est à nous aussi préjudiciable. L’offre serait plus large, avec une vraie politique de tarifs et prix basée sur la réalité du commerce (et pour le bénéfice réel des auteurs), et non pas sur une dissuasion destinée à sauver temporairement le livre de poche, nous aussi nos textes se diffuseraient plus vite et plus largement.

Question du modèle de la mutation : limiter l’offre et la rendre dissuasive, la baser sur les éternels babas au rhum de la consommation massive standardisée, celle qui s’affiche dans les gares, évidemment ça dissuade les gens de s’équiper massivement de petits outils à lire, comme l’Opus ou l’Orizon de Bookeen, ou le Kindle qui commence à diffuser en tache d’huile, même sans KindleStore, depuis qu’on peut l’acheter de France directement.

Les grands lecteurs se sont déjà équipés, ou le font. De l’autre côté, les tablettes, iPad ou Archos 101, à mesure qu’elles se répandent, changent irréversiblement les usages de lecture : une fois qu’on est équipé tablette, si on a le choix entre livre papier et livre numérique, on choisit de lire numérique, c’est tellement plus confort, tellement de fonctions en plus (notes, dictionnaire, extraits, repérages, disponibilité permanente pour relecture où qu’on soit), et le plaisir dense identique. Du moins : le travail qu’on fait depuis 3 ans pour apprendre l’ergonomie numérique nous permet aujourd’hui ce confort égal.

Ça veut dire que le modèle de la transition va en être affecté : nous aurions tous rêvé d’une transition souple. Ça aurait permis de mouiller les libraires, qui dans les faits vont en être les victimes : ils ne sont plus en mesure de devenir des acteurs majeurs de la diffusion numérique, parce qu’on ne leur aura rien donné d’intéressant à vendre – le service après-vente des DRM Adobe (fuyez ça !), c’est sur eux que ça retombe. C’était une conclusion claire des Assises des libraires à Lyon, la semaine dernière, je ne fais pas ici de provocation.

Ça veut dire que la transition ne pourra être qu’un basculement. Ça craque, mais ça va craquer sans eux. On le mesure à notre propre progression, on le mesure à la façon dont se muscle l’auto-édition. Les auteurs qui viennent à nous ne sauraient être accueillis dans les processus papier figés, les maisons cloisonnées de l’intérieur, incapables de mêler comme l’exige le web les services fabs et les services éditoriaux, confinés sur leurs pratiques de service de presse jetables ou Gibertables.

Les questions liées aux contrats et droits d’auteurs sont passionnantes, mais évidemment permettent de travailler, et travailler honorablement avec tous les acteurs. Comme par hasard, ceux qui agitent les spectres et les épouvantails sont ceux qui rétribuent le moins leurs auteurs, et de toute façon partout au monde ça se passe très bien – y compris pour la lecture streaming via abonnements.

On le sait bien aussi : mutation qui affecte l’ensemble des vecteurs, et donc la recommandation (qui ne se restreint plus à la critique : d’ailleurs avez-vous vu que le Matricule des Anges ou la Quinzaine littéraire, pour parler de ceux qui comptent, se soient jamais intéressés à la création numérique ?) – c’est bien ça que je nomme, gravement, syndrome Titanic. Des plateformes comme Babelio, l’étonnante vie littéraire qui s’est greffée sur FaceBook, c’est là que se passe aujourd’hui l’échange, la réception, l’orientation, la validation : les acteurs de l’imprimé y sont radicalement muets, absents, hors quelques courageux comme POL (les excellentes vidéos, qui ne sont pas de la promo, leur flux twitter... mais l’offre POL est bridée par Eden, tant de leurs trésors qu’on voudrait sur son iPad et pas possible...).

Les usages de lecture et de travail des étudiants ont migré quasi à 100% dans le rapport intime, créatif, utilitaire aussi – en tout cas permanent – qu’ils ont avec leur ordinateur. Mais ils visitent, pour la littérature, un palais presque vide.

J’aurais un appel : petits et moyens éditeurs, vous qui portez la création, saisissez-vous du paysage tant qu’il est malléable, osez un agrégateur comme l’Immatériel-fr, qui n’a pas pour fonction de bâtir des remparts à protéger les gros. Mais c’est maintenant, c’est vite.

publie.net : 1000 téléchargements par mois, c’est peu, mais on grandira tous ensemble si vous nous rejoignez. 34% en vente directe depuis le site, 34% depuis iTunes (et on espère le KindleStore en septembre parce que – pour nos auteurs – on a besoin d’élargir le cercle) et 32% via l’ensemble des libraires, incluant des plateformes en ligne (FeedBooks, résultats en progression constante et étonnante sur les téléphones Androïd, bibliosurf.com, Fnac.com, mais aussi – via ePagine.fr – les achats directs depuis les liseuses Bookeen, et à dose très infinitésimale les ventes des libraires indépendants : quand donc auront-ils le désir d’entrer dans cette respiration neuve, fiable (ils peuvent aussi vendre des abonnements, travailler avec leurs médiathèques clientes...) ?

Je ne défends pas ici ma propre plateforme. Plus d’une quinzaine de titres diffusés par publie.net ont été repris par des éditeurs papier. La galaxie web continue de solidifier, et quasi tous les acteurs qu’on y voit surgir ont travaillé (et appris) dans l’édition traditionnelle, l’imprimerie ou la librairie. J’alerte, parce que la porte, au lieu de s’ouvrir doucement, risque de basculer en aplatissant ceux qui sont dessous. Ou bien en les laissant le dos contre la porte, tandis qu’il n’y aura plus de mur. Mais là, tout de suite, le gel imposé par les éditeurs SNE nous est à nous aussi préjudiciable : le numérique est viable, c’est une lecture plaisir, c’est un rouage majeur de la création littéraire, et il est capable d’inclure dans le jeu neuf les libraires de ville, les structures d’édition petites et moyennes.

Mais chaque mois passé dans cette inaction creuse l’écart : le ticket est plus cher, aussi bien pour les apprentissages epubs, que pour la présence réseau et la médiation, que pour l’insertion dans les pratiques de vente. Et nous, à publie.net, on souffre de ce trop peu d’offres : que tout ça respire plus, nous aussi on respirera plus, et on en a besoin. Vite.

[1Aberration quand même formidable : il faut 100 K Euros de CA/an pour être reconnu comme éditeur par le CNL, et pas exclu que publie.net y parvienne dès l’an prochain, si nous maintenons notre progression de 30% par an – on n’existe donc pas vis-à-vis des pouvoirs publics. Non pas qu’on ait besoin de leur argent, on se débrouille très bien sans, merci (pour ma part, en tant qu’écrivain, pas été aidé par le CNL depuis 1997) : mais aucune confrontation d’idées, aucun dialogue professionnel. Paradoxe : le CA numérique de Gallimard, sans parler des autres éditeurs, n’atteint pas non plus les 100 KE/an, que je sache – et à eux on balance la manne... Sans parler de ces 500 000 euros attribués à tel projet de distribution librairie mort-né ou quasi, après 5 ou 6 ans d’atermoiements...

[2Comique de la loi dite Prisunic : pour chaque livrel l’offre éditeur correspond à un ISBN différent – on fixe donc un prix pour chaque offre spécifique, iTunes ou multi-formats ou spécificité de chaque distributeur... Et de toute façon au moins 3 ans de chichis juridiques avant qu’ils s’en sortent au niveau européen...

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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 mai 2011
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