[17] je sais que tu ne l’aimes pas

de comment naquit la première phrase de la Recherche


 

On sait qu’ainsi commence le chapitre Balzac du Contre Sainte-Beuve. Et que ce chapitre est la première reprise d’écriture dans ce manuscrit en cours, après la mort de sa mère. Que le « tu » qui surgit ainsi en incipit s’adresse à la mère morte, difficile de le nier. Il est l’appel à la morte par le travers du texte, et le biais rhétorique de l’altercation fictive. Ce n’est pas seulement une apostrophe : elle est là devant lui – le texte commence réellement ainsi : « Un des contemporains que Sainte-Beuve a méconnu est Balzac. Tu fronces le sourcil. Je sais que tu ne l’aimes pas. » Le texte continue ensuite le jeu rhétorique : « Mais, vois-tu... », « Suppose que dans ces circonstances... », puis finalement, dans la deuxième moitié du texte, l’abandonne : « Aussi est-on étonné de voir que... » comme si le jeu ne l’intéressait plus, une fois le texte amorcé, ou lui ayant repris pied dans ce grand texte sur Balzac déjà probablement ébauché antérieurement au décès de la mère. Reste la déchirure. Ce qui a zébré trois fois le texte d’un pronom et d’une adresse. Elle, la morte, est au-delà : elle ne répond pas. Mais, juste le temps des trois pronoms, elle est devenue miroir – l’absent au texte, le narrateur qui a fui dans l’écriture critique, celle du « on », non pas accède au « je » – il revient en permanence dans les textes disjoints du Contre Sainte-Beuve (y compris dans le texte « Conversation avec maman » où il évoque son séjour à Venise, trouve précisément son sujet et son titre (« Enfin, écoute-moi... Le sujet serait : contre la méthode de Sainte-Beuve »), et où on est tout prêt aussi de la répartition des rôles future de la Recherche, et où la grand-mère se substitue à la mère – mais lui le narrateur un personnage en apostrophant un autre. Non pas la conversation rapportée où il dialogue avec sa mère, mais, par l’absence de celle-ci, la morte, le rôle qui prend le narrateur à plein corps : il ne peut que savoir l’absence de celle à qui il s’adresse. En un instant, le narrateur du chapitre Balzac du Contre Sainte-Beuve a trouvé son autonomie par rapport à Marcel Proust, qui dit « je » dans ce texte. Alors la Recherche peut commencer de s’écrire, son narrateur ne coïncidera jamais plus avec celui qui ouvre le Contre Sainte-Beuve en proclamant : « Chaque jour, j’accorde moins de prix à l’intelligence », phrase tellement parallèle dans sa construction au célèbre incipit de la Recherche. Proust pouvait-il même s’intéresser encore à ce qui devait être sa grande entreprise critique, faute d’avoir su se faire romancier ? Le second texte sur Balzac concerne la lecture qu’en fait le duc de Guermantes (le personnage tel qu’il sera dans la Recherche sera intellectuellement bien plus démuni). On est passé à des fragments de fiction qui sont comme des branches mortes, des pages inactives de la Recherche, encore un de ces jeux d’ébauches infinies mais qui ne mordent pas. Ce qui mort, c’est l’incise qui ouvre le premier texte sur Balzac, premier texte post-mortem : « Tu fronces le sourcil. Je sais que tu ne l’aimes pas. » Dans la Recherche au lieu du texte mort sur Balzac lu par le duc de Guermantes, c’est la folie et l’exagération de Charlus (le baron, frère du duc) qui aura à charge de porter dans le livre la voix et l’admiration Balzac. Mais il le fera de toute la grosseur de trait nécessaire, sans aucune volonté de présenter une objectivité quelconque. Et la phrase qui brûle, celle qui dresse tout entier Balzac en une ligne, ce n’est pas dans le Contre Sainte-Beuve qu’elle s’écrit, mais dans le début de la Prisonnière, précédant la grande métaphore de la cathédrale, par laquelle la Recherche s’inscrit en elle-même : « unité ultérