Autobiographie des objets | compléments, extensions (41)

ou bien : quand et comment se finit un livre, s’il se continue quand même ?


note du 17/09/2013
Autobiographie des objets vient de sortir en poche, collection Points Seuil, avec très belle maquette et couverture, et prix poche, évidemment... J’avais proposé qu’on y adjoigne ces suppléments, mais c’es aussi bien comme ça, plein de choses sur le site qui ne sont pas dans le livre et l’t

 

note sur ces compléments
Le 16 juin 2012, croisant par hasard Jean-Chistophe Bailly au café de l’Industrie, près Bastille, il me dit être en train de lire l’exemplaire de presse que je lui ai envoyé, on se met à parler de Dépaysement, dont il me dit qu’il continue d’écrire des chapitres, alors qu’il a très bien su, cependant, à quel moment son livre devait être bouclé.

Je crois que c’est un peu pareil pour moi. Tout le long de l’écriture, j’avais en bout de mon fichier traitement de texte une liste d’objets qui potentiellement pouvaient faire écriture, certains pour lesquels je n’étais pas prêt, d’autres pour lesquels ça ne s’est pas avéré nécessaire.

Il ne s’agissait pas de traiter ces objets pour eux-mêmes, mais en fonction de ce qu’ils me faisaient franchir intérieurement, dans l’autobiographie à conquérir. Puis la marche générale du texte vers les visages des morts, et l’armoire aux livres de Damvix, devenaient à la fois son mouvement et sa clôture.

Pourtant, il y a toujours cette vibration – des intercesseurs plus faibles, qui étaient intercesseurs quand même. Ainsi, Jean-Christophe Bailly, en plein dans ce coin de rue à Bastille, qui me dit : — Pourquoi tu n’as pas parlé des antibrouillards Cibié ?

La tentative alors, que j’ouvre ici, d’une accumulation complémentaire. Les (brefs) textes et objets seront ajoutés toujours par le haut de liste, et donc c’est ouvert.

FB (commencé le 29 juillet 2012, dernière màj 18 décembre 2012)

 

table des compléments


- anti-brouillards Cibié
- le plumier à étage
- les cigarettes en chocolat
- la Vierge qui dit le beau temps
- guidoline et chatterton
- culbuto
- les érotiques de Verlaine
- le lance-patate
- la culasse de Solex
- fin des antennes de télé
- Eurore 1 c’est giscardien
- porte-clés
- goût de la sardine crue
- cahier de Moscou
- anti monte-lait
- Gauloises volées
- blagues idiotes mais imprimées
- petits coureurs cyclistes
- superstitions (ne sont pas objets, mais)
- dentiers, cellulose, jambes de bois
- visite médicale scolaire ou militaire
- boussole
- pommes, poires et scoubidous
- le plateau du paquebot
- boots à bout pointu
- contre les coupures
- le break Gardès
- le car de Lairoux
- dans de beaux draps
- le tout petit et le plus gros
- cirage Kiwi
- Jeu des Mille Bornes
- le carton de partitions
- durcisseur à ongles
- l’accroche-volets
- le répertoire à glissière
- dents en boîte
- les bons points de Georges Perec
- le dessus du buffet de cuisine
- souvenir d’un Kodak à soufflet
- fichues lunettes, lunettes fichues
...
- vos propres interventions & compléments (photos acceptées)

 

 

 

41 – fichues lunettes, lunettes fichues


L’important, c’est là où on les laisse. Le matin au réveil, qu’il fasse jour ou pas jour on ne les voit pas, donc on tend le bras. Donc il faut se souvenir d’où. En général, sur le livre. Ou contre la lampe de chevet. Si c’est dans un hôtel ou n’importe où ailleurs, refaire dans la tête au réveil la logique qui a dû faire choisir, la veille au soir, là où on les a mises pour que la main les retrouve. Et puis ce cauchemar enfant : tu aimes la mer, tu n’aimes pas la plage mais tu aimes la quitter pour aller dans la mer, la mer sans lunettes. Alors tu prends tes repères, un arbre, une tente, l’alignement d’une maison. Quand tu sors, tu essayes d’avoir l’air assuré. Tu calcules tes repères, tu passes indifférent au milieu de ce que tu ne vois pas. En général ça marche : la serviette, les lunettes. Le cauchemar, c’est quand ça ne marche pas.

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40 – souvenir d’un Kodak à soufflet


Longtemps j’ai refusé d’avoir un appareil photo, comme si ça devait abîmer le fait d’écrire. Je me souviens du Népal en 1979, j’étais là, je regardais, j’étais très fier de ne pas avoir d’appareil photo alors que tous les occidentaux avaient leur appendice photographique. Enfant, aller déplier les vieux Kodak à soufflet du grand-père, tourner les molettes gravées. La fois où on vous donne votre propre pellicule pour aller photographier l’usine à huîtres à cause d’un exposé à faire en classe. Sur les 9 images autorisées, en faire exprès une pour soi seul, une qui ne soit pas utile. Elle était floue et bizarre, c’est tout ce que je me souviens. Avec mon frère, à cette époque, on servait surtout, sur les photos, à dater la nouvelle voiture. Un appareil photo n’est pas un appareil, les appareils ça sert à faire quelque chose – j’ai toujours eu l’impression, avec ces Kodak noirs à soufflet et le dos qu’on faisait pivoter sur la charnière, et le déclic alors qui fait éclater et revenir le diaphragme, qu’ils savaient bien se débrouiller tout seul pour faire à notre place.

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39 – le dessus du buffet de cuisine


Le dessus du buffet de cuisine n’a pas valeur d’exposition comme son équivalent dans la salle à manger, voire dans la chambre à coucher. Il montre sans rite, il est pour soi, comme il y avait des dieux familiers, parce que là qu’on mange, là qu’on vit et parle, et que cette pièce – si elle les maintient – abolit en partie les hiérarchies fixes. Et puis il est là pour la commodité : place d’attente et de disponibilité, d’utilité. J’y ai vu le calendrier des postes, comme on y plaçait l’horaire des marées. Il n’est pas loin du baromètre, ou, si le calendrier des postes est placé dans un tiroir pour tous les renseignements précieux qu’il recèle, on y laisse celui des pompiers, qu’on a eu quand ils sont passés pour les étrennes. Le courrier aussi est placé là, s’il concerne la communauté familiale. De tout temps, mais avec l’invention du plastique se démultipliant en cubes avec six photos taillées en carré, un présentoir pour quelques photographies de famille, celles qui comptent, celles du souvenir, celles du bonheur. Avis d’obsèques ou faire-parts de naissance, on les classera ou jettera, mais après station obligatoire sur le Formica. Juste sous le dessus du buffet de cuisine, il y a les tiroirs, et jamais seulement voués à l’utile. On n’a pas un tire-bouchon, mais une collection de tire-bouchons, souvent liés à un voyage ou un souvenir. Dans les tiroirs tout est rangé, y compris ce qu’on tient en réserve pour les occasions, la bougie et les allumettes en cas de panne électrique, le petit carton avec du fil de plomb de différents diamètres dans le temps d’avant les fusibles, une pelote de ficelle, une colle forte pour les réparations, une anse cassée jamais recollée. Alors l’important c’est que le dessus du buffet de cuisine offre une possibilité de vrac. Il y a sans doute – c’était l’époque – un cendrier triangulaire qui sert de cendrier, en plastique de couleur avec publicité de marque. Mais à côté on garde un cendrier qui ne serve pas de cendrier : il est transparent, donc en verre, et on y trouvera épingles ou punaise ou élastique, du drigail. Et il voisine avec une coupe de verre ou céramique qui le surplombe de tout son volume et autorité – du vrac aussi, mais plus gros, d’usage moins fréquent, un jeu de cartes, des bouchons de liège, un canif à usage particulier. N’importe où qu’on rentre, on reconnaît le dessus du buffet de cuisine : ce n’est pas intime, c’est la même chose chez tout le monde.

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38 – les bons points de Georges Perec


Il y a dans W deux passages qu’il ne m’est pas possible de lire sans ce petit coup d’émotion supplémentaire. Lui, l’orphelin, le dyslexique, obtient enfin la médaille qui récompense les dix « bons points » récoltés, puis, pour une bousculade dans l’escalier dont il n’est pas responsable, se la voit retirer. Je revois ces « bons points » verts jaunes ou orangés imprimés en planche sur un papier un peu épais, mais pas cartonné (ils s’usaient et se décoloraient), que l’instituteur découpait par paquets de seize. Au bout de dix, on avait une image. De taille plus grande, et bien sûr éducative. Je revois la série des avions utilisés pour les traversées historiques (je revois vaguement les avions, mais mieux le coin de ciel, dans le haut de la carte elle-même, et la petite légende au verso). Une autre série, c’est les papillons, pas d’intérêt spécial pour l’espèce, mais l’image trouble alors parce qu’elle ne se réfère pas à du réel : nous n’avons jamais vu de tels témoignages de la création, assez fruste pour ce qui nous concernait, dans nos jardins ni nos plages. Les papillons sont des êtres de livres. En tout cas, avec la distance, cette notion d’image, qui tenait fonction de la médaille obtenue par l’enfant Perec : en quoi une image aujourd’hui représenterait un intérêt, ou une récompense ? L’autre passage, c’est celui où il utilise le conditionnel (tout un paragraphe écrit au conditionnel) pour revenir sur cet archétype familial des illustrations de livre d’école : le père, la mère, les deux enfants – une fille et un garçon –, et, au milieu, pour y faire ses devoirs, la toile cirée de la table de la cuisine. Jamais texte plus que ce paragraphe de Perec au conditionnel pour avoir fait revenir la toile cirée de la table de la cuisine.

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37– dents en boîte


Les attributs séparables du corps ont un statut particulier dans le monde qui n’est plus. On n’enterre pas un mort avec sa jambe de bois, on la garde pour servir. Les dentiers sont un attribut courant des salles de bain, dès un peu d’âge venu. Je suppose, pour ce qui est des dents de lait, que les usages ne changent pas si vite : si elle tombe à l’école, qu’il y a toujours un moyen vaguement sécurisé de renvoyer à la famille pour le rituel d’accompagnement. On me fait part, il y a quelques jours, de la terreur qu’exerçait ma mère dans sa classe de maternelle, pour ne jamais laisser une dent brandigoulante sans l’arracher d’un coup sec – le coup de main elle l’avait, je m’en souviens. Et je m’en suis souvenu quand j’ai eu à pratiquer l’exercice moi-même. Et se souvenir de la boîte que l’instituteur garçons, Guy Boisseau, tenait en réserve pour cette seule fonction. S’en souvenir parce qu’on avait à la lui rapporter vide le lendemain. Peut-être, il me semble, une toute petite boîte métallique et plate de pastilles Valda, ou de ces bonbons des Vosges. Et, à la maison, la boîte complémentaire où, en trois arrivages successifs, se sont accumulées les dents de lait des trois garçons – pareil que la jambe de bois, parce que ça ne se jette pas. Et puis si, un beau jour, sans qu’on sache pourquoi ni comment.

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36 – le répertoire à glissière


On était entré dans un bal technologique dont on ne mesurait pas les conséquences. On avait la sensation matérielle du progrès. Chaque objet représentait un pas en avant dans l’usage, dont on n’aurait pas mesuré les conséquences intérieures. Ainsi le modeste répertoire à glissière, et le petit losange de plastique noir qu’on descendait de lettre en lettre sur la règle graduée par ordre alphabétique, puis un clic sur le couvercle et il s’ouvrait juste sur vos fiches. Pourtant, le classement par fiches n’avait rien de nouveau : on avait même pour l’école des fiches de carton bristol différentes tailles et certains profs, en géographie notamment, vérifiaient comment on en usait. Pour les clients du garage, il y avait des boîtes en bois vernis, hautes et étroites, avec des intercalaires et des onglets (minuscules lamelles de laiton avec point de soudure, puis trempées dans la couleur, qu’on enfilait sur le haut de la fiche, et permettaient, tous les deux ans, de reprendre contact avec tel client dont bientôt la camionnette serait à renouveler). Si peu de gens avaient le téléphone qu’une simple fiche suffisait à les noter tous, on ne reportait même pas cela dans le carnet d’adresse familial, celui des lettres de bonne année, qu’on maintenait exhaustif pour cet usage. Le téléphone avait fonction communautaire, puisque les voisins venaient frapper à votre porte lorsqu’ils avaient à s’en servir pour une urgence. Et puis il se répand, on insère les numéros dans le carnet des adresses. Puis on pose à côté du récepteur un mini répertoire de ses propres numéros – et donc arrivent ces répertoires de plastique mince, qui cherchent à faire joli, à faire progrès, et insèrent cette fonction tri via l’onglet sur la glissière alphabétique. Ce sont les mêmes fonctions, en gros, qu’on synchronise aujourd’hui directement entre nos téléphones et nos ordinateurs. On ne sait même plus le compte exact de ses contacts, même s’il faut parfois le nettoyer de ses morts. On y stocke le téléphone mais plus le fax, par contre on y a ajouté l’e-mail et les login mots de passe pour l’accès en ligne et la gestion du compte. C’est bien ce changement d’échelle dans la socialité, hors limitation communautaire géographique, qui s’amorçait dès le répertoire à glissière, même si nous n’en savions rien.

