je n’ai jamais été un écrivain professionnel

Lettre à Jean-Marc Lévy-Leblond pour expliquer combien et pourquoi il m’est difficile, pour la revue Alliage, d’écrire sur le concept d’amateur en littérature.


J’avais vingt ans, j’étais écrivain professionnel. Mon père m’avait donné un an, une chambre et ses courants d’air. J’ai écrit un drame, un Cromwell en vers. Ça ne suffisait pas, en fait. J’ai inventé un nom d’écrivain professionnel dans mon nom, qui n’était plus écrivain professionnel, je l’ai appelé Lord pour lui éviter de gagner sa vie. Dans les cabinets de lecture on lisait les opuscules à 40 cts, il y avait de la demande, on fractionnait les histoires par blocs de quarante pages, et Lord O’Rhoone fut l’écrivain professionnel que je n’avais pas su être. Et puis des opuscules on est passé aux revues, les opuscules en série vous déshonoraient son homme, Horace de Saint-Aubin fut à son tour écrivain professionnel reconnu comme tel. Moi j’inventais d’être imprimeur, j’inventais un système d’abonnement, finalement me mêlais peu de ses histoires. C’est ce qui m’a permis de publier sous mon nom de dilettante, ou le troisième nom que moi, Balssa Honoré, décidait de faire figurer sur mes articles et mes livres. J’ai eu beaucoup de rêves, spéculé sur des mines, spéculé sur des terrains près des voies nouvelles de chemin de fer. À mon Balzac j’offrais, chaque deux mois, vingt jours de fureur pour écrire, et finalement j’ai fait quelques affaires avec lui. Mais il n’a jamais été un vrai professionnel, il y avait trop sans cesse à récrire, reprendre, revendre.

Moi, Gustave Flaubert, j’ai eu cette chance de l’héritage de mon père. J’avais la maison, une rente, mes hivers à Paris. Au moins, ai-je pu dire et écrire, aurons-nous passé le temps agréablement. J’ai pris le temps pour faire mes livres. Dans mes lettres, l’horizon change quand l’héritage se révèle insuffisant pour subvenir aux besoins de ma nièce, Caroline que j’ai élevée, fille de Caroline ma soeur morte. Mes dernières années furent d’amertume : ce que j’écrivais était trop loin des bourgeois pour leur plaire.

Moi qu’aurais-je fait qu’écrire ? J’ai payé moi-même l’impression de mon Un amour de Swann. Regardez les artistes dans mon livre, l’immensité de mon livre : Morel, Elstir, Bergotte, des larbins. Être artiste, ou écrivain, c’est plier devant qui vous nourrit. Je ne l’ai pas voulu. Marcel Proust aura été un amateur sur toute la ligne : même malade, quand tout au bout il n’a même pas voulu guérir.

Et l’autre, le toubib de Clichy-sous-Bois avec sa blessure à la tête depuis la grande guerre les acouphènes : écrivain professionnel ? Même dans le grand âge, avec ses chiens devant lui à Saint-Cloud, et les lettres à l’éditeur pour quémander encore des sous – les gamines qui viennent prendre des cours de danse avec Lucette, voilà ce qui le nourrit.

Beckett aussi, d’ailleurs : Suzanne donne des cours de piano. Et les élèves terrorisés, parce qu’elle lui a dit de rester immobile et sans faire de bruit, alors elle ne bronche pas d’une heure, la silhouette là-haut en surplomb dans la mezzanine assise dans la pénombre.

Oui, il y en a eu, des écrivains professionnels. Voilà Faulkner : Tandis que j’agonise écrit en trois semaines, alors qu’il veille la nuit auprès du monocylindre diesel de la génératrice en électricité de son quartier d’Oxford, Mississipi – gardien de nuit, et le bruit. Plus tard ce sont les saisons à Hollywood : payé pour les scénarios, au nombre de mot. On n’écrit pas quand on fait ça. On boit. Puis il revient à Oxford, et la main est pourrie. Écrivain professionnel, ça ne réussit pas, même aux plus grands.

Il y a Georges Perec, qui a vécu comme écrivain professionnel. Pour Les Choses, c’était différent : le salaire de Paulette Perec, dans sa première année d’institutrice, suffisait aux deux. Répondre à des commandes : les Hörspiel des radios allemandes – pendant un temps, en France, la radio aussi commandait des textes aux écrivains, un certain nombre ont vécu en professionnel, ont même vieilli comme ça. Perec était écrivain professionnel : toute sa vie écrivant de très bons mots croisés, pour Le Point notamment.

J’ai été pour de vrai moi-même écrivain professionnel. En 1982, après mon premier livre, je n’ai pas cherché d’autre travail. Remarque ça faisait deux ans que je n’en avais pas : j’étais moins écrivain, parce que je rédigeais mon premier livre, qu’après avoir vu mon nom dessus ? En 1986, j’ai même commencé à cotiser à l’Agessa, à 33 ans, commencer à cotiser à la sécu, voilà qui est bien pour la retraite, quand je la prendrai. Sans doute c’est ça, qui détermine si on est professionnel ou non : avoir le droit de cotiser à l’Agessa, et donc prouver qu’une moitié de ses ressources provient de ses droits d’auteur. Comme je n’avais pas d’autres ressources, c’était pas trop difficile à prouver. Mais elles viennent d’où, ces ressources, sinon de cette mosaïque de broutilles et à 58 balais vous continuez. À part une année avant et une année après la publication de mon livre sur les Rolling Stones, est-ce que j’aurai jamais vécu en écrivain professionnel, sachant de quoi il vivra au bout d’un mois ?

Et pourtant, on le faisait : on le faisait tous, à moins de quelques exceptions, les copains prof pour la plupart. En fait c’est beaucoup plus dur, pour écrire, quand on est prof, qu’on a n’a pas ce trou qui se creuse en permanence sous vos pieds. Finalement on ne les envie pas tant que ça, les copains profs.

Depuis une dizaine d’années, ce n’est plus à la mode. Les gars qui arrivent à la publication ils gardent leur job. Il n’y a plus ce grand volant régulateur, commandes de magazines ou de livres d’art, commandes de la radio ou bien d’Arte ensuite. Alors on se protège, on ne va pas se mettre à aller quémander. Moi je suis trop vieux pour tenter de trouver un autre boulot. Mais qu’est-ce que j’aurai appris : la semaine dernière, avoir écrit pour Vogue. La semaine d’avant, conférence à Louvain. Ou bien, ou bien... On se fait les doigts, mais est-ce que ça n’éloigne pas du principal ?

Et tu le trouves où, le principal, même là rédigeant sur une tablette de Corail dans la nuit, retour d’un stage d’écriture ? J’ai croisé Beckett, Scelsi, Arvo Pärt, Koltès. J’ai correspondu avec Maurice Blanchot, Claude Simon, Julien Gracq. Ce n’est pas une fraternité de gens qui font le même boulot, c’est échanger – même de loin – parce qu’on sait que ça ne veut rien dire. Que ça n’a rien voulu dire pour Ponge ni pour Sarraute. Que l’argent, quand Duras en parle, dans Écrire – à cause de Hiroshima et non de ses livres – c’est à côté de ce qui la rive ou la ramène à ses mots égarés.

Artaud, professionnel du cinéma (haut professionnel), du cinéma seulement. Michaux, professionnel de la peinture (haut professionnel), de la peinture seulement. Ou Georges Schwartz, qui publiait sous le nom de Paul Valet.

On ne veut pas de la fraternité des valets. Il y en a trop, tiens, ne serait-ce que dans les couloirs des maisons d’édition, avec les épaules voûtées. Pas besoin d’avoir en soi-même Lautréamont qui grimace : ce n’est pas ce qu’on voulait pour soi, on s’en veut de la précarité où on est, on sait tout aussi bien que c’est là, dans ces immenses plages asociales, qu’on trouve à ramper et que vient ce qu’on n’avait pas encore atteint – quand bien même c’est rare, et sans promesse.

On s’en vient parmi les autres, en provoquant les mots, chercher les brillances. Elles naissent d’eux, qui s’emparent de l’écriture sans savoir. C’est un pacte : on leur donne en échange quelques bases sur les techniques, l’architecture, la liberté dans la phrase, et on inocule les venins, les lectures qui égarent, et feront que revenir ne sera plus possible. Mais qu’est-ce qu’on prend, dans le pacte, sinon le saisissement même, à brut de l’écriture – ce qui nous saisissait nous, dans les temps obscurs, où le métier après tant d’années fait obstacle ?

Le métier me sert à accomplir le métier. Le métier ne m’aide pas pour l’entreprise nouvelle, où on avance par vertige. Je m’en remets à eux, qui se saisissent sans médiation de l’écriture, pour connaître avec eux les figures au présent du vertige.

Je sais qu’en musique ça ne se passe pas ainsi, parce qu’il y a une discipline du corps. Probablement qu’en littérature on a l’équivalent : discipline de lecture, et goût de tenter l’excès sur soi-même.

Alors, en atelier d’écriture, c’est ce qu’on ne cessera de dire : le prix à payer pour la discipline, l’apprentissage du temps, la maîtrise de tout ce qu’il faut maîtriser pour l’oublier. On voit encore des gens qui n’ont pas lu deux fois tout Thomas Bernhard.

Est-ce que ça change avec le numérique ? Les vieux filtres des gens sérieux, qui de mon temps verrouillaient les revues et journaux, ont allègrement sauté – dès la première séance, chacun de mes étudiants ouvre un blog qui sera notre plaque commune de travail. L’espace de la publication est libre, et débarrassé de toute hiérarchie, tant mieux. Mais le vertige du funambule, le vieil art du cirque, et ce à quoi il faut s’obliger soi-même pour rester des années dans Kafka et les autres, voyez, c’est pour ça, chez Jean-Marc, que j’avais tant de mal à me lancer dans cet article : même pas envie d’en parler. On n’y réussit qu’à condition de le taire.

Littré : « Amateur : celui qui a un goût vif pour une chose ».

Amateur : l’apprentissage à toujours refaire sur et pour soi-même. Un geste libre, parce que nulle commande en amont, nulle récompense, nul égard ni retour.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 24 octobre 2011
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