Google n’annule pas Borges, il l’exacerbe

entretien avec Frédérique Roussel pour Libération / livres


Ces questions m’ont été soumises par Frédérique Roussel, qui depuis longtemps fait le lien entre web et littérature sur Libération, ce samedi 17 décembre, et les réponses retournées le dimanche 18.

Elles ont paru ce jeudi 22 décembre dans Libération/Livres, donc lecture en ligne réservée aux abonnés. Comme on trouve déjà des reprises sur le réseau (par exemple chez Arnaud Maïsetti), en voici la version intégrale (même si évidemment bien légitime à FR d’avoir condensé !). On a régulièrement des sollicitations pour des entretiens sur ce thème, rarement des questions aussi aiguisées !

Je soutiens bien entendu ce système original de délai pour lecture en ligne gratuite, pour – expression Sylvain Bourmeau – garder les moyens d’un journalisme de qualité, même réflexion pour notre coopérative d’édition publie.net.

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Frédérique Roussel, François Bon | Google n’annule pas Borges, il l’exacerbe


« Après le livre »… Est-ce se détacher de l’objet ? Y renoncer ?
C’est déjà le cas pour la musique. On transférait nos CD sur l’ordinateur, puis on se contentait de télécharger sans se procurer de CD, et maintenant la plupart d’entre nous écoutons en streaming. On a appris a différencié le contenu de son support. Ce n’est pas une question d’avis ni d’opinion : les mutations de l’écrit ont été rares, mais chaque fois totales et irréversibles. La question pour nous, c’est comme lorsque surgit une telle nouvelle secousse, y sauver ce que nous demandions au livre, en terme d’exigence de contenu, comme en terme d’ergonomie et confort de lecture.

 

Auriez vous pu l’intituler « Après le papier » ?
L’histoire du papier est mobile, fascinante, complexe. Mais l’histoire du livre a commencé bien avant le papier. La question n’est même plus celle de transférer sur support électronique ce que nous aimions dans le livre, elle est d’explorer en quoi ces nouveaux modes de lecture autorisent d’autres formes de récit, d’interaction – c’est en ce sens-là que le numérique (le web notamment) n’est pas un succédané au papier pour le même objet, mais une aventure de langue qui excède le territoire du livre. Pour le papier, essayez toujours de dessiner sur votre livre une petite case avec marqué « recherche », vous aurez du mal.

 

Votre livre est une apologie des possibilités des nouvelles technologies pour l’écriture...
Il n’y a pas à faire l’apologie de techniques. Il y a deux idées importantes : la première, que l’écriture a toujours été technique, y compris lorsque Flaubert s’emporte lorsque certains remplacent la plume d’oie par une plume de métal. La seconde : dans ces mutations, le nouveau est rarement aussi parfait que ce qu’avait atteint l’ancien, ça vaut pour l’imprimerie aussi. C’est seulement ce trimestre que les « liseuses », par exemple, deviennent confortables et amusantes. Nous devons confier aux modes de lecture numérique des contenus infiniment précieux, alors même que les supports évoluent, et que derrière il y a des monstres froids qui se moquent bien de tout ce qui n’est pas le commerce.

 

Comment impactent-elles aujourd’hui la littérature ?
Notre perception du monde bouge avec ce que nous confions à l’ordinateur. La littérature a toujours été intimement liée à l’ensemble des usages de l’écrit et du langage : le roman épistolaire à l’essor technique de la correspondance privée, le roman dans sa forme actuelle au feuilleton et à la presse. De la même façon que le cinéma, dès sa naissance, n’a pas été une prolongation du théâtre, nos usages de correspondance, de réseaux, d’information, de partage, font surgir d’autres formes pour le récit ou la fiction, et c’est bigrement grisant d’assister à ça en direct.

 

Pourquoi les écrivains ne s’emparent-ils pas plus de la technique et du web ?
Je crois que la question est en partie périmée : les jeunes auteurs qui arrivent à la publication, depuis quelques années, savent parfaitement utiliser le web, et partent souvent de cette interaction entre leur site ou blog et le travail publié. Ce qui est bizarre, rapporté aux autres disciplines, les scientifiques comme les musiciens, c’est la trouille (de quoi, se salir les mains ? – ils utilisent pourtant tous leur ordi comme outil d’écriture, et le web comme documentation, dictionnaire etc.) de tant de copains issus du monde papier, qu’on dirait effectivement paralysés. Le problème, c’est qu’au lieu d’avoir une transition progressive, on risque d’avoir une figure de superposition ou remplacement. Ils se sont volontairement constitués prisonniers de l’érosion du système traditionnel – c’est pourtant pas plus compliqué de lancer un blog que de brancher une cafetière électrique.

 

Comment dépasser le manque d’épaisseur que procure le livre ?
On commence à s’y risquer. Utiliser une navigation graphique au lieu d’une table des matières textuelles, utiliser les sous-couches de l’epub pour faire surgir des textes qui s’ouvrent depuis un point précis du texte initial... Le verrou est plutôt à l’intérieur de nous-mêmes. Mais une certitude : on n’avancera que par l’expérience directe. La nouveauté, en particulier pour nous à publie.net, c’est qu’il n’y a pas remise d’un manuscrit et puis transfert à « la fab », on constitue des binômes codeur-auteur dès le début du projet.

 

Le web est pour vous un atelier. Est-ce donc une oeuvre ouverte, sans la finitude du livre ?
Ce que j’ai essayé de montrer, dans « Après le livre », c’est comment ce concept de finitude, lié à l’objet matériel qu’est le livre papier, ne coïncide que rarement à la réalité de l’oeuvre, qu’il s’agisse de Rabelais, des Fleurs du Mal, de Maupassant, de Kafka, d’Artaud... Le livre numérique, par rapport au site web, est bien l’établissement d’une clôture. On définit les frontières d’un objet, qui va de la même façon circuler de façon autonome, le lecteur décidant seul de quand, comment, sur quoi il lit. Mais cette clôture peut inclure des éléments ouverts (à commencer par des liens hypertextes), et être modifiable beaucoup plus facilement que par la réimpression traditionnelle. Le « livre » peut être suivre directement le chantier d’un auteur...

 

Vous dites : la littérature, c’est ce qu’il y a dedans, et pas comment elle se vend... Mais sa définition ne change-t-elle pas ?
La définition la plus radicale, c’est celle de Maurice Blanchot : « la littérature, c’est le langage mis en réflexion ». Alors oui, à nous de maintenir cette mise en réflexion, y compris lorsque les usages de la langue incluent le recours à la bibliothèque globale, ou les SMS... On ne cherche pas à s’opposer ni à détruire le livre traditionnel, et tant mieux si lui-même fait naître, dans ce contexte, de nouveaux usages – mais dans cet espace d’invention il y a aussi une politique de la littérature, un rôle du poème, une invention de fable... Ce qui est fascinant, avec la vieille littérature, c’est qu’elle toujours « en avant ». La bibliothèque généralisée qu’est Google n’a pas annulé Borges, elle l’exacerbe. Mais à nous toujours la tâche de mener à ces écritures, de les rendre accessibles, d’en susciter le désir – même dans un océan de daube.

 

Vous comparez le blog à l’écriture quotidienne de Kafka, en quoi est-ce comparable ?
Un peu ras-le-bol de voir répéter sans arrêt que le blog c’est n’importe quoi. L’état relativement stable du livre imprimé avait comme compensation une fixation et une hiérarchisation de l’oeuvre, qu’il nous appartient de rouvrir. Le temps de Kafka inclut un temps social, chaque fin d’après-midi retrouver ses copains auteurs ou théâtreux, inclut ses lectures publiques mensuelles à haute voix, comme il inclut son travail dans sa compagnie d’assurance, les rapports qu’il rédige. Et le temps de Kafka écrivain est basé sur la récurrence quotidienne de la prise d’écriture, qu’il s’agisse de lettres, textes brefs qui avancent par séries, et une continuité hallucinante entre ses textes brefs et les textes narratifs plus longs, ou ses trois romans. Dans tous les cas, cet indice principal c’est le marquage quotidien de la prise d’écriture, que seuls les trois romans abolissent partiellement. Et cela vaut aussi en partie pour Flaubert, Stendhal, Balzac ou Proust. Le blog, dans cette approche, c’est seulement le déplacement d’un curseur entre face publique et face privée de l’atelier.

 

Pourquoi revenir sur l’histoire du livre, des tablettes d’argile, de la page, etc…
Le numérique a déjà une histoire. Ma fille qui est en terminale n’a jamais connu la maison sans Internet. Mais il s’agit d’une mutation imprédictible : quand les CD-ROM sont arrivés, personne pour prédire que la révolution c’était plutôt l’arrivée de l’ADSL. Par rapport aux mutations esthétiques, sociales, politiques, l’écrit a connu peu de mutations, mais chacune est accompagnée d’une phase de transition qui nous permet de l’examiner en tant que telle. L’epub met la page à la disposition du lecteur, et l’enlève à l’éditeur : revenons à comment s’est inventée la page. Le livre est tridimensionnel : revenons à comment la tablette d’argile, d’abord une grosse boule malaxée, avec l’écriture qui s’enroule autour, a commencé à se lier à sa surface. Il y a un texte fabuleux d’Italo Calvino sur le rapport de la vitesse d’écriture à l’évolution des supports : c’est en redéployant tout cela qu’on peut commencer à ne pas avoir peur de la mutation en cours.

 

La lecture avait un cadre – va-t-on vers une mutation de la pensée ?
Le cadre est toujours là : on commence à voir apparaître des expériences de lecture sans écran (SixthSense), et l’écran a fait énormément de progrès, sans parler des progrès parallèle de l’encre électronique. C’est ce qui se passe à l’intérieur du cadre qui bouge. Un chirurgien qui opère un cerveau à distance, avec huit ou dix fenêtres ouvertes sur son MacBook, personne ne dira qu’il manque d’attention ou de concentration. Nos étudiants ne sauraient plus travailler sans quatre ou cinq fenêtres ouvertes sur l’écran, dont la messagerie et l’écoute de musique. Est-ce qu’on se contente de gémir à la régression, ou bien on se bat pour que cette concentration devenue polyphonique soit rassemblée dans le saut principal, qu’est la lecture dense ou l’écriture ?

 

Faut-il voir, comme vous le faites en évoquant Rabelais, ne voir qu’en l’écriture une technologie ?
Pourquoi ce côté réducteur ? J’ai noté ce passage fabuleux où Rabelais parle de ses outils d’écriture, le papier, et le petit canif à tailler et les plumes, et que lui et ses amis intervenaient directement dans l’imprimerie de Claude Nourry, que ç’avait probablement été même la raison principale de son installation à Lyon. Je voulais juste insister sur le fait que l’auteur soi-disant hors des conditions matérielles de production et circulation de ses textes c’est un mythe, quelle que soit l’époque.

 

Le web suppose-t-il d’être l’écrivain d’un seul livre ? 
Le web ne suppose rien. Je fais juste un constat : le web produit des oeuvres, incluant du récit et de l’imaginaire, qui sont manifestement des oeuvres majeures (desordre.net, la-grange.net ont plus de dix ans, et valent mieux que n’importe quelle goncouraillerie), mais ne pourraient se réduire à un livre. A l’inverse, prenez le schéma de Balzac : contrats pour des durées de 4 ans, ou 1 tirage de 2500 exemplaires, et la même oeuvre peut être reprise, remaniée, chez un autre éditeur. Système absolument incompatible avec l’obligation faite aux écrivains de pondre chaque 2 ans un nouveau bouquin, s’ils veulent rester dans le coup.

 

Est-ce la fin des bibliothèques avec l’épanouissement du numérique ?
J’entendais hier un ami directeur de bibliothèque universitaire dire qu’un bibliothécaire qui ne serait pas aujourd’hui intime avec le numérique, ce serait comme un bibliothécaire qui, il y a 20 ans, n’aurait pas aimé les livres. C’est un métier qui se recompose. La production et la gestion des données, la médiation des ressources, c’est au contraire une démultiplication du métier de bibliothécaire. D’autre part, dans notre éclatement géographique, disposer de lieux de travail et réflexion ouverts dans la ville, c’est encore plus décisif – les Québécois l’ont bien compris. Si disparaît au passage qu’il y avait des bibliothécaires magasiniers, ou bibliothécaires à faire bip aux retours de livre, mieux vaut le dire franchement. On n’a pas tué les chevaux sous prétexte de l’arrivée de la locomotive, qui pourtant n’allait pas plus vite qu’un cheval, au départ, et provoquait des accidents plus graves. Il me semble que c’est une position plus responsable de parler de mutation nécessaire de métier, que faire du protectionnisme à tout crin – idem pour les librairies.

 

Vous dites que le mot écrivain « ne nous sert plus tellement ». Pourquoi ?
Le terme « écrivain » est d’apparition récente, XVIIe siècle (voir Viala), et sa starification encore plus récente, XIXe (voir Chartier). Hors, ce qu’on définit comme littérature s’est toujours constitué rétrospectivement, aussi bien pour Bossuet et Saint-Simon que pour Marcel Proust (en partie) ou Artaud et d’autres. Avec le web, disparaissent les hiérarchies de publication, mais se composent des galaxies de communauté, incluant des expériences très denses d’écriture solitaire aussi bien que d’étonnantes aventures d’écriture collectives. D’autre part, la notion de droit d’auteur devient obsolète : une large part de nos chantiers est en accès gratuit sur nos sites, et nos autres sources de revenu, en tant qu’artiste, se démultiplient (lectures et performances, live-blogging). Le livre numérique peut devenir une ressource économique majeure pour les auteurs (la répartition des coûts est totalement autre, à publie.net nous pratiquons un partage égal des recettes nettes, 50/50 entre l’auteur et la structure), mais les modes d’accès se multiplient, via abonnements, streaming etc. Comment tout cela ne rejaillirait pas sur une idée de l’auteur construite autrement que dans la figure héritée du XIX° siècle ?


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 décembre 2011
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