Stones, 27 | Godard l’employé de banque

50 histoires vraies concernant les Rolling Stones – un légendaire moderne


Qui se lassera de voir et revoir One + One ? À cause des Stones, à cause de Godard, ou bien parce que ça ne se mélange pas plus que l’huile et le vinaigre ?

Quelle mayonnaise complexe, prenons en vrac :
- Godard connaît très peu le pop, donc ceux qu’il veut ce sont les Beatles. Les Beatles demandent trop cher, donc il se rabat sur les Stones et les Who, ce sera les Stones, mais ça veut dire qu’il ne sait pas à qui il a affaire.
- Les Stones sont en pleine transition : le disque Beggars Banquet est terminé et mixé, leur prochain projet ce sera le Rock’n Roll Circus en décembre, ils ont du temps alors pourquoi pas. 6000 livres ? 6000 livres (ils ne savent pas pour les Beatles, sinon ils auraient fait monter).
- Brian est en pleine déconfiture, son éviction ne se fera que dix mois plus tard, mais elle est déjà résolue, la preuve : on fait signer à Godard, dans le contrat, une clause comme quoi la présence de Brian Jones n’est pas une condition pour le tournage.
- Et les voilà ensemble : magnifique, dans Life, comment Keith, qui précise the great French cinematic innovator (il connaît bien la Suisse, mais seulement la Suisse alémanique), dit qu’a priori c’était parti pour un loupé : he looked like a French bank clerk, c’est quasi l’injure suprême. S’il y en a parmi vous qui ont Life en français, vous pouvez me dire si le traducteur a corrigé ? Moi je n’aurais pas corrigé. Et Keith : the film was a total load of crap. Un vrai gros tas de merde. Scusez m’sieur Richards : personne ne vous a compris et filmé – corps, regards, objets, lenteurs, art – comme le petit employé de banque même pas français. Ce film est une totale merveille.
- Il veut filmer les Stones au boulot, le monsieur ? Y a plus trop de jus dans la lance ? Mick vient de lire Boulgakov, et Marianne Faithful, qui l’y a introduit, l’a aussi mis dans Baudelaire. Il a dans la tête un rythme de samba, une samba lente et dansante. On va juste jouer avec ça – et le diable (le démon, dans ma chambre haute écrivait Baudelaire).
- Première question : si Godard n’était pas là avec ses caméras, est-ce que les Stones seraient allés aussi loin dans le travail ? Est-ce qu’ils se seraient inventés eux-mêmes, franchissant avant même la sortie de Beggars Banquet (où finalement on inclura Sympathy for the devil) une étape supplémentaire et décisive ?
- Godard filme tout : derrière les paravents du studio, à quelques mètres des Stones qui bossent, ceux qui glandent, fument, bavardent. La cravate et la veste Saville Row de Charlie Watts savamment repliées sur la cloison de son box. Le regard de Bill Wyman pendant que Richards fait la basse, et que pour assumer ses heures de service il secoue des maracas. Brian Jones enfermé dans son box, qui s’acharne sur la Gibson acoustique, mais qu’on ne prend même pas la peine d’enregistrer et qui n’est pas dans le mixage, mendie ses clopes entre les prises.
- Godard et Keith, deux fauves : Keith s’arroge le tabouret central. Il dépiaute sa chemise jusqu’aux poils du ventre. Avant chaque prise, il vérifie d’un clin d’oeil très bref mais parfaitement froid que la caméra le filme. Y compris quand il fait refaire trois fois à Charlie Watts le rythme initial.
- One plus one, prise après prise : la chanson se transforme, l’orgue de Nicky Hopkins devient ce lancinement abstrait. Richards fait cette basse grognante. Puis revient à sa lourde Gibson Les Paul noire de 1959 (je crois que ce sera la dernière fois qu’il s’en servira). Sans Godard, est-ce qu’on aurait fait tout ce dépli du temps, jusqu’à racler l’os de cette musique purement répétitive, en faire une obsession ? Tout à la fin, avec Faithfull et Pallenberg, se tenant en cercle par les épaules, ils ajoutent les choeurs.
- Et ce remplissage, ou qu’on considère trop vite comme. Godard alterne une prise Stones et une prise ambiance d’époque. Le manifeste des Black Panthers lu dans une casse automobile. Ou Anne Wiazemski taguant les murs de Londres. Ou Anne Wiazemski poursuivie par une horde de reporters, répondant soit oui, soit non. Avouant des années plus tard qu’elle ne savait pas ce qu’elle devait répondre – si Godard derrière la caméra levait la main droite c’était oui, et non la main gauche, que son regard perdu vers la caméra c’est ça. Que ça aurait vieilli ? Oui, probablement, dans Blow Up aussi des choses ont vieilli (et quand on voit les photos d’actualité, la fuite de De Gaulle, même impression d’un monde très lointain : Godard nous montrait d’avance ce lointain, en son présent même). Mais pensez à Paris en train de faire mai 68, pendant les jours même où tourne Godard. Pas sûr que les questions soient si mortes.
- D’où le clash entre Godard et son producteur américain. Qui vire toutes les prises non Stones, reprend les rushes Stones en quasi intégral, et appelle le film Sympathy For The Devil. Premières projections, procès. Godard gagne. Jamais connu personne qui ait vu cette version-là du film. Godard dit qu’alors il détruit tous les rushes des dizaines d’heures de répétition des Stones. Croyons qu’il ne l’a pas fait. Croyons qu’il garde ça dans le sous-sol de sa maison (suisse, pas française). L’autre jour mon copain Vincent Segal enregistrait dans ce basement de Jean-Luc Godard, je lui ai dit vas-y, fouille, fouille... Il n’a pas osé, le Vincent.
- Telles quelles, je les aime presque, maintenant, ces coupes. Comme entrer et sortir de la nuit perpétuelle du studio, et découvrir que ça a avancé, que c’est différent, un tout petit peu différent. Et Richards en chef d’orchestre : on ne s’en rendait pas compte, du boulot de Richards. Et Mick Jagger en patron : lui qui décide– obéir au doigt et à l’oeil, vous savez l’expression ? Alors Godard filme l’oeil. Ou Stu, le bon Stu, quand passe Stu avec tout son bazar dans les poches arrière du futal.
- Le dernier jour, ils sont presque copains, avec le petit homme chauve que Richards prend pour un employé de banque – ça ce n’est pas grave, mais un employé de banque français, voilà qui est terriblement plus grave. Godard a monté ses projecteurs près du faux plafond technique, et tendu de grands papiers clairs pour égaliser la lumière, le studio prend feu. Évacuation. Bill Wyman seul fait demi-tour, et dans le studio qui flambe entre dans la régie et prend les bandes, personne d’autre n’y a pensé. Heureusement, il n’y aura pas trop de dégât.

Voilà en tout cas ce à quoi Jean-Luc Godard s’est occupé dans le moment le plus fort de mai 1968, loin de Paris, et à quoi nous devons la plus haute et fine et lucide et animale compréhension de ce que sont les Rolling Stones : probablement, peut-être, parce qu’il ne savait rien d’eux. Les grands exégètes de JLG n’ayant que mépris pour le rock’n roll, personne ne l’a jamais fait s’exprimer sur ce film immense (en zappant, comme tout le monde fait, tout ce qui n’est pas Stones).


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1ère mise en ligne 7 août 2012 et dernière modification le 18 octobre 2012
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