pro | retour sur quelques paradoxes de la mutation numérique du livre

intervention à la BNF dans le colloque enseignement des lettres et numérique


note du 13 avril 2013 – publie.net, trop beau pour s’arrêter
J’enlève les notes que j’avais insérées ici ce matin, c’est l’ébauche d’un billet qui aura pour titre sauter l’étape du livre numérique mais qui doit être un billet à part entière.

note initiale, 20 novembre 2012
Brouillon de mon intervention prévue ce mardi 20 novembre, après-midi, lors des journées PNF Lettres à la BNF, où je me réjouis de retrouver, en pecha-kucha pleine création, une bonne poignée d’auteursnumériques amis.

L’intervention est prévue pour durer 20 minutes chrono.

Les thèmes évoqués ci-dessous reprenant, dans la perspective de l’enseignement, ceux développés dans Après le livre, je l’insère au même endroit du site.

 

retour sur quelques paradoxes de la mutation numérique du livre


madame, monsieur,

il y a un paradoxe à venir ici – pour 20’ minutes chrono – parler de la mutation numérique du livre

on ne viendrait pas parler d’astronomie numérique, ni de nanotechnologies numériques, ni même d’ailleurs d’Internet numérique

le numérique est un outil présent depuis plusieurs décennies et qui traverse désormais – jusqu’à s’y dissoudre – nos usages les plus courants comme les plus symboliques, ceux qui touchent à notre représentation et notre usage du monde, là d’où précisément, de tous temps, a surgi la littérature, et avec quoi elle s’explique

en prenant le mot littérature dans sa définition la plus élémentaire, celle du langage mis en réflexion

d’où vient que nous ayons à assumer ce paradoxe

d’abord le fait qu’il touche un lieu essentiel de la transmission, et de la conscience qu’a une communauté d’elle-même

mais ce fait n’a jamais conditionné les formes de cette transmission, ni celles de cette constitution d’un univers de représentations, y compris, en amont de leu spécificité d’art de l’écrit, quand elles ont été seulement orales ou statuaires, ou rituelles, et sans même s’astreindre à une notion d’art

et le fait peut-être principal, sur une très longue histoire de l’écrit, né 3000 ans avant notre ère, et qui n’a jamais touché qu’un tiers à peine des langues répertoriées, reste le nombre extrêmement restreint de ses mutations essentielles, mais que chacune de ces mutations a été totale et irréversible

et d’évidence, depuis un quart de siècle que nous avons remplacé nos machines à écrire par des machines à traitement de texte, depuis deux décennies que l’édition de livres imprimés s’est digitalisée, depuis quinze années que la connexion à Internet est pour nous un fait quotidien, nous participons – j’allais dire : nous avons la chance de participer – à une de ces mutations, personne pour le mettre en cause

comptons-les : évolution interne dans l’histoire de la tablette d’argile, passage à l’écriture syllabique, réemploi des supports, cadre de la page, authentification de l’écrit par double surfaçage, autorité juridique du texte, multilinguisme – vers moins 600 (mais la tablette perdurera jusque vers 200 de notre ère) puis le passage au rouleau, sa fabrication technique avec séquençage de la page puis séquençage des volumes (l’irruption romaine du mot livre), invention des métadonnées (sur le bouchon qui ferme l’étui on inscrit ce qui autorise le repérage précis du rouleau), les conventions progressives touchant au sens de lecture, les premières notions de reproductibilité et commerce – au 3ème siècle, le passage au Codex, qu’on peut emporter dans sa poche se réjouit Martial, tout en déplorant ainsi la fin des rouleaux, qu’on tend du menton pour les replier : « mais que seront ces livres non salis par le menton »), d’autres codages précis pour la reproductibilité à l’identique (la notion d’exemplaire, les cahiers qu’on détache d’une unique double à l’identique pour que plusieurs copistes, qui se sont déplacés eux et pas le livre, pour que les copies s’établissent toutes à partir de cet unique décalque de l’original), le surgissement d’autres codes : les conventions logographiques pour celui qui est appelé à lire le texte pour les autres, l’espace entre les mots (une histoire à soi seul), et parallèlement à cette histoire le lent élan de la lecture silencieuse – l’imprimerie enfin, moins celle des 180 bibles de 640 pages de Gutenberg, dont 60 sur peau de veau, le reste sur papier, et qui ne bougeaient plus de leur église une fois qu’on les y avait transportés, mais de ce vénitien, Aldo Manuzio, qui reprend aux Coréens la technique des caractères sur tringle, et défend l’idée qu’à partir de 1000 exemplaires on peut brûler l’auteur, l’écrit continuera de circuler

l’histoire du livre a donc 500 ans, presque autant que la lentille optique, mais il ne s’agit pas du livre moderne – déjà les encylopédistes travailleront sur le balayage oculaire et sa recomposition mentale en texte linéaire, sur les conventions de typographie, sur la notion de double page – et dès les Lumières les formes sociales de lecture se mêleront organiquement à l’histoire des formes et narratives et objectales, le cabinet de lecture, l’abonnement, la revue, puis l’irruption de la presse, et on entrera peu à peu dans l’ère moderne

arrêtons-nous sur le texte de Baudelaire qui s’appelle « le peintre de la vie moderne  », et qu’il consacre au dessinateur Constantin Guys : celui-ci envoie des dessins faits sur les champs de bataille même, qui parviennent à Londres en moins de 10 jours : pour Baudelaire, la possibilité d’être informé du réel dans ce qui lui paraît un temps simultané, et l’interrogation sur le fait que, dans ce cas, plus besoin de récit

il n’est pas sûr que, pour appréhender la mutation actuelle, nous ayons besoin d’un vocabulaire que les précédentes mutations ne contiennent pas déjà

le premier axiome qu’il y ait à en tirer, alors qu’une nouvelle mutation, pareillement irréversible, traverse le rapport de la langue et du monde, c’est l’obligation pour nous d’aller visiter non pas seulement les âges précédents de l’écrit, mais l’histoire même de ces transitions et ces mutations – ne pas appeler « classiques » les oeuvres qui nous servent de matière pour étudier l’histoire de l’écrit, mais apprendre à les resituer dans un contexte précis de constitution, de fabrication matérielle, de reproduction et de circulation, de lecture – je ne dis pas que nous ne l’ayons pas fait, simplement le curseur passe beaucoup plus en avant

s’obliger à considérer beaucoup plus l’histoire des textes comme liées à celles de leur support et de leur contexte de reproduction et circulation, et baser un peu plus l’histoire du livre et de l’écrit sur ses phases de transition que sur ses phases de stabilité : les travaux théoriques sont faits et disponibles, mais ils n’ont pas rejoint le monde de la prescription enseignante (même si on abandonne à leur sort les facs de lettres, l’enjeu c’est de déplacer ces curseurs dès le collège et le lycée, tant d’expériences passionnantes le prouvent comme possible)

l’autre histoire parallèle c’est celle des usages – elle n’interfère pas avec les formes des supports de l’écrit, mais elle interfère avec la façon dont se conditionnent les récits qu’on y dépose – des fragments de Gilgamesh collectés dans les cours des écoles de scribe en Mésopotamie, parce que les textes sacrés n’étaient pas reproduits, et que la prise de possession d’une ville signifiait appropriation et destruction de ces textes, au rouleau de 45 mètres de long destiné à ce que Ramsès dans sa tombe soit accompagné de sa biographie sans autre lecteur que les dieux de la mort, et comment Hérodote et Pline en s’appropriant le rouleau, vont chercher de bien plus longues histoires pour les remplir

ainsi jamais l’histoire des contenus et de leurs formes n’a été indépendante de celles des supports et usages – peu nous importe l’histoire de la Poste au XVIIe siècle, mais – de Sévigné aux Liaisons dangereuses, les formes littéraires liées à l’épistolaire sont un exemple précis de comment la littérature se saisit d’un usage privé et non artistique de la langue pour que, intégrant dans ses formes narratives le mode matériel de cet usage, elle fasse de sa fiction un pivot de son interaction avec le présent

ainsi aussi du récit de voyage au XIXe, et de son versant fiction chez Jules Verne – ainsi de l’apparition de la presse, et de comment ses publications feuilleton conditionnent le roman qui n’est qu’une après-publication

ainsi, même si ce n’est pas le lieu ici de développer, de comment le téléphone, la photographie, le film puis la radio deviennent des éléments de genèse narrative dans la littérature du XXe siècle – je comptais dimanche que les 100 occurrences du mot photographie dans À la Recherche du temps perdu désignaient 15 usages sociaux différents de l’image photographique, incluant les rayons X, la fuasse ressemblance, la mémoire des morts, l’imagerie populaire vendue sur les trottoirs et caetera

c’est un deuxième axiome : les usages de la langue aujourd’hui, et notamment chez les lycéens et étudiants (première fois, cette année, que nous accueillons des bacheliers qui n’ont jamais connu le monde sans Internet à la maison), passent naturellement dans le mode digital qui inclut l’usage utilitaire, l’usage informatif, la correspondance privée écrite et son mode oral

ce n’est pas un renoncement que s’appuyer sur ces usages pour scruter le rapport ancestral de comment la langue rapporte le monde, et ce faisant nous exprime nous-mêmes, nous reconduit dans une communauté qui n’existe pas sans ce qui la nomme – même si ce qui nomme une communauté passe simultanément par d’autres vecteurs que la langue

c’est compliqué, mais au prix de cette complication on peut rejouer dans l’usage présent – sans plume ni papier – la tension même où, à chaque époque, s’est noué le surgissement de fable et de récit

ce n’est pas le risque gratuit de se plier aux modes du temps (il y a longtemps que les SMS sous la table accompagnent le cours en temps réel), c’est une instance de non-choix, où nous affronterons certes à main nue tous les démons avilissants de l’époque (ce n’est pas une configuration nouvelle, sauf par le quantitatif), mais où paradoxalement nous avons la chance nous-mêmes d’accompagner depuis le processus éducatif un questionnement direct de la langue en train de se refaire – vitesse, cinétiques, mental : nous savons pour nous quels courts-circuits établir du questionnement numérique de la langue à son patrimoine, mais mettons-nous suffisamment en avant des textes comme ceux de Blaise Cendrars, quand allons-nous arrêter de bassiner le monde avec la Métamorphose au lieu de parler des séries récurrentes dans le Journal de Kafka, ce qui est tellement plus merveilleux dès le collège

troisième axiome : la mutation en cours de l’écrit n’est pas liée aux formes numériques de l’écrit, mais à la bascule numérique de notre usage du monde – il n’a pas été simple, au temps de Copernic, de considérer qu’une évidence physique, la rotation parfaite du soleil dans le ciel terrestre, était fausse devant l’abstraction contraire – nous ne disposons pas aujourd’hui d’images optiques des galaxies, du fond fossile de l’univers ou de comment, 400 000 ans après sa formation, le gaz qui le composait s’effondra en objets solides : nous reconstruisons des représentations optiques analogues d’après des mesures radio, des variations dans l’étude de spectres précis – pour la littérature, nous n’aurons jamais à faire aussi compliqué, mais à nous d’entrer avec confiance dans cette fragilité même des usages privés et sociaux de la langue, parce que jamais, dans son histoire, la littérature n’est née ailleurs que de cette fragilité même, de cette abstraction même, comme un texte de Beckett est abstrait – à nous de déplacer nos objets étudiés vers ces modes de surgissement, non plus le Dormeur du Val mais la prose nominale des Illuminations, non plus Bel Ami mais l’écriture de fiction quotidienne que Maupassant envoie aux journaux, et pour le contemporain non plus le Goncourt des lycéens et les concours de nouvelles, mais Espèces d’Espaces de Georges Perec et le Pèse-Nerfs d’Antonin Artaud – s’il faut tuer le bac français au passage, je vous en prie, faites

dernier axiome, quatrième : sans y insister, les formes sociales associées aux évolutions de l’écrit n’ont jamais créé de figures stables, même les mieux liées à notre paysage urbain comme les librairies ou les best-sellers dans les kiosques de gare – notre paysage actuel est lié à l’avalement très récent du livre dans le territoire d’industries culturelles (au pluriel), avec des conséquences autrement radicales pour le livre (massification, normalisation, rotation rapide, chaînes de distribution, économie des loisirs) que les micro-déplacements inaugurés pour l’instant par le livre numérique – la brutalité quasi sismique, aux effets d’ondes de choc, que prend la mutation numérique du livre n’est pourtant pas une figure sans durée : la mutation numérique de l’édition remonte à désormais presque une quinzaine d’années, Internet a 40 ans, l’équipement généralisé en haut débit une bonne dizaine, l’histoire de la téléphonie mobile est certainement un indice de traçage des mutations individuelles des pratiques scripturales

les plus décisives de ces mutations sont parfois les plus discrètes : ainsi, vers 2004, le passage au multi-tâche des ordinateurs individuels

les risques : évidemment que dans le moindre appareil, le moindre menu de nos appareils, la moindre requête de recherche, nous sommes en prise directe avec des acteurs géants, mondialisés, pour qui la notion d’humanités (au pluriel) n’a pas cours

les risques : évidemment que des mutations accélérées portent atteinte à certain rapport du temps et du livre, qui passait par l’écart et l’épaisseur – mais ce sont des catégories par lesquelles les formes de reproduction et circulation agissaient sur la constitution de récit, et pas l’inverse

temps de conclure

la mutation en cours n’est pas encore à son plein effet sismique – les appareils continuent d’évoluer vite, la recomposition des métiers, notamment dans les lieux voués aux « métiers du livre » est un peu laborieuse et lente – le rapport de la lecture dense à ces appareils, entre liseuse à encre numérique ou tablette, intégration des composantes de voix et d’images fixes ou filmiques, tout cela est encore en déplacement

savoir que nous sommes armés pour explorer l’intérieur même de la mutation : elle est déjà dépliée dans l’histoire des usages individuels même des lycéens que nous accueillons, mais c’est à nous d’aller l’y chercher, et la mettre en rapport avec la permanence du geste ou du recours littéraire

elle est en germe dans les usages personnels : éduquer la maîtrise de l’identité numérique, mais éduquer aux outils même – ce qui se joue de typographie dans un traitement de texte, un site Internet ou un blog, ou le code source d’une page Facebook, et un livre imprimé c’est la même chose, à condition qu’on sache aller le montrer, et apprendre à le détourner

quand Char dans la Résistance écrit Fureur et mystère, il ne compose pas un livre, il décante dans le seul carnet qu’il peut porter à même son corps des éléments succincts de langage (« la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », « comment vivre sans inconnu devant soi ») qui deviennent dépôt d’une totalité monde, quand bien même le monde de la catastrophe, et l’annulent du même temps – le même Char qui disait que la poésie c’est « un geste du coude »

il n’y a pas de conflit entre le livre et le livre numérique (il peut seulement y avoir paresse à quitter un vêtement pour un autre) – il y a la responsabilité nôtre d’aller explorer, même dans leur imperfection présente, les formes de comment se déplacent les usages du lire – de notre responsabilité d’interroger les récits qui se fondent sur l’appropriation numérique du monde, et ce qui s’induit intérieurement dans le passage en quelques décennies, pour l’image et son usage privé ou social, d’une économie de la rareté à celle de la collection et de la profusion

ne nous dissimulons pas le caractère fétiche du livre : l’utilisation d’appareils photo numérique, la massification des smartphones, ne provoque pas les vagues et les fureurs qui accompagnent la dématérialisation du livre

je ne lance aucun appel, je ne suis pas un militant du livre numérique (c’est plutôt mon site web qui m’intéresse, et ce qu’il change à l’empilement horizontal des livres), et je vis plutôt avec détresse la façon dont l’éducation nationale en France s’est détournée de questions que je considère vitales, celles liées à la pratique de l’écriture, appelez ça écriture créative, appelez ça atelier d’écriture, pour moi la question de la transmission, comme celle de la maîtrise de la langue, a toujours été indissociable d’une reconnaissance de la pratique, et nous nous heurtons toujours ici au déni le plus brutal – pas grave, on le fait ailleurs et sous d’autres formes

j’en appelle seulement à un devoir de veille, un devoir d’expérimentation, un devoir peut-être seulement d’attention

qui ne concerne évidemment pas seulement le portage de notre patrimoine écrit sur des supports numériques, même si une large part du travail à faire, côté enseignement, c’est d’examiner ce qui change de l’objet étudié lui-même dans cette relecture, mais tout d’abord l’accueil fait à ce qui s’invente aujourd’hui dans cette recomposition des pratiques d’écriture, et ce qui en surgit par le saisissement vif de ses outils neufs – parce que là les courts-circuits à établir pour prolonger notre tâche de transmission avec ceux pour qui ces outils sont le quotidien, et le lieu même de contact avec les forces de normalisation marchande

on ne contournera pas le caractère irréversible de la mutation en cours, et la façon dont elle recompose la totalité complexe des usages de l’écrit, de l’appropriation et de la représentation du monde, dans les usages privés et sociaux, dans l’organisation et la circulation de ses ressources, dans la constitution symbolique de ses valeurs et de son patrimoine

je vous souhaite de belles nouvelles liseuses et tablettes à Noël


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 20 novembre 2012 et dernière modification le 13 avril 2013
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