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35 – l’accroche-volet


Incapable de penser d’emblée à un tel détail. Mais on se le prend comme une évidence, ce matin de pluie où on longe une rue déserte de La Rochelle sous ses arcades. Quand on repoussait les lourds volets de bois contre le mur, le matin, pour les retenir dans nos pays de vent, on relevait la petite silhouette de fonte moulée, elle se rabattait sur son support (il faudrait la lever d’un centimètre pour la rebasculer, le soir). Aucune idée de quelle fonderie, que je suppose minuscule, s’est spécialisée dans cette fourniture. Je ne sais pas si ça concerne seulement l’Ouest ou tout le pays : en tout cas, de Niort à Nantes, c’est toujours la même figure, deux mêmes figures, hiératiques et fixes, pas méchantes, qui ressemblent surtout au valet et à la dame des jeux de cartes. En Bretagne une variante avec petit chapeau de travers. Souvent, le frottement même minime des doigts, soir et matin, les a polis et usés, ou la pluie, je ne sais pas. Souvent, comme on repeint régulièrement les volets d’une peinture bleue ou verte, plus rarement grise ou marron, on les en badigeonne aussi : les traits alors épaissis, encore un peu plus schématisés. Je suppose, pour la fonderie, un alignement de deux fois douze dans le moule, avec la coulée qui se dédouble en deux voies parallèles, et au pied de chaque figurine, dans ce renflement qui lui sert de ceinture, un petit chanfrein pour qu’un simple coup de maillet les sépare de la coulée refroidie – le double candélabre repartant alors à la fonte pour un nouveau cycle. Ensuite on ébarbe et on perce. Il y a la version pauvre, juste la lame de tôle épointée qu’on rabat. Je suppose que maintenant la fonderie a fermé comme les autres, qu’on ne saurait plus acheter ça, en admettant qu’on se serve même encore de volets plutôt que de stores électriques.

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34 – durcisseur à ongles


Peu importait qu’on soit bon à la guitare ou pas trop : l’emploi du durcisseur à ongles prouvait qu’on en jouait. C’était une occupation à laquelle on pouvait consacrer un temps qui probablement se serait révélé plus utile à pratiquer l’instrument même. D’autant qu’on passait une bonne part de l’argent de poche à ces onglets pouce et doigts, bottlenecks, capodastre (Dunlop c’étaient les meilleurs), nouveaux jeux de cordes, diapason pour l’accordage, sillets de chevalet à tailler soi-même dans un vieil os de boeuf, produit à polir ou nettoyer le vernis de l’instrument, mini lime pour affiner les frettes et il doit encore en rester. Certaines méthodes de guitare folk y consacraient une page. Pourtant, certains des copains avaient de ces ongles qui naturellement poussaient fermes et raides, ce n’étaient pas le cas de mes grosses pattes en largeur. Guitare ou pas, montrer qu’on avait des ongles longs était devenu aussi important que l’art de se coiffer (je crois que c’est de cette époque-là que j’ai commencé à me couper les cheveux moi-même et ne plus porter de montre, sans que je puisse exprimer en quoi ça allait ensemble). Il s’agissait d’un vernis transparent, qui exigerait ensuite l’acétone pour disparaître. Appliqué en couche épaisse, on garderait une dizaine de minutes les mains immobiles pour qu’il devienne pâteux. Puis, une fois durci, on le rayait dans le sens de la longueur du doigt, et on appliquait une deuxième couche. L’ongle alors était censé résister plus longtemps à l’attaque de nos cordes métalliques dans le finger-picking.

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33 – le carton de partitions


Il est brusquement tombé de l’étagère où je cherchais à atteindre de vieux papiers administratifs. Le carton à partition, impossible de s’en débarrasser, mais pas ouvert depuis quand. Et hier matin, pour un arrêt de bus loupé, longeant cette petite rue près de la gare qui concentrait au moins quatre magasins d’instruments et partitions, où deux peinent désormais à survivre. Je crois me souvenir de mon premier achat d’un livre de partitions, de couleur jaune brillante, et qu’il s’agissait de transcriptions de blues pour piano, je m’étais dit que ce serait un bon moyen de m’ initier à la guitare : ça ne l’était pas. Pourtant, dans la période Bordeaux, le souvenir de ces albums illustrés à couverture pelliculée, et dont les pages permettaient de reproduire des musiques reste à distance la même promesse. Ce n’est pas neuf : à l’époque, le commerce des partitions de chansons, notamment, restait une industrie populaire, paroles, piano, accords. Et peu de décennies en amont, jouer de la musique supposait de la lire. La musique est un émerveillement abstrait, mais dans ma tête fonctionnait comme la lecture de livre : elle est une harmonique particulière, plus concrète, des mondes qu’invente la lecture de livre. Et je ne m’en suis pas guéri. J’ai compris plus tard, à travailler sur Keith Richards et Jimmy Page, qu’ils avaient appris leur vocabulaire en déchiffrant sans partition ce qu’ils entendaient des disques, et ça ne m’aurait même pas été pensable. Plus tard, j’avais un grand cahier à portées, et j’écrivais des quatuors à cordes. J’avais décidé de n’écrire que des quatuors à cordes, j’en ai commencé beaucoup, je l’ai fait longtemps. Est-ce que j’écrivais de la musique, ou est-ce que je rêvais tout simplement d’écrire, et que cela passait d’abord par des harmonies et des rythmes, que l’architecture de ces notations attendait que viennent des mots, quand je n’avais pas encore l’accès ? Je regarde travailler Dominique Pifarély, la façon dont on compose et écrit la musique sur un ordinateur semblable au mien. On peut chercher probablement la même chose dans une phrase. C’est l’idéal qui reste : qu’un livre de partition soit à jamais cette promesse que la musique qu’il recèle se joue de la même façon que la réalité devient entièrement Proust ou Stendhal selon que vous relisez à nouveau l’un ou l’autre. Sur le dessus du cartons de partitions, la dernière que j’ai acquise, il y a quand même une bonne dizaine d’années : les Sonates pour violon seul d’Yzaÿe. Quand je les ré-écoutais (et je continue, comme la sonate pour violoncelle de Kodaly, à les écouter souvent), je suivais dans le livre. Reste que le carton de partition jamais ne m’a aidé pour la musique : il y avait fausse piste, transposition.

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32 – Jeu des mille bornes


Je crois que le jeu de société dit Jeu des Mille Bornes se vend encore. Je n’ai pas été voir s’il avait bénéficié d’une adaptation à la route moderne. Les bornes étaient réelles, c’étaient les bornes Michelin blanches qui indiquaient chaque kilomètre effectué, avec sur les vieilles nationales de plus petites qui divisaient de cent mètres en cent mètres. On s’avalait des kilomètres, maintenant on voit plutôt ça en heures, et si vraiment il faut on clique sur le plan du téléphone. Dans le jeu de Mille Bornes, j’aimais bien le sabot de plastique lisse aux coins arrondis qui servait pour la pioche et pour se défausser des mauvaises cartes. C’était un jeu où on avait l’obligation d’être méchant, en imposant aux autres limites de vitesses, panne d’essence ou crevaison, mais pas trop, pour ne pas lui gâcher son plaisir de jour. C’est ce vocabulaire même, qui date : la carte crevaison était signifiée par un clou rentrant dans le pneu. On avait des bottes – prioritaire, increvable – qui permettaient d’échapper aux misères, et ces bottes venaient tout droit des vieux contes à bottes de sept lieues. Je ne crois pas que dans ces anciennes versions du jeu (je parle de quand il est arrivé, tout beau tout neuf, vers 1964 probablement ?), il ait jamais comporté de cartes ni de noms de villes : la consommation de kilomètres était un objectif se suffisant à lui-même. En fin de partie, les cartes épuisées, chacun comptait les cartes de 200, 100, 50 et 10 déposées. Probablement que les enfants jouent encore au Mille Bornes, je n’en sais rien, mais l’occupation même du voyage – musique individuelle, voitures standardisées, routes technicisées – a changé, et notre tête aussi a changé.

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31 – cirage Kiwi


Pas sur cette page mais celle d’à côté, Benoît Melançon, qui a accompagné depuis le début, avec le regard symétrique du Montréalais, cette aventure d’objets, parle du cirage, et il lui faut s’en mettre plein les mains pour que soudain l’enfance revienne. Le cirage à chaussure tenait une place importante dans la maison, tout simplement parce que les chaussures étaient un objet cher, qu’on faisait durer longtemps, et qu’elles étaient en même temps une marque sociale, comme l’ensemble des autres vêtements – dans un temps où les codes étaient infiniment plus précis. Mon père avait deux paires de chaussures, une pour l’atelier et les réparations, une pour aller en clientèle. Plus une réservée aux mariages, enterrements et cérémonies, et systématiquement la vieille paire, pour chaque catégorie, réservée encore quelques mois pour les usages domestiques (je fais pareil de mes Nike d’ailleurs). Mais je n’ai jamais employé le mot cirage seul, ni l’expression cirage à chaussures, pour moi c’était simplement cirage Kiwi. Des boîtes rondes, que j’aperçois encore parfois en bout de rayon, dans les supermarchés (mais j’utilise, et bien rarement, l’hiver quand j’ai une lecture publique ou un cours) un applicateur à bout éponge, en général desséché, ou bien soudain une masse de liquide gras en sort qu’on étale au chiffon par dessus les salissures). Le fermoir de la boîte : un papillon en laiton – signe du premier respect qui lui est dû avant d’ouvrir. Puis la surface très lisse et circulaire, d’un noir mat ou d’un bleu profond, ou d’un beige à transparence selon choix. On y passait une brosse dure, qui laissait des marques, et on en usait avec parcimonie. On avait une boîte en bois réservée à l’arsenal d’entretien chaussures. Ces brosses, une grosse et une fine, les différentes boîtes de cirage Kiwi selon la teinte, et souvent aussi les boîtes presque vides, mais pas encore assez pour qu’on les jette : dedans, un petit bloc durci replié dans le coin du laiton brillant. D’aussi loin que je me souvienne, l’entretien des chaussures, le dimanche soir (et j’assumerai plus tard la même tâche au même rythme), revenait à mon père. Je revois les trois paires en taille décroissantes (mes deux frères et moi), et l’entretien plus élaboré qu’il tenait à manifester pour les chaussures dont ma mère userai en classe, chaussures d’hiver, chaussures d’automne ou printemps plus légères. Peut-être même ajouter : la seule tâche ménagère qu’assumait mon père, comme si la technicité des chaussures justifiait une exception ? Ce qui revient ensuite, c’est le Kiwi lui-même, sorte de gros poulet à poil, à l’air ahuri, qu’on trouvait dans les bouquins de sciences nat à l’école, mais venant de ces pays aux antipodes, où il ne devait guère être commode d’avoir les pieds au plafond pour se déplacer et garder un peu de confiance en l’attraction terrestre. Jamais vu le rapport de cet animal à la fonction du cirage, mais le nom était parfait. Ou bien même la singularité du kiwi représenté en couleur sur la petite boîte ronde annonçant déjà cette singularité d’une tâche hebdomadairement réservée au père.

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30 – le tout petit et le plus gros


Sais pas pourquoi ça m’est venu de penser : quel aurait été le plus petit objet des plus petits, et le plus gros des plus gros. Pour le plus petit, c’est une sensation de confetti sur le doigt, mais je crois qu’à un moment ils sont dans le livre, dans un pochon de plastique transparent et on voit leurs couleurs au travers. J’étais très fier aussi d’une petite pince qu’on dirait aujourd’hui à épiler, mais le mot n’existait pas à l’époque (à Saint-Michel en l’Herm tout au moins) et elle était destinée à la manipulation des timbres postes quand, une fois décollés par trempage de l’enveloppe et séchés sur un buvard, on les glissait délicatement sous la cellophane de l’album. Mais l’adjectif petit s’associe immédiatement avec ce qui nous envahissait partout du mot échantillon. Chez Pantaléon, au bout de la rue du Commerce, on vous prêtait un classeur avec des échantillons de linoléum, et on choisissait le motif pour la cuisine, la salle à manger, les chambres. C’était souple et lourd, moderne. Le raid de la police britannique chez Keith Richards en février 1967 est une parfaite horloge : ils cherchent de la drogue, mais ne savent pas ce que c’est. Richards, chaque fois qu’il voyage en avion, garde dans sa besace (une grosse besace tissu ou cuir avec son foutoir, on la voit souvent sur les photos, moi en 1977, dix ans après, je me prendrais des remarques dans la vie d’usine parce que je porte un sac comme les femmes – les hommes étant limités à ce baise-en-ville dit plus poliment pochette pas plus gros que le portefeuille pour montrer que rien n’y tient au corps, mois j’y trimbalais mon Proust), les échantillons de moutarde distribués dans les avions avec le plateau-repas. L’idée d’un contenant individuel plus sophistiqué que la pauvre moutarde dedans était un contenu bien en regard à la sophistication du contenant, et puis tout simplement que cela était jetable et gratuit. Bientôt on aurait des échantillons de tout, et on ne quitterait jamais une chambre d’hôtel sans emporter le petit savon et la bulle de shampooing. L’échantillon devient un mode langagier du commerce. Dans le tiroir sous cette petite table sombre dont je suis dépositaire en fin de collège et début de lycée, bois verni sur lequel on a déposé une plaque de verre – des bulles d’air entre le verre et le bois prennent des formes différentes selon la pression, et les formes que je dessine à l’encre s’enlèvent ensuite d’un peu de salive et d’un revers de manche, je n’ai jamais été doué pour le travail scolaire mais finalement l’apprentissage des heures vides quel trésor pour la suite j’y suis toujours –, j’ai comme n’importe qui des échantillons de tout et n’importe quoi, le paradoxe propre à cet objet tout neuf, par la miniaturisation, par l’extension à tant de domaines du quotidien (cigarettes comprises, ces petits paquets publicitaires de trois Gauloises, différent du « P 4 » militaire qui, lui, se vendait) étant qu’il se détruit intégralement dès qu’on l’ouvre. Voilà pour le petit. Le plus gros est bien plus simple, quoique je ne puisse aujourd’hui en retrouver ni le lieu ni les circonstances. Je revois une maigre forêt d’ouest (elles ne manquaient pas), un chemin de terre (nous les connaissions tous avec nos vélos), et, parce qu’on transformait celui-ci en route, la majesté sous le soleil d’un rouleau compresseur hiératique, étroit, haut sur pattes, et d’une niveleuse, gigantesque bête horizontale avec sa lame à raser le monde qui vous enlèverait villes et cimetières d’une seule passe. Accompagnements de fûts de gas-oil et matériaux divers, palettes. On n’aime pas les rouleaux compresseurs, des fois qu’il vous tombe sur le pied peut-être. On a escaladé la niveleuse comme un bateau-pirate, jouant aux funambules sur les arcs d’acier peint en jaune, investissant la cabine qui sentait l’huile et le bitume et gas-oil ensemble. Et puis forcément s’asseoir sur le siège de pilotage, avec tous ces leviers dans tous les sens. Je ne sais pas si la niveleuse était dépourvue de clé de contact, ou bien si elle était restée sur place, l’un d’entre nous a fait tousser le moteur, et tout s’est mis à vibrer dans un grondement. Quand l’heureux titulaire du siège s’est mis à actionner les leviers, pas de résultats visibles sauf celui-ci : on avançait, pas vite mais droit. Je crois que notre réflexe à tous a été de dégringoler en cascade et laisser s’accomplir le destin mécanique. Là-haut Alex Agneuray (il me semble, mais ce n’est pas sûr), tentait d’appuyer sur l’énorme pédalier de fonte, et faire se rétracter le levier maintenant inamovible. Dans le souvenir, elle a rampé majestueusement tout droit dans les arbres, s’y est bloquée et a calé. Voilà pour le plus gros objet.

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29 – dans de beaux draps


Cela vous tombe encore dans les mains parfois au hasard d’un repassage du lundi, un de ces torchons épais et indestructibles, raides à la main, presque rugueux, avec deux initiales en broderie dans l’angle. Tout le reste s’est effiloché à mesure des maisons changées, des villes parcourues. Alors, le repliant d’un coup de fer, ce sont ces vieilles armoires qui s’ouvrent, avec leurs billes de naphtaline anti-mites, et ces hautes piles verticales et rangées, qui servaient aussi probablement de coffre-fort et de remise à secrets. Partant interne pour le lycée en 1970, il y avait encore eu la liste fournie avec le mot trousseau, blouse blanche, serviette de table et deux pour la toilette. Le trousseau avait son enracinement dans le baluchon des mariées, asymétrique comme la dot. D’ailleurs je me suis longtemps trompé sur ces initiales brodées, d’une cousine de ma grand-mère maternelle que je n’avais pas connu, mais qui apparemment nous avait légué ce qui maintiendrait loin au-delà d’elle, comme les droit d’auteurs le font aujourd’hui, son empreinte post-mortem. Alors ce sont d’autres images : la lourdeur de ces draps, qui étaient comptés (ai-jamais compté des draps) et devaient compter assez de matière pour cette durée promise. On nous convoquait, les gosses, pour en tenir l’extrémité, et quand la solide grand-mère (solidité qu’elle perdrait plus tard, la pauvre, gardant cependant même sourire) nous déboulonnerait du sol dans cette majestueuse secousse. Mais cela se prolonge aussi dans cette conscience d’un univers de tissus qui nous entourait avec ses propres lois, comme la vaisselle ou les photographies. Cela allait des tentures sur les portes dans le deuil, à ces lourds albums, comme ceux où nous pouvions passer le doigt sur les motifs en reliefs des papiers peintes, et qui recueillaient de minuscules échantillons rectangulaires de tissu d’ameublement. Ou, ce qui me revient, dans ces âges où le veuvage devenait une sorte de changement d’état sans limite de durée, et qui se marquait d’abord par l’habit, à ces petits rubans de crêpe (« Sorte d’étoffe claire, légère et comme frisée, faite de laine fine ou de soie crue et gommée », dit Littré, qui cite aussi ce vers surprenant de Boileau : « Viendra d’un crêpe noir envelopper la ville ») portés sur la boutonnière en guise de deuil, enfants compris. Et qu’il me semble n’avoir pas vu ça depuis bien longtemps, comme si on ne mourait plus, désormais.

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28 – le car de Lairoux


À plusieurs reprises nous avions livré des cars. Un car modèle H pour le ramassage scolaire à Lairoux, et un peu plus tard un de ces modèles sur camion-jouet, le Citroën 325, qui lui aurait succédé sans la légende, maintenant naissant dans le monde en couleur, et qu’on était allé chercher directement chez Heuliez à Cerisay – puisque tout travail était identifié à un lieu et à ceux qui l’accomplissaient, que nos villes et nos routes se structuraient selon cela même. On a livré plusieurs camions aménagés aussi, dont un pour un boucher charcutier, j’ai sa photo, dans sa joie à prendre possession du rayon réfrigéré neuf et vide, mais déjà avec son tablier et sa casquette de travers comme pour s’entraîner. Et je crois qu’elle est dans un recoin de mon livre, cette commode en bois massif où je stocke depuis des années les bricoles électroniques, les machins de dépannage et quelques outils, venue du camion d’un forain en tissu et mercerie auquel nous avions livré un véhicule neuf. Ces petits autocars, dans les quelques jours que tout véhicule neuf passait au garage pour préparation avant sa livraison au client, nous les explorions bien sûr avec mon frère comme tous les autres véhicules. Mais là c’était autre chose : un intérieur sur roues. Des sièges vissés, des fenêtres où se poser, tout comme une maison. On était loin avant l’époque des camping-cars – qui nous auraient paru affaire de romanichels, à preuve qu’on ne leur a jamais accolé ce terme de motorisé appris cet été d’un Québécois cher. Mais ce terme de motorisé, adjectif nominalisé pour qualifier le véhicule, prouve bien qu’on y voit une maison sur roues, et non un camion aménagé pour rouler du Mégantic au Maine. En tout cas, de notre taille d’enfant, souvenir à la fois précis et infiniment lacunaire de ces autocars, s’asseoir religieusement sur le siège conducteur au large volant plat, admirer la taille des vitres verticales, et, dans l’allée entre les sièges, être surpris de la quantité de métal boulonné, plus la ferveur du skaï, ce similicuir ayant passé lui aussi de nom de marque à terme générique, pour donner à tout siège une allure de conquête du monde, voire des confins extra-terrestres.

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27 – le break Gardès


C’est l’immense magie du web de nous offrir un territoire exogène. On ne s’imagine pas de destinataire à ce qu’on écrit, on les rejoint pourtant. On vous informe que le marchand de tissu Gardès, qu’on a décrit debout devant sa boutique avec les cintres à costumes et les étagères à pantalons, achat annuel tenant du rite, y compris la prise d’ourlet et la livraison du lendemain dans un papier soie, plus la longue table de bois massif et les larges ciseaux plus le mètre en bois pour dépoter le tissu en coupon, avait effectivement une Lancia pour la vie civile, qu’il allait acheter à Niort pour être sûr que personne d’autre n’aurait la même voiture dans le canton, mais se fournissait chez nous d’un break ID 19 bourré à la gueule de prêt à porter et de tissus courants, qu’il allait vendre lui-même de hameau à hameau et de ferme en ferme, et c’est un autre Gardès qui surgit, sans besoin de mains calleuses, mais dans la rude activité lui aussi qui était le partage commun, et dont nous héritons de l’école. J’avais oublié le break, et une nièce que je ne lui supposais pas me le fait revivre d’un message Internet, alors j’en revois même l’intérieur, l’arrangement de contreplaqué pour la marchandise, jusqu’au toit de polyester translucide qui caractérisait ces voitures.

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26 – contre les coupures


C’est un souvenir raconté par le grand-père, et qui concernait sa période parisienne, donc l’immédiat après-guerre, de 1919 à 1924, dans les ateliers Championnet, XVIIIe arrondissement, qui reconvertissaient le matériel militaire de la « grande guerre » en matériel civil pour les transports parisiens. Mais de toute sa vie ultérieure, 1925 à 1997, a-t-il vécu ailleurs que dans le souvenir de ce Paris-là ? À la sortie de l’usine (ce qui sonne comme une chanson), des bonimenteurs (ce qui n’est pas une appellation péjorative, on en voyait sur les marchés pour vendre des montres ou des accessoires de cuisine, c’était depuis l’illustre Gaudissart une fonction sociale comme une autre et probablement celle d’écrivain moderne en est issue plutôt que des cabinets d’études savantes), juchés sur une caisse, avec un rasoir se coupaient le dessus de la dernière phalange du doigt, juste sous l’ongle, zone qui saignait facilement et ne créait pas une telle douleur. Puis s’appliquaient de leur onguent à merveille, la crème cicatrisante et réparatrice, et je n’ai pas enquêté sur le nom. Il nous resservait souvent l’histoire, dans son petit cagibi atelier d’après 1965, une fois son garage vendu et la retraite à endurer. Pourquoi ça l’avait tant marqué ? Je n’en étais pas, alors, à me poser la question en ces termes. Maintenant j’y vois un de ces indices d’un statut social du corps appelé, mais tellement plus tard, à se transformer : l’atteinte à sa propre intégrité comme argument de vente.

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25 – les boots à bout pointu


Sous mon ordinateur, dans le train, j’aperçois que le voisin du siège d’en face à des boots à bout pointu. Je n’ai pas besoin de le regarder pour savoir qu’on a probablement le même âge. Je nous revois au Foyer des Jeunes, à Civray, sept ou huit clampins, tous avec nos boots, donc en première, la grande année 1969. Gervais Néliat en avait des jaunes, nous autres n’aurions pas osé. Elles n’avaient pas de lacets, mais une bande élastique sur le côté pour les enfiler, et elles montaient au-dessus des chevilles. Je revois un disque d’Eric Clapton où il est assis, une jambe repliée sur l’autre et donc affichant des boots qui devaient valoir bien plus cher que les nôtres. Je ne pense pas, dans l’immédiat après 68, que l’un ou l’autre (sauf Gervais Néliat peut-être) se soit risqué au lycée les portant. Peut-être dans les festivités familiales, pour marquer le côté rebelle. Donc c’était surtout pour faire les 300 mètres qui me séparaient du sous-sol concédé sous l’école primaire, avec une enseigne sur le portail de fer, Foyer des Jeunes, et où avions une sono, une table de ping-pong et un baby-foot, plus le labo du club photo. Je ne crois pas m’être jamais racheté de boots dans les différentes vies ultérieures, d’ailleurs les semelles lisses glissaient, ce n’était pas très facile à porter. Mais si je repense à la photographie du disque de Clapton, à la façon dont Gervais Néliat s’habillait et se coiffait avec un tour d’avance sur nous tous, et à mes propres boots soigneusement rangées dans leur boîte en carton d’origine, l’admiration est intacte.

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24 - le plateau du paquebot


Le port de la Rochelle (on devinait au loin les grues girafe du môle d’escale de la Pallice) était pris au sud de Ré par un courant tournant, une remontée amont du large Gulf Stream finissant, qui ramenait sur nos plages tout ce qui se perdait là-bas. Ç’avait surtout été le cas pendant la guerre, rare qu’on prenne le virage dit Joséphine sans que mon père rappelle la mémoire de ce nommé Brunet, mort en 45 en ouvrant une mine récupérée sur la pointe d’Arçais, et qui avaient fourni un peu partout aux abreuvoirs qu’on voyait dans les champs. On disait que même les bagnards de Ré avaient profité de ces courants, et que beaucoup s’étaient établis à la Tranche-sur-Mer, que c’était la raison pour laquelle tant d’habitants avaient les deux ou trois mêmes patronymes récurrents. Marcher le long de la mer, c’était donc être attentif à ce qu’elle apportait. Rivage sans vrai port (Olonne en haut, La Rochelle à droite), nous c’était la mer à moules, la mer agricole, les pêcheries de roches, imaginaire oui, mais à quoi pensaient-ils vraiment, le pantalon relevé sur les mollets blancs, remontant au dernier moment possible de la marée finissante ? Nous avions donc rapporté, mon frère et moi, et fièrement (zeugme du jour ? je ne suis pas sûr que ce soit un zeugme), un énorme plateau, qui avait cette caractéristique d’être entièrement recouvert d’huîtres, moules et autres coquillages. Il pesait une tonne. On l’avait rapporté à la maison de la Grière, celle qui n’a jamais été ouverte depuis quinze ans, il doit y être encore. Le grand-père avait commencé l’ouvrage au burin et tournevis, puis ensuite au canif. Il avait mis des mois. Peut-être même deux saisons. Un jour, le plateau était apparu sans plus aucune trace. De l’acajou pur. D’une taille et d’une épaisseur comme nous n’aurions jamais eu sinon à la maison (à quoi bon, un plateau). Un plateau de luxe, un plateau de paquebot. Des paquebots, hors la construction du France évoquée dans le livre, nous n’en avions jamais vu que sur les magazines et dans les livres (on dit sur et dans, en ce cas ?). Il témoignait d’un autre monde, inaccessible et manifestement riche, pour qu’un tel objet soit réservé à un usage domestique provisoire. Au large passaient, sans que nous puissions les apercevoir (à la pointe d’Ouessant on les devine) les bateaux anglais qui descendaient vers Lisbonne, Tanger ou Gibraltar. Les années 60 commençaient, les Caravelle (avion au nom de bateau, commençaient juste leur assaut du ciel). Qu’avons-nous fait du plateau ? Je m’en souviens beaucoup moins que du long et patient travail du grand-père avec son couteau, centimètre par centimètre dans le calcaire. Nous avons perdu cette patience et ce temps, pour ce qui concerne nos objets d’usage, les replaçant cependant dans leur propre histoire, du paquebot inconnu à cette table où il accueillait les vieux journaux.

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23 – pommes, poires et scoubidous


Comment transcrire ce que fut, ces années-là, la folie du scoubidou ? On ne serait pas sorti sans son scoubidou à la ceinture, ou un bouquet de scoubidous comme de scalps, et en porte-clés. Mais aussi aux poignées de cartables, aux guidons de vélos. Ce n’était pas une affaire de filles, même si elles y étaient plus adroites et inventives. Je crois que la magie tenait au matériau lui-même : non pas du fil, mais un très mince et très souple tuyau avec du vide à l’intérieur. C’était vendu en papèterie et dans les tabacs presse, puis même à l’épicerie. Grands écheveaux de diamètres progressifs, très fin à fin et moyen à gros, et bien sûr les couleurs – ah, les couleurs. Tout simplement parce que dans notre monde en noir et blanc (en 1963, pour l’assassinat de Kennedy, la Une de Paris-Match passe en couleur, et en 1965 l’intérieur : or c’est pile ça, les années scoubidou), nous n’avions jamais vu matières de pareilles couleurs. J’y ai toujours été maladroit. J’ai toujours été maladroit en toute chose, c’est probablement ce qui m’a permis de bien entrer dans Proust et de faire quand même un bout de vie avec ce qui était à ma disposition – mais dans le bilan c’est toujours cette contrainte par la maladresse qui l’emporte rétrospectivement en chaque domaine exploré, ou la fuite de domaine à domaine). Donc mes propres scoubidous n’étaient pas assez resserrés, ou boudinaient du milieu, ou se recourbaient bizarrement au lieu d’être raides comme un épi. Il y avait de véritables artistes, en formes tarabiscotées, prouesses de volume ou longueur, ou tressage audacieux des couleurs. Mon copain André Provost en faisait de très beaux. Quand par hasard j’en aperçois, en image ou en vrai (il y a eu une vague résurgence quelques années de ça), je les revois tous, et le mot me saute de nouveau à la figure. C’est associé pour moi non pas à ce qui deviendrait le symbole même du temps, les 45 tours, l’électrophone Teppaz, les Beatles et les Rolling Stones, mais le clinquant plus consensuel, la télévision, Thierry La Fronde, Albet Raisner. Sinon, la vraie étrangeté c’est plutôt comment un tel phénomène – et phénomène de l’inutile – peut refluer aussi vite et sans laisser de trace. Encore que : puisque, si je ne serais pas plus adroit, un scoubidou à quatre brins en section carrée je saurais encore vaguement faire.

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22 – boussole


J’ai possédé une boussole. Elle était dans le tiroir de mon bureau, mais je l’emportais pour les vacances. Quand j’ouvrais l’atlas, je la sortais et la posais sur un coin de page. Dans mon souvenir, elle est lourde dans la main. L’aiguille tremble un peu, on peut aussi taper de l’ongle sur le verre pour qu’elle prenne lentement son nord invariable. Ensuite on se tourne pour que la direction de l’aiguille coïncide avec la lettre N sur la rose des vents. Avec une boussole on peut faire de grands voyages, vers le grand nord, pourquoi pas. Quand nous sommes allés à Peribonka et Misassini-Dolbeau le rêve était toujours là, mais à quoi bon une boussole. Elle symbolisait, quand je la sortais, ces moments où la tête suffit pour la dérive, ou bien qu’un livre vous entraîne. Il paraît que, perdu dans une forêt, elle vous aide à en sortir. Quand on se perdait dans un bois, nous il suffisait de marcher tout droit deux cents mètres et on se repérait vite. Je me suis plusieurs fois perdu, j’entends : vraiment perdu, comm une fois dans la banlieue de Moscou, ou dans une forêt l’année où on vivait à Stuttgart et une autre fois dans les bois du Jura – chaque fois sans boussole, et quand bien même. On avait reçu aussi, en publicité, un petit compas sphérique gros comme le bout du pouce, qu’on fixait avec une ventouse sur l’intérieur du pare-brise. Je ne me souviens plus de qui offrait ça, Antar probablement. On l’avait mis dans la voiture : mais quand on allait chez les grands-parents, c’était rouler plein ouest, la preuve c’est qu’on avait le soleil pleine poire, et quand on revenait le dimanche soir c’était plein est, on n’allait pas ailleurs et il n’y avait pas besoin de compas pour ça. Je l’avais récupéré dans mon tiroir, je comparais les vitesses de réaction et d’orientation avec la boussole. En frottant une aiguille à coudre sur un aimant (ce vieil aimant en U qui venait d’une dynamo de Dodge et que j’ai eu longtemps dans mes affaires), puis la collant sur une rondelle mince coupée dans un bouchon de liège et en la posant sur l’eau, ça faisait aussi une boussole primaire, très primaire. Plus tard, quand mon père a acheté sa barcasse à moteur (qu’il baptiserait Jobu, une variation pour spleen en vendéen, ça doit bien être son seul point commun avec Baudelaire), il s’était offert un vrai compas, qui aurait permis de traverser l’Atlantique, et fluorescent la nuit. J’ai dû me désintéresser de la boussole (et la perdre, à moins qu’un de mes frangins en ait fait son affaire) vers cette période.

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21 – visite médicale scolaire ou militaire


C’était une fois l’an, de la primaire au lycée, et plutôt bienvenu parce que ça faisait des cours en moins, on prenait notre temps pour s’habiller et revenir. La grande quête : la tuberculose – grand châssis de bois de la radiographie rayons x, on ne respire plus et suivant. Pour la polyo on vous posait un timbre trois semaines avant, et la doctoresse en blouse blanche l’arrachait d’un coup, on restait stoïque et viril dans notre corps de douze ans, déjà marqué à l’épaule gauche de la cicatrice pour la variole. On rentrait le ventre pour se grandir sous la toise, elle ne s’attardait pas au stéthoscope, vous palpait vite le slip tandis qu’on regardait vers la fenêtre, et vous retournait de dos pour examen de la scoliose. Pour les trois jours, avant l’armée, c’était pareil avec le spiromètre en plus, et qu’on tâchait tous de se faire plus bancal qu’on ne l’était pour en réchapper – ça avait marché de mon côté, plus myope que j’étais myope et mes radiographies de luxation d’épaule, ouf. Marrant comme toute cette usine à conscrits s’est évaporée plus tard en quelques semaines, sans même laisser son souvenir. Sans cette contrainte d’écrire, je n’aurais pas retrouvé cette annuelle application du large timbre pendant trois semaines (il ne fallait pas le mouiller, mais avec la douche ou le bain hebdomadaire ce n’était pas si difficile, ça aussi ça a changé), et la façon dont cette saloperie vous arrachait la peau quand on l’enlevait, la petite pustule violette qui indiquait que vous aviez réagi perdurait encore un bon mois. Sinon, souvenir plutôt du banc de bois où on grappillait le temps avant de repartir en cours, un coin de la cantine isolé par des paravents, au lycée André-Theuriet de Civray, et les platanes nus, bourgeonneux et gras de la cour (nous tout aussi nus et bourgeonneux mais moins gras).

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20 – dentiers, cellulose, jambes de bois


Par exemple ces formes qu’on mettait dans les chaussures, quand on ne les portait pas, notamment celles réservées aux mariages et aux enterrements. Un fragment de pied stylisé, en bois blanc verni. Mais cela pullulait d’autres fragments du corps. Je me souviens parfaitement d’avoir joué avec un pilon de jambe de bois. Pas récente, puisque je me souviens du durcissement des sangles de vieux cuir. On n’enterre pas un mort avec sa jambe de bois, des fois que ça serve à un autre (question de ma fille avant-hier, devant la tombe de Marguerite Duras : — Ils l’ont enterrée avec ses lunettes ?). Ou ces épaulettes rembourrées qu’installait la couturière. Ou ces faux-cols de cellulose (et ce que recouvre ce mot) à glisser sous le col de chemise. Ou bien sûr les dentiers. Ceux des morts qu’on gardait, pareil, ou le faux palais d’un rose rigide que vous aviez porté deux ans pour vous redresser les dents, ou celui de l’arrière grand-mère qu’elle laissait dans son verre à dents, sa satisfaisant parfaitement de sa canine orpheline. Carver avait gardé son propre moulage de mâchoire et l’exposait sur le dessus de la télévision du ménage, je l’ai en photo dans le livre de Tess Gallagher, acheté à Philadelphie en mai 2000. Et l’usage qu’il en fait dans une de ses fictions. Les têtes de morts qu’on aperçoit en soulevant la dalle de béton du déversoir dans les cimetières de campagne sont souvent édentées. Le cinéma, le commerce, les résines ont changé l’idée qu’on se fait de soi-même, je n’aurais pas aimé faire le métier de dentiste. Fabriquer des jambes de bois pourquoi pas : nos livres ont un peu ce rôle-là, dans le monde d’aujourd’hui.

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19 – superstitions (ne sont pas objets, mais)


C’était une superstition de ne pas tuer les araignées, ni même déranger les plus petites. C’était une superstition de ne pas poser le pain sur la table à l’envers, ni l’entamer par les deux bouts (et de ce conte autrefois lu : « La jeune fille qui avait marché sur le pain ». C’était une superstition de ne pas passer sous une échelle, mais on l’a oubliée. C’était une superstition de ne pas se lever du mauvais pied, de ne pas se lever du pied gauche. C’était un grand respect, avec un peu de superstition, de ne pas détruire les crapauds (on tuait cependant et mangeait les grenouilles). C’était un grand respect, même sans jamais pratiquer, de ne pas se moquer des églises et ceux qui y allaient, comme on se taisait au passage d’un enterrement, comme au contraire on aurait facilement lancé une plaisanterie en apercevant police ou gendarmes. C’était une superstition de ne pas projeter des souhaits même humbles sur l’avenir (façon de faire pleuvoir en exprimant justement qu’on souhaitait qu’il ne pleuve pas), de ne pas influer sur la chance à quoi on appelait pour examens ou décision, lorsque cette décision ne vous appartient pas : on n’en parlait pas, et voilà. Comme on disait aussi « toucher du bois » et se mettant pour rire la main sur le haut du crâne ou le front, ou même les parties génitales. Superstition concernant les lendemains : on respectait ces rites minuscules pour la fin de journée, on avait un objet fétiche. Superstition concernant les vendredi 13. Superstition concernant toute liste appelant l’expression « ça porte malheur », le malheur ainsi un nuage, une ombre, un objet flottant en l’air et susceptible à tout instant de fondre sur votre tête. Superstition en ouvrant une porte, une fenêtre et de ce qu’on va regarder en premier. Superstition dans les rêves : ça voulait dire quoi, ça vous prévenait de quoi, on aurait dû faire attention à quoi ? Superstition de ceux qui lisent les horoscopes, on s’en moque. Superstition de ceux qui se confient aux lotos, aux loteries, aux courses de chevaux, aux billets qu’on gratte. Superstition qu’on repousse et ignore : on compte un deux trois et on se jette. Superstition concernant les maisons où il y a eu un mort, superstition concernant les enfants qu’on attend. Superstition concernant autrefois ceux qui battent un cheval. Superstition concernant la façon dont court devant vous votre chien. Et l’homme moderne qu’on porte en nous, qu’ils disent, il fait le ménage comment ? (Et ne pas, pour autant, tuer une araignée.)

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18 – petits coureurs cyclistes


Retrouvé dans le Flotoir (dernier paragraphe, et ne manquez pas de découvrir ces chroniques) de F.T. une belle description des techniques de lancer de billes, sur ces circuits aux virages relevés (il y avait aussi les chicanes, les tranchées dans le milieu de la piste, et la ligne droite aux records) qu’on sculptait dans le sable – monde où le temps n’avait pas même valeur, même pour nos jeux d’enfants. Au lieu de soldats de plomb, on avait des cyclistes en plomb, peints selon la même technique, il n’y a pas de quoi désavouer. Le Tour de France était certes un événement populaire et festif, les héros cyclistes des (Bobet, Poulidor, Anquetil) des héros nationaux, mais ça ne comptait pas tant que ça, je crois, dans le fait que nous utilisions des cyclistes pour nos jeux. Leurs reproductions en plastique souple coloré étaient bien plus frustes et schématiques : mais, ces coureurs bleus, vers, jaunes, rouges, on les achetait par sacs de vingt ou de cent. J’ai encore en main le poids spécifique d’un tel sac transparent. Cela permettait qu’on joue avec des équipes, et les coureurs cyclistes n’avaient plus de visage. Je pense que le succès de ce jeu tenait alors bien plus à qui s’amorcerait avec le jeu vidéo : la foule, le clone, la dissolution du sujet dans une entité sociale plus vaste. Q’u’ils nous courent un peu dans la tête à nous tous ? Se souvenir de leurs courses Internet chez Jean-Claude Bourdais.

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17 – blagues idiotes mais imprimées


Si un des fils de ce livre, Autobiographie des objets, c’est dresser un inventaire de la totalité lecture qui nous parvenait, non pas simplement le coeur de la transmission par la littérature, mais la façon dont une société se lisait par les signes écrits, on tombe forcément sur cette zone d’apparence stérile des blagues idiotes. Je me remémore les vieux numéros du Reader’s Digest (mal) traduits en français, qui traînaient dans le placard et qu’on relisait chaque été, et, entre les blancs, des suites de blagues. Certaines dont je me souviens encore – pourquoi mémoriser ainsi, sinon certaine qualité d’absurde, ou de façon ramassée du langage ? Mais la blague idiote est une sorte de porosité avec surgissement dans tout ce qui s’imprime et n’est pas livre. Il y en a dans le journal local (le Journal de Civray) dans la page fourre-tout et les petites annonces. Il y a sur ce calendrier alors rituel, aux feuilles si minces qu’elles en sont transparentes, suspendu au mur et dont chaque matin on enlève une feuille. Il y en a dans le programme télé quand s’invente Télé 7 Jours. Il y en a bien sûr dans le papier en longueur, tourillonné aux deux extrémités, qui invente la barre dure et luisante du Carambar au goût de caramel. L’appellation blague Carambar devient elle aussi générique. Je suppose que les rédacteurs de ces journaux avaient à leur disposition une banque (forcément imprimée elle aussi) de ces histoires drôles en trois lignes. Je me souviens qu’au début d’Internet il y a eu, par mimétisme, des sites entièrement consacrés aux blagues idiotes, d’ailleurs il suffit de chercher à blague Carambar. Pourtant, il me semble qu’elles n’ont plus le même statut, la même valeur consensuelle, et que c’est lié à la perte du statut d’autorité, ou fétiche, qu’avait la chose imprimée. Ou alors, le contraire : parce que c’est le monde entier, qui est devenu une blague idiote ?

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16 – Gauloises volées


J’écrirai ailleurs ce qui concerne ma lecture du bouquin Parfums, que sort Philippe Claudel en même temps que le mien, et tout rempli de croisements et parallèles, au point d’avoir tous deux écrit un chapitre éther. Il a un chapitre Gauloises & Gitanes que je jalouse un peu, mais c’était trop du côté Saint-Michel et garage. Mon père et mon grand-père avaient leurs paquets de cigarettes, Gitanes Maïs pour le grand-père Eugène, la plupart du temps éteinte mais collée au bec. Le grand-père Biraud une rouleuse et du papier Rizla, ça c’est dans mon bouquin. Nous, en forêt, on cueillait de la viorne, liane mince et très sèche, lente à allumer mais qui avait fonction de pétard bien avant qu’on sache que ça existe. C’était plutôt pour la posture et la clandestinité : on fumait comme les adultes, ce n’était pas très agréable mais on redressait le dos. Jamais piqué de cigarettes à mon père, je crois qu’il s’en serait aperçu. Des fois, des cigares dans cette boîte qui ne servait jamais, mais chaque fois ça me rendait malade et c’était du gâchis. Par contre, dans les boîtes à gant des voitures de client, rares qu’il n’y ait pas un paquet de Gauloises moitié fini, ou gardé pour le dépannage, les cigarettes un peu déformées ou aplaties. Dans l’odeur spécifique de la voiture (chaque marque avait la sienne), pousser l’allume-cigare, puis là, invisible et enfermé, aller au bout de la sensation sèche, du goût unique de la Gauloise, lire Philippe Claudel pour le reste.

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15 – anti monte-lait


On avait ça dans toutes les cuisines, dans le tiroir où sont tous ces trucs avec chacun une fonction spécifique (liste à faire, du dénoyauteur à l’attendrisseur à viande, via la pierre à aiguiser ou le presse-ail). Mais l’anti monte-lait, en verre, que l’usage rendait très légèrement opaque et parfaitement poli, gardait quelque chose, dans sa transparence même, de sa vie passée à baigner dans la blancheur compacte et originelle. C’est qu’on allait à la ferme, sur le soir, par le chemin juste à côté, avec notre bidon de fer blanc et son couvercle cylindrique à enfoncer. On avait la pièce, la fermière laissait une minute ses bêtes pour nous remplir le bidon avec son double litre d’étain, et pour consommer ce lait il fallait le faire bouillir, et évidemment couper le gaz assez vite, avant qu’il déborde, et laisse cette odeur de brûlé. Quand le petit galet de verre (concave sur la partie basse pour stocker un instant la bulle de gaz qui le mettrait en mouvement) racassait dans le fond de la casserole, alors c’était le moment. Pour nous ça a fini en 1964, mais je crois que l’anti monte-lait est quand même resté des années ensuite dans le tiroir de la cuisine. (Dédié à Daniel B., évidemment).

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14 – cahier de Moscou


Dès que j’ai compris que ces textes Autobiographie des objets iraient vers la forme livre, s’était posée la question de la clôture temporelle. Elle m’a semblé évidente : le jour où l’écriture, bien avant le premier livre, aurait pris la première place. Il y a deux textes dans le livre qui se positionnent à cette frontière, ou transition, l’un concernant mon séjour à Moscou, l’été 78, et l’autre mon séjour à Bombay (Bhabha Atomic Research Center) au printemps 79, trois mois pour Moscou, quatre mois pour Bombay (et un mois à nouveau, l’année suivante). Je parle dans le livre de cette réflexion de la bibliothécaire de l’Institut Français, où avec Roland Barbier nous venions une fois par semaine renouveler nos lectures (pour moi, les Russes, relectures Tolstoï et Dostoïevsky, découverte des nouvelles de Tchékhov, et des contemporains comme Axionov) : –– Pour lire aussi vite vous devez faire beaucoup de fautes d’orthographe. Ce qui m’encolère encore. C’était assez compliqué, d’acheter dans les magasins, on se rendait à la caisse, on vous donnait un ticket et on allait retirer sa marchandise, dûment emballée alors de papier kraft épais, autre temps. C’était un cahier petit carreau avec une reliure toilée souple rouge, un papier épais et agréable – pas souvenir de si j’étais déjà muni du stylo-plume Saheffer, je crois que c’est l’inverse, achat cette fin d’année-là, à Paris, du lourd stylo-plume acier brossé noir. En 1983, un soir, à Marseille, j’ai brûlé tous mes cahiers, je n’en fais pas une maladie, mais j’avais gardé le cahier russe, du moins ce qu’il en restait une fois arrachées le bon tiers de ses 200 pages. Je l’ai toujours en ma possession, infirme, et n’exhibant donc que la trace d’une écriture dont il ne me reste mentalement absolument rien, ou rien absolument. Vagues souvenirs des lieux et moments d’écriture : au matin, dans le train de nuit (L’Étoile Rouge) qui faisait Moscou Leningrad. Une nuit d’hôtel à Wladimir-Souzdal. Dans la salle de restaurant de l’hôtel Oktobrskaya Plochad (désolé pour la transcription), demi vide sur le tard, avec ces musiciens qui faisaient durer des standards de jazz. Je ne crois pas que j’ai été capable (ou désireux), à l’époque, de fiction. Il s’agissait plus de notes, d’observation, de rêves ou de dérives tenant plus de l’écriture automatique. Là, loin du garage où, dans une valise en carton sous d’autres entassements, je sais l’existence de ce cahier, il me semble que je devrais m’en débarrasser. Jamais réussi à écrire dans un cahier entamé, et depuis combien d’années je n’utilise plus stylo-plume ni cahier ? Hier soir, à lire un texte de Martin Winckler, Le cahier de transmissions, sans doute un rapport étroit.

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13 – goût de la sardine crue


Goût d’enfance. Pas résisté ce matin au supermarché à acheter une douzaine de sardines toutes fraîches, prix dérisoire. C’était si souvent le repas, une fois par semaine à la saison ? Dans les assiettes, la grand-mère déposait une feuille de papier hygiénique. C’était une nouveauté : la cabane avec la porte à ouverture en trèfle, dans le jardin, n’avait pas été supprimée il y a si longtemps. Et sur le banc de bois avec le trou à couvercle, on utilisait de vieux journaux. De même que les sardines (ça c’est dans le livre) étaient vendues dans une feuille de journal roulée en cornet. Sans doute c’est cela qui est beaucoup plus important que la sardine elle-même : l’irruption du jetable. Marchandise qui naissait d’un usage neuf, et qu’on détournait en fonction de cet usage même. Les rouleaux de Sopalin (voir de quand date création de la marque) à usage alimentaire, plus tard, bien plus tard. Et ça faisait bien rire ma bretonne de grand-mère, son père de Tréguier, pêcheur évidemment mais manchot, parti conduire les fiacres de livraison de pinard sur le pavé parisien, et elle ce mélange Bretagne et Paris, les chansons populaires à la pause du midi, avec le type qui vend la partition à la fin de la chanson. Donc chacun prend la sardine, même nous les gosses, couteau pour séparer la tête, la tripaille vient avec. Déposer les deux filets de l’arête fine, posée sur une tartine de pain avec du beurre, éventuellement un peu de gros sel par là-dessus et c’était le repas. Ce midi, debout dans la cuisine, ici dans la maison prêtée, c’est revenu tout seul. Le couteau, puis l’essuyer au papier (le Sopalin, cette fois), et le goût sur la tartine beurrée.

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12 – porte-clés


Comment dater, apparition et disparition, les collections de porte-clés ? Est-ce que ça peut être lié, tout d’abord, à une miniaturisation des clés – de voitures et d’appartements – terminant d’un coup la domination des grosses clés rondes forgées ? Les plus anciens que je revois, et qui ne m’appartenaient pas, mais que les grands-parents à Saint-Michel gardaient dans une des boîtes de leur salon (ça c’est dans le livre), datent d’avant le plastique, fond cuir avec inclusion fer émaillé, et bien sûr les noms de marque, comme Castrol ou Panhard. Et puis vient le plastique. Citroën est précurseur avec cette ovale transparent, et inclusion du double chevron. Alors, pendant une poignée d’années, qui ne ferait pas son porte-clé ? Même à Vienne Sud Autos on a le nôtre. Et dans le fond de mon tiroir fourre-tout, doit bien en rester quelques-uns que je ne sais pas jeter. Donc on fait collection. L’idée même de collection ne répond plus à celle de Walter Benjamin – liée en tout cas à cette idée (peut-être faussement projetée, dans une époque qui ne savait pas l’avoir déjà liquidée) d’un artisanat ou du travail comme dépôt et valeur. On a donc chacun notre collection de porte-clés, ce qui définit une collection n’étant pas seulement l’accumulation mais la possibilité d’échange, faire valoir ses doublons. Sensation de la main lorsqu’elle prend les porte-clés, avec la petite chaîne et l’anneau de laiton à fermoir. Puis comment lentement ça s’étiole, ou bien parce que le trousseau de clés lui-même devient objet, ou parce que la clé elle-même, avec télécommande ou fonctions diverses, s’objective – finit par s’en dispenser ? Et la publicité a trouvé d’autres chemins pour se manifester, au point qu’on ne se plaindrait pas qu’elle disparaisse elle-même.

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11 – Eurore 1 c’est giscardien


Mais comment on appelait ces fichus trucs, on ne disait pas autocollants, ni sticker qui est le mot de maintenant mais venu après. Les imprimeurs savaient nous les faire à pas cher, alors avant chaque manif, je parle de vers 1972 à 1978, tout près, on s’inventait le plus original et le plus beau, puis on vendait ça à la criée dans les manifs, ça finançait l’UNEF et l’UEC, ça et la Gestetner c’était nos premières expériences de publication. Donc [le mot qui me manque] chez les camarades il y en avait sur l’arrière de la voiture, sur le frigo (bien avant le temps des petits aimants) ou même sur la porte de piaule et ça refaisait l’histoire des dernières campagnes, tous les détournements et quand c’était beau on les collectionnait bien sûr jusqu’à ce que décoloration s’ensuive. Le nom m’échappe toujours au bout de dix lignes, mais ce matin, pour une bizarre agression twitter d’une speakerine d’Europe 1 dont je n’avais jamais entendu causer, souvenir immédiat du tabac qu’avait fait, cette année 1974, le [mot qui manque] EURORE 1 C’EST GISCARDIEN, bien sûr on aurait mis le nom de la radio en vrai c’était planté, et la découverte de ce qu’on sait parfaitement désormais, si le début et la fin d’un mot sont reconnaissables, peu importe qu’on intervertisse quelque chose au milieu. Me reste à retrouver le nom c’est tout.

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10 – fin des antennes de télé


Parce que je revois très bien la première érection de la nôtre. Grand râteau d’aluminium, et les haubans qui la maintiennent sur la cheminée. Il fallait viser Nantes, 100 kilomètres plus au nord. Pour cela, Louis Ardouin avait la mire – elle occupait une place décisive dans notre rapport à la télévision, la mire. Terme venu de la chasse et de la balistique. Des rangées de gris en dégradé, des barres croisées pour la netteté. On s’en servait d’abord pour orienter l’antenne, mais aussi pour régler le poste, très instable. On avait la mire aussi avant l’heure du début des émissions – elle incluait une pendule, premier crime perpétué à l’égard des pendules de maison. La fierté évidemment de l’antenne à ce qu’il y en avait très peu. Quand on déménage à Civray, en 1964, on passe au pied de l’émetteur, dans ce patelin juste après Melle. Un grand pylône aux couleurs rouges et blanches des fois qu’un avion s’égarerait au-dessus des Deux-Sèvres. Une cahute au pied : ça suffit donc ? C’est pourtant vers ce pylône, dont nous sommes à quarante kilomètres, qu’on pointera l’antenne et règlera la nouvelle mire, d’ailleurs on a un nouveau poste. Et puis les antennes deviennent forêt. Elles signifient symboliquement la ville. On trouvera bizarre l’apparition des paraboles : elles commencent par s’installer aux balcons des immeubles, pour viser les émissions de l’autre côté de la mer, plein sud, ça ne nous concerne pas. D’ailleurs à cette époque-là il y a longtemps que je ne regarde plus la télé, et ne m’y suis jamais intéressé. Les antennes étaient plus petites, avec une sorte de grille-pain à la perpendiculaire. Maintenant qu’elles ne servent plus, les gens les démontent, mais progressivement – apparemment, pas envie de payer quelqu’un à le faire, et c’est compliqué, quand même. On remarque pourtant que leur nombre s’étiole. La ville perd une part de son symbole. On a plus besoin non plus des paraboles. On repense à la mire, à l’atelier de Gilbert Saget, au mystère très ritualisé qu’était le mort ORTF.

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9 – la culasse du Solex


Croisé avant-hier un type de mon âge qui roulait sur un Solex, évidemment difficile de se garder d’un petit frémissement. Celui du grand-père, démarré clandestinement dans le chemin de la Motte à Damvix, en le poussant tout en marchant à côté, peut’ peut’ et soudain vroum... Et moi je cours en tenant le guidon, je ne sais pas comment l’arrêter, ça m’emmène de tout son poids (j’ai quoi : 12 ans ?) et quand je pense à serrer les deux freins, puisque je tiens le guidon, on finit dans l’herbe le Solex et moi, et comment cacher ça au grand-père ? Quand j’ai le mien, c’est pour explorer les rues de Poitiers, ce sera juste quelques mois, Étienne Arlot et Garais en ont un aussi, on fait des échappées campagne et on s’en sert d’engins de moto-cross. En face la patinoire, il y a le toit en pente ovale de la piscine, on était monté là une nuit pour du rodéo, sans s’attarder évidemment – j’aimerais pas que mes enfants fassent des trucs comme ça. Mais où on était fort, c’est pour démonter la culasse. On avait des astuces pour augmenter aussi l’échappement, je crois qu’on perçait discrètement quelques trous dans des endroits précis. Pour la culasse, pas si difficile à extraire, on pose ensuite de la toile émeri grossière puis fine sur un plan horizontal (attention : vraiment horizontal) et toutes les semaines on râpe un peu plus, la limite étant que l’électrode recourbée de la bougie n’aille pas percuter le dessus bombé du petit piston unique. Certains d’entre nous étaient vraiment forts à ce jeu : un bruit plus aigre, une compression augmentée, et ils vous doublaient narquoisement rien que d’un coup de gaz. Ensuite, on a eu nos R4 et nos 2CV, le Solex n’était plus qu’un outil rural : comme mon grand-père, à Damvix, pour aller jusqu’à la Poste, pareil.

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8 – le lance-patate


En parlant avec J-C, il y a quelques semaines, nous échangeons sur le fait que je me souviens de cette flore Bonnier (dans mon livre) comme seul cadeau que m’ait fait le grand-père, et lui, à un an près, pas souvenir non plus d’aucun cadeau. Par contre, il nous fabriquait des lance-patates, ça oui. On reconstituer : il fallait un couteau, sans couteau on ne peut rien fabriquer (pour ça aussi que mon chapitre canifs était important). Une plume de poule ou de gros oiseau, ça c’est pas difficile à trouver. Un petit piston de sureau qui vienne coulisser dans l’intérieur de la plume : ni J-C ni moi n’étions capable désormais de reconnaître le sureau des autres arbustes, tout en nous souvenant très clairement qu’il fallait du sureau. Et puis la tranche de patate, qu’on vous remet à chaque gosse. Le bout de plume fait 6 à 7 centimètres, le petit piston aussi. La tranche de patate 5 ou 6 millimètres. Ça se mange, la pomme de terre, ça ne se gaspille pas. On plante l’extrémité de la plume dans la tranche de patate, ça fait un petit trou rond et juteux, il n’y a plus qu’à pousser le piston et pousser. On tire très loin, largement plus de six mètres.

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7 – les érotiques de Verlaine


C’était un livre de très petit format, mais relié en toile claire avec un motif. Déjà, le petit format tranchait avec le reste de l’armoire aux livres : les livres tout petits, c’est ceux qu’on veut cacher. Et d’autre part, l’intérieur en papier bible, si fin, presque transparent. Une édition des érotiques de Verlaine. Comme je ne pouvais pas demander à le lire, je l’ai simplement mis dans ma poche. Puis, comme personne ne s’était avisé de sa disparition, je l’ai gardé, mais caché. Je crois que plus tard, pour ne pas avouer un vol déjà ancien, je l’ai simplement mêlé à une autre accumulation de livres, dans la maison du grand-père, du coup il a disparu corps et biens. Je l’ai évidemment lu en boucle. Mais attention : ce qui m’émerveillait, c’était la langue. Des romans et récits, j’en avais par kilo et ça allait jusqu’à Dickens, Tolstoï, Balzac. Mais de poésie rien – j’ai tout regagné ensuite, tout seul, Rimbaud à 26 ans. Et donc, sur le papier fin et transparent, avec le goût d’interdit du livre précieux, je découvrais simplement un autre mode d’existence de la phrase sur la page. Aujourd’hui, quand je rouvre Verlaine, je me demande chaque fois de quels poèmes précisément il s’agissait, et si le poème que je lis maintenant en faisait aussi partie.

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6 – culbuto


Accueillant ce début juillet une petite dizaine de nord-américains à la Devinière, chez Rabelais, pour une journée d’écriture, je propose un premier exercice facile, pour désintimider, eux, moi, le lieu. Je prends la liste des jeux dans Gargantua, une simple mais si belle accumulation, où nous savons si peu de la réalité correspondante, et je leur demande de faire la même chose en leur langue maternelle. Une demi-heure plus tard, on lit à haute voix et pour chacun c’est presque une chanson. Même les jeux les plus simples, à cache-cache, ou les élastiques, ou le cops and robbers, par idiomatique deviennent chacun comme un coffre à trésor. Mais quels quiproquos, quand une des enseignantes (de l’Ohio je crois, beau texte sur les paysages l’après-midi), cherche à retrouver le nom anglais du culbuto, alors que moi-même je ne le retrouve pas pour moi en français. Pourtant, depuis, non seulement je le revois, bleu et lourd, et revenant bravement à son équilibre de départ même quand on lui met la tête par terre, mais je le revois aussi cassé : un plastique durci aux bords coupants, mince comme du papier et la simple rondelle de plomb collée en bas qui le ramène à sa position d’équilibre (plus un contrepoids sur une tige flexible qui lui donnera ce mouvement erratique). Me revient encore l’odeur de ce jouet cassé : le plastique rigide n’a pas la même odeur que le plastique souple.

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5 – guidoline et chatterton


Incapable de me souvenir si dans le livre j’ai parlé de ce que représentaient les mots guidoline et chatterton, et pas envie de chercher. Mais ils ont figuré dans la liste des projets. La guidoline était légère, toilée et de couleur vive. On la déroulait très lentement en spirale sur le cadre ou le guidon (évidemment) du vélo, qui changeait de couleur. Le chatterton avait une possibilité qui le rendait très mystérieux : isolant électrique, il servait d’abord aux épissures sur les câbles de batterie et les faisceaux de phares, ou lorsque le cordon du fer à repasser en manifestait le besoin. Marchandise donc contrôlée et précieuse, chère je suppose. Un plastique noir un peu durci et raide. Mais on réparait tellement, avec le chatterton, que sa présence était aussi nécessaire que le flacon de trichlorétylène pour les taches.

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4 – la Vierge qui dit le beau temps


Un mardi c’était marché, un mardi c’était foire, avec beaucoup plus de forains. Celui-ci ne venait qu’aux foires. Il déballait des portefeuilles qui me faisaient rêver, présence souple et secrète, même sans savoir ce que j’aurais eu à y mettre. Mais il avait aussi, hiératiques, une série de vierges entre le mauve et le rose, avec des paillettes, dont la couleur changeait avec la pression atmosphérique et l’humidité, et donc permettaient de prévoir le temps. Bien sûr on n’aurait pas eu ça à la maison, le baromètre était plus noble et plus physique. Mais un midi, revenant du lycée, probablement en 5ème (l’année suivante c’était l’inauguration du collège neuf, le chemin était à l’opposé), dans ce moment où tous ils remballent et s’enfuient, je trouve par terre un morceau cassé de ces sculptures façon guimauve – un bras. Je le ramasse comme un trésor. Longtemps j’aurai ça dans mes affaires : ce bras mauve à l’orientale, censé changer de couleur à l’approche des orages (ça ne devait plus fonctionner si le corps était brisé, parce que je ne voyais vraiment rien).

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3 – les cigarettes en chocolat


Souvenir qui est repassé soudainement, ce soir, de ces bâtons de chocolat très minces, au goût assez quelconque et friable, qu’on nous offrait sous forme de faux paquets de cigarettes, en général imitation Gauloises. Réponse immédiate sur twitter : il s’en vend au Québec (en imitant les marques anglaises de cigarettes), et en Belgique au moment de la Saint-Nicolas. Jamais l’écriture de ce livre n’a pu être dissociée, pour moi, de ce bassin de réflexion collective que le web nous apporte jusqu’à notre plus intime, quand on appelle. Dans le souvenir lié à ces fausses cigarettes en chocolat, venait la difficulté qu’il y avait à les extirper de leur papier très mince, d’où le fait que souvent je les mangeais avec le papier, que je recrachais sous forme de petite boulette gluante à la fin, le chocolat avalé, mais ça faisait partie du rite.

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2 – le plumier à étage


Une période, à l’école primaire, j’avais un plumier à étage. Dans le bas, on rangeait le lourd, le compas, les plumes de réserve (à l’école primaire, c’était encore porte-plume : je n’ai pas souvenir de l’arrivée du stylo-bille, mais probablement parce qu’avalé dans la mystique du départ pour le collège. Bien sûr, et même pendant les heures de classe, le plumier à étage devenait porte-avion, bâtiment à la Corbusier (dont certes je ne connaissais ni le nom, ni les bâtiments), en tout cas tout sauf un réceptacle à outils d’écriture. De même que je ne visualise pas l’arrivée du stylo-bille, je ne visualise pas le moment où on a cessé d’avoir dans nos tables d’école le petit encrier rond de céramique (ô mon art des taches, et le sauvetage du buvard), mais je n’ai jamais été surpris de la présence rémanente du trou pour l’encrier, pendant toutes les années à suivre.

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1 – anti-brouillards Cibié


Il faut prononcer ça d’une seule traite, presque comme une fausse moitié d’alexandrin en 7 pieds avec syncope sur brouillard, et le mot Cibié armé comme un légionnaire romain. Alors on retrouve leur brillance. Quand Jean-Christophe Bailly m’a évoqué ça, tout de suite j’ai revu leur profilé transparent sous le museau pointu de la DS 19, puis le miracle des phares orientables de la D 21.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 29 juillet 2012 et dernière modification le 17 octobre 2016
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Messages

  • Boucle aujourd’hui bouclée : clé USB, en forme de clé à l’ancienne, pour mettre au porte-clés.

    Voir en ligne : http://oreilletendue.com

  • En ai vu un, de Solex, ces jours derniers, pas très loin de la maison de Marguerite Yourcenar, à Northeast Harbor, sur Mount Desert Island (Maine, U.S.A.), devant une résidence friquée, bien en vue, garé sur la route. De jour en jour, au même endroit, sans bouger, comme pour dire « Ici, on a de la culture (européenne). »

    Voir en ligne : http://oreilletendue.com

  • Complément donc à ce tweet :
    ai bien connu tout ça et donc, c’était bien après 1964 dans ma Lorraine puisque moi, venu en 1967, me souviens d’y être allé, au lait, et me souviens aussi très bien de la cérémonie décrite ici ;
    ce qui changeait, rien, sauf qu’on passait prendre le bidon de la voisine et de la tante, et qu’elles faisaient pareil, pas vraiment d’ordre, celui/celle qui y allait passait faire la tournée ;
    et qu’on avait pas la pièce mais qu’on faisait ’marquer’ sur le livre de compte du paysan, le règlement arrivant sans doute à la fin du mois (ça j’ai jamais su).
    Des bidons, j’en vois des fois, ça sert de décoration maintenant ; des anti monte-lait, ça doit exister encore, mais qu’est-ce qu’on en ferait, hein ?

  • L’un des boulots de mon père dans sa jeunesse, ça a été quelque chose autour du lait et des bidons, mais des gros : récupérer chez les paysans la traite de la veille dans les bidons, donc, mais modèle XXL, qui servaient alors au transit vers les coopératives et usines ; charger ça à la main ; décharger ça à la main - ça fait les bras, tu peux me croire...

  • Si vous étiez enfants à la campagne dans les années 50/60, vous avez vu vos grands-mères faire le lit de coin avec un bâton ; celui-ci était assez épais, en poirier ou chêne ; il faisait la largeur du lit, 1.18m, et il fallait une certaine habitude pour border le drap de dessous au bout, contre le mur ;le drap de dessus n’était pas bordé du tout ;c’est un souvenir de vacances dans la Creuse. le drap -housse est apparu bien plus tard ; la notion d’ailleurs de faire les lits a disparu ; on rabat la couette et en une minute, c’est terminé. Quelqu’un se souvient-il de cela ??

  • Au lycée de Vesoul (70), le surveillant général était notre tête de turc. Il pourchassait les fumeurs occasionnels dans la cour de récréation.
    Comme je m’étais bombardé "rédacteur en chef" du journal du lycée (j’étais en philo) dont j’avais transformé le titre de "Jeudi soir" en "Vendredi mutin", j’avais acheté, avec le produit des ventes - ce journal fut interdit après son quatrième numéro, dont j’ai toujours les quatre exemplaires dont le premier commençait par une citation de Lautréamont : "Quand un élève interne, après des années passées dans la demeure de l’abrutissement..." (je cite à peu près "Les Chants de Maldoror) - des tas de paquets de cigarettes en chocolat (des Lucky Strike, des Marlboro, avec emballages parfaitement imités et pas encore cette horrible mise en garde : "Fumer tue") et au jour J, on les avait distribués à une centaine d’élèves.
    Soudain, tout le monde se mit une cigarette à la bouche : le surveillant général en devint fou !
    C’était une sorte de "flash mob" avant la lettre...

    Voir en ligne : http://doha75.wordpress.com

  • Je me permets de reprendre – ne serait-ce que pour l’archiver moi – cette belle intervention d’un ami, J-P Tolochard, mais qu’il m’a fait parvenir via Facebook. F
    Formidable, j’ajouterais ce qu’on trouvait dans les classes, car pour moi la maison c’était la "maison d’école". Poudres pour l’encre preparée en litre et versée dans les encriers de porcelaine calés dans les deux trous des bureaux oú l’on mettait bleuir ou rougir à la saison des fleurs du muguet aux nervures. La distribution des plumes "sergent major". Le poêle où on fait fondre et cramer tout ce qui se présente. Le "guide chant" harmonium sommaire à levier pour l’air dont on joue de l’autre main pour donner la note et accompagner le chant. Les lourdes cartes de géographie pendues à leurs gros œillets dorés. Le grésil dont on arrosait les sols avec une boite à conserve trouée. Des doigts de gant en crêpe de caoutchouc pour recouvrir les blessures et tout un fourbis magique de tiroirs à peu près inaccessibles, compas, mètre , craies de tableau. Le lance patate est déjà remplacé par le corps du bic scotché à son trou de côté et son réservoir pousse une découpe de peau d’orange. La version papier mâché trempée dans l’encre et soufflée est plus lourde de conséquences.
    Merci pour tout ça.
    PS : Cette semaine à Apt pour ses fruits confits -et confitures des mêmes-, trouvé dans une quincaillerie l"anti-monte-lait en duralex, oublié ? Refait ? Jamais arrêté ?

  • Scoubidous pas morts : mon fils de neuf ans vient de s’y mettre. La chose, oui, mais pas le mot. Il dit « tresse ».
    J’ai le souvenir très net d’en avoir fait, mais pas du tout du mot. Comment disions-nous, il y a quarante ans, au Québec ?

    Voir en ligne : http://oreilletendue.com

  • En 1984, pour mes dix-huit ans, mes parents m’offrirent un baladeur de la marque Philips. Il était "énorme" par rapport aux lecteurs mp3 de notre époque. Il était rouge.
    Les premières cassettes : des albums d’Alain Souchon, de Serge Gainsbourg,de Michel Jonasz, mais aussi du rock US et British...J’ai acheté d’autres baladeurs , de la marque Aiwa, plus élaborés, plus tard, dans les années 80, avec tuner et basses renforcées. J’ai même eu il y a vingt ans un cd portable. Puis après, plus rien jusqu’en 2007 avec l’achat d’un lecteur mp3 de la marque Creative.
    J’écoute de la musique sur un lecteur mp3 Proline mais aussi sur mon téléphone portable, sur mon ordi.
    De moins en moins de cd dans ma vieille chaine Aiwa.
    La musique se dématérialise. On peut l’écouter en streaming sur son ordi ou son téléphone. Il y a Deezer et Spotify.
    La cassette audio ( comme la cassette VHS d’ailleurs) ça n’est plus qu’un souvenir. La mémoire est une bande magnétique qu’il faut savoir dérouler.

    Voir en ligne : http://ericdubois.net

  • Tout simplement merci pour cette "Autobiographie des objets" que je suis en train de lire (et tous les compléments que vous proposez donnent une densité supplémentaire). Mon père fut, une partie de sa vie, mécanicien -pas vraiment garagiste, il était dans une boîte de Travaux publics et il faisait donc tout l’entretien, y compris la BMW du patron : la "pâte Arma", en effet... Mais, surtout, je retrouve en vous lisant des odeurs, le cuir des voitures, par exemple. Puis, sur un autre plan, reviennent des bouts de "Mythologies" de Barthes, quelque chose de Perec, des "choses" à "Je me souviens", l’ombre de Ponge, mais tout cela très différent. C’est la magie de l’écriture :"l’objet" révèle, souligne, fait apparaître "le sujet"... Je vais travailler le début du livre avec des élèves de Seconde pour commencer l’année, avec d’autres "débuts". Bref, l’art de la mise en route ?

  • tout ce qui remonte aussi irrésistiblement que le lait si pas de monte-lait, avec lui, avec le linge (oh la terrible secousse de l’adulte dans le pliage), le plateau et ses coquillages (même si ce n’était pas un plateau mais des poteries ou bris de vaisselle), et ce sacré solex dont j’héritais quand le moteur ne marchait pas

  • Je dois dire que je suis assez inconditionnel de vos livres et de votre façon de voir les choses à travers l’écriture. J’ai à peu près le même âge que vous, donc construit par tous ces objets et situations propres aux "trente glorieuses".(En particulier les automobiles)
    L’"autobiographie des objets" m’a particulièrement touché car j’ai au cours des six mois qui viennent de s’écouler vidé la maison familiale, après le décès récent de mes parents.J’ai essayé d’analyser l’impact de cet environnement, la force de ces objets, non par nostalgie, (je déteste ce mot), ni passéisme, mais parce que je crois que c’est une autopsychanalyse très profitable.Avec ma soeur qui ressent les mêmes choses, nous avons travaillé à écrire des chroniques de ces années.Aussi je me permets de vous joindre un chapitre de ce travail.
    Bien cordialement et merci de votre apport littéraire et humain.
    Extrait de Rectoverseau. Editions Gap. 2012
    Auteurs Dominique Chalmin et Elisabeth Chalmin-Sirot
    La cour des Mazzia
    La cour était assez vaste, fermée seulement sur trois côtés par trois bâtiments. L’un d’eux, côté Nouvelle Avenue, était en fait une grosse maison de trois niveaux, construit dans un style 1930. Cette maison était l’assise de toute la propriété, avec une architecture convenue et un peu ostentatoire. C’était l’habitation des propriétaires, les Mazzia, ils en occupaient le rez-de-chaussée. Nous avons habité le premier étage pendant quelques années, avant de migrer dans un autre appartement de l’autre côté de la cour. Une façade donnait sur la nouvelle Avenue, avec fenêtres et petits balcons, et une autre, perpendiculaire, donnait sur le jardin et le passage d’entrée.
    Un autre bâtiment, moins homogène parce que sans doute transformé au cours des années, d’entrepôt en appartements locatifs, comprenait de plain-pied les bureaux de l’entreprise, une buanderie, et un grand garage, celui du propriétaire. A l’étage, deux studios indépendants, et un grand appartement mal fichu, dont un grand couloir desservait les pièces en enfilade. Cet appartement était habité par nos amis les Josse.
    Le troisième corps de bâtiment était aussi un entrepôt, mais construit aussi en dur, on ne lésinait pas sur le béton, avec un toit plat, et de grands garages qui occupaient toute la surface au sol, pour tout le matériel de l’entreprise du propriétaire. Plus tard, un appartement fut aménagé à l’étage de ce sinistre bâtiment : les trous béants furent fermés par des portes-fenêtres, le balcon muni d’une rambarde en zig-zag de fer à la mode du début des années soixante. L’intérieur fut bien sûr aménagé normalement, et c’est dans ce nouvel appartement que nous avions migré, avec seulement la cour à traverser pour emménager. Malgré la disparité des architectures de ces trois bâtiments, le manque de goût des propriétaires, et l’absence de plan concerté pour l’aménagement des volumes, l’ensemble n’était pas désagréable pour ce qui est des proportions et de l’orientation : beaucoup de soleil et de lumière aussi bien dans les habitations que dans la cour. Les propriétaires, les Mazzia, d’origine italienne, comme beaucoup d’artisans maçons à Ugine, avaient monté une entreprise qui semblait fonctionner normalement, les chantiers étaient nombreux. Les ouvriers étaient emmenés le matin par un chef de chantier dans une antique Rosalie, c’est-à-dire une Citroën des années trente, dont l’arrière s’ouvrait pour accueillir hommes et matériel.
    Pendant les intempéries, les ouvriers étaient occupés à ranger le matériel dans les garages (dont un était occupé par un vieux camion Panhard, que je n’ai jamais vu rouler), ou à couler des moellons en béton pour la construction. Le sable et le ciment étaient mélangés à la pelle (pas de bétonnière) et coulés dans des moules en bois. Un des maçons s’appelait Adwan. Nous aimions le voir travailler et parler avec lui, pourtant déjà à l’époque, la main-d’œuvre immigrée était assez mal considérée.
    La fille de la maison, fille unique et célibataire, Odette, travaillait au bureau. Elle finira par quitter ses parents tardivement pour se marier et avoir des enfants.
    Monsieur Mazzia était un homme qui paraissait bourru. Il était de toute façon le chef autoritaire de son entreprise et notre propriétaire, ce qui à priori ne le rendait pas sympathique pour mes parents. Il avait une grosse voix mais parfois capable d’inflexions de douceur surprenante, notamment avec les enfants. Il nous faisait un peu peur, car il n’hésitait pas à nous gronder si nous laissions traîner quelque chose dans la cour. J’ai aussi le souvenir de discussions dont le ton montait assez vite, notamment avec mon père, sans doute pour des questions de location. Il boitait un peu mais pouvait nous attraper si on se défilait. S’il faisait preuve de trop de mauvaise humeur, ce qui arrivait quand même assez souvent, sa femme Adèle, une grande femme avec un chignon roux et aux traits fins, prenait la défense des victimes et essayait de l’adoucir en l’appelant par son prénom, « mais voyons Pierre ! »
    Il avait souvent aussi, derrière ses lunettes teintées, un regard plein d’humour et de complicité avec les enfants que nous étions.
    La cour était la convergence des petits évènements quotidiens, répétés, correspondant à l’activité de chaque famille de locataires et des Mazzia, mais aussi d’évènements moins ordinaires dont tout le monde partageait la primeur, comme l’arrivée d’une voiture neuve dans un foyer, une communion solennelle, la réfection des matelas, le regroupement des voisins à l’abri pour se protéger et contempler un orage après une après-midi écrasante de chaleur.
    Les voitures des habitants, camions de l’entreprise, et autres engins mécaniques, comme le triporteur du boulanger, la moto avec side-car de Monsieur Sennera, le matelassier, avaient la part belle dans l’activité de la cour. On supportait assez facilement les bruits mécaniques : on reconnaissait ceux des différentes marques ou modèles de voiture : avec ma sœur on pouvait identifier de loin, la 2CV des Josse, l’Aronde des Mazzia, la Rosalie, la 203 de nos voisins les Garnier, ou encore la Floride du couple qui logeait dans les combles de l’immeuble, Guido et Irène. On entendait sans se plaindre peiner un camion qui montait la Nouvelle Avenue en première vitesse, souvent avec un cycliste qui s’accrochait à l’arrière avec un bras pour s’épargner la peine de pédaler.
    Quand une voiture neuve arrivait dans notre petit phalanstère, tout le monde descendait dans la cour, les enfants faisaient durer le plaisir d’enlever les feuilles de plastique jaunâtre qui protégeaient les chromes, les parents faisaient asseoir les voisins sur les sièges et ouvraient le capot pour faire contempler le moteur encore étincelant. C’est ainsi que je me souviens des Simca des Mazzia, une Aronde verte immatriculée 881 BN 73, suivie quelques années après d’une P60 bicolore 768 CT 73. Mon père n’aimait pas les Simca, il préférait Citroën, Panhard ou Peugeot, cette marque un peu par dépit, ne pouvant se payer la toute nouvelle DS Citroën.
    La cour permettait à Monsieur Mazzia de stocker une partie du matériel de l’entreprise. Comme cela n’était pas très décoratif, tout un angle de la cour auquel nous ne devions pas avoir accès, était dévolu à des empilements de matériaux. Je me souviens qu’un énorme figuier, dans cet angle permettait de cacher un peu la misère.
    Un jour, j’avais pris dans cette réserve deux tréteaux de maçon sur lesquels j’avais posé une longue barre de fer sur laquelle je marchais, à un ou deux mètres du sol en m’équilibrant avec un balancier, comme les funambules que mes parents nous avaient emmenés voir un soir au Chef-lieu d’Ugine. Cette troupe s’appelait « Les Trabert ».
    Ce spectacle qui tournait dans les villages, la nuit tombée, avec annonces au haut-parleur et affiches, était à couper le souffle : un câble était tendu du sol jusqu’au clocher de l’église et un homme gravissait ce câble, lentement, équilibré par son balancier, je crois sans aucun filet de sécurité à l’époque. Un projecteur l’éclairait et la montée de ce héros vers le clocher me fascinait. Je rêvais de les imiter et d’en faire mon métier aussi je m’entraînais pendant des heures sur les barres de fer de la cour. Il me semble que ma lubie de « faire les Trabert » a duré assez longtemps.
    Les enfants des voisins, Yves et Eliane étaient un peu plus âgés que nous. Ils avaient des autos à pédales. On utilisait toute la cour pour imaginer et matérialiser des routes et des carrefours et on rêvait d’un trafic intense d’autos à pédales, mais nos parents n’ont pas cédé à notre envie d’en avoir chacun une, ma sœur et moi. Nous nous sommes donc contentés tous les deux d’imaginer la construction d’une caravane, dont j’ignore encore la taille probable, mais qui aurait pu sans doute s’accrocher derrière l’auto à pédale rouge style Ferrari d’Yves. Mais d’autre part on imaginait bien pouvoir vivre dedans. Les ressorts des rêves étant en dehors du temps et de l’espace, avant de débuter la construction de la caravane, on avait commencé ma sœur et moi par acheter une cuvette pour la vaisselle, qu’on utiliserait lorsque la caravane serait prête.
    L’échelle des choses n’a pas d’importance à cet âge du rêve, on ne voit que l’objet fini, utilisable comme celui des adultes, et d’un fonctionnement idéal en toute circonstance.
    J’avais aussi dans ces années rêvé d’un avion, un vrai bien sûr, mais que j’allais construire dans la journée, piloter moi-même vers Moulins pour voir mes grands-parents.
    Régulièrement Monsieur Sennera (on prononçait Sennère), le tapissier, venait refaire les matelas des voisins qui avaient dû, j’imagine, se concerter pour fixer le grand jour avec le spécialiste. Il arrivait avec son side-car dans lequel il avait coincé la cardeuse. Il installait tout le matériel au milieu de la cour. Le mouvement de la machine faisait voler la laine, c’était un régal à regarder.
    Le lavage des voitures permettait à chaque chef de famille d’asseoir son statut social et familial. Mon père sortait la Dyna Panhard bleue du garage (aucune voiture ne couchait dehors, ce qui aurait été une hérésie, comme de la prendre pour aller travailler, on y allait à pied ou en bicyclette). Il nous laissait passer la peau de chamois pour sécher la belle peinture et les chromes, qui étaient en fait de l’aluminium, et nous étions fiers de notre travail, de notre papa, de notre Panhard, c’était le bonheur…Les Josse avaient une 2CV, un des premiers modèles, peinte en gris métallisé avec des garnitures de sièges écossaises. On partait parfois en pique-nique avec eux et ils sortaient alors les sièges de la 2 CV sur l’herbe et un plaid pour poser les victuailles.
    Les jours d’ennui, de la cour, on se moquait des gens qui passaient dans la Nouvelle Avenue, on leur donnait des surnoms, Cucu-la-tête verte, Peta-Davié, la Taupe. Tous ces gens passaient à des heures précises, rentraient de leur travail ou de leur jardin et plus tard vers 19 heures allaient chercher le lait à la « fruitière », chez les Veyrat, avec leur bidon en aluminium. Nous y allions aussi, et à l’arrivée des premiers yaourts parfumés aux fruits, les « Balko » puis plus tard les Baïko, on « allait au lait » sans se faire prier. Pour aller à la fruitière, il fallait passer devant les abattoirs. Je n’aimais pas trop entendre les hurlements des bêtes, qu’on percevait depuis la maison, et aussi en attendant le car du lycée le matin à 7 heures, dont l’arrêt se trouvait devant l’entrée de l’abattoir. Dans ce lieu sinistre, j’allais acheter des asticots pour la pêche à la ligne, alors que nous passions des vacances au bord du lac d’Annecy, en camping chez les Dupond.

    Voir en ligne : http://rencontresbelair.com

  • Belle idée ! Connaissiez-vous les équivalents US avant de vous lancer ?
    http://robertcjackson.com/theobjectproject/
    http://significantobjects.com/about/
    (circa 2007 pour le premier, et 2009 pour le second )

  • grand merci de ce lien, effectivement je ne connaissais pas – pour ce qui est du domaine .fr, 2 livres m’entouraient secrètement et symboliquement (ne les ai pas rouverts tout du long de l’écriture, juste les ondes qu’ils émettaient en vieux compagnons), "C’était nous" de Pierre Bergounioux et "L’espace antérieur" de Jean-Loup Trassard

  • Si si : le jeu existe encore. Nous y avons joué hier soir en famille, dans un pays où il n’y a pas de bornes.

    Voir en ligne : http://oreilletendue.com

  • Vous vous souvenez du "rigolo" ? je vous en touche un mot.
    Je dois avoir à peu près cinq ans, ma grand-mère me garde car je tousse à fendre l’âme , j’ai de la fièvre et donc, je ne suis pas à l’école. Je suis couchée,pour me rassurer, on me prévient que çà ne fera pas mal, ma grand-mère apporte une cuvette d’eau chaude dans laquelle elle trempe une espèce de plaque rectangulaire couleur moutarde qu’elle me colle sur la poitrine, puis elle m’enveloppe d’une serviette éponge et je dois garder le tout sans bouger pendant un quart d’heure ; elle appelle çà un cataplasme de farine de moutarde ; il faudra nettoyer la peau couverte de petits grains ; le tour ést joué.L’odeur , je l’ai encore...
    Au final, ils étaient plutôt efficaces, les remèdes de l’époque !
    Je suis presque certaine que beaucoup d’entre vous y ont eu droit.
    Je vous parle d’un temps.... Anne-Marie

  • Non, l’Atlantique n’existe pas. Même clic, sur le même couvercle, ici, en banlieue de Montréal.

    Voir en ligne : http://oreilletendue.com

  • CLICK.
    Un bruit, ce cliquetis plastique du déclencheur, et c’est toutes les vacances d’été en colonies qui reviennent au bon souvenir.
    Une séance de voltige équestre.
    Une visite en bande à Rocamadour, les souvenirs touristiques que l’on achète avec notre premier argent de poche et que l’on rapporte fiers comme un coq à nos parents qui se sont inquiétés.
    Et ces amitiés si fortes et exclusives que l’on noue entre filles en se jurant de ne jamais perdre le contact, de toujours s’écrire, s’appeler puisqu’on est les meilleures amies du monde.
    Une ou deux semaines loin de la maison et de ses habitudes pour appréhender cette sensation de grands : « l’indépendance ».
    On s’en prend plein les yeux, plein l’ascenseur émotionnel.
    CRRCRRCRR
    La pellicule arrive à sa fin, la molette tourne dans un vide mélancolique sans fin.
    On pleure, on rentre, on retrouve le cours normal de la vie. On confie ses images à un inconnu qui les fera glisser sur papier glacé.
    Et puis on jette. A la poubelle l’appareil !
    Bienvenue dans la société de grande consommation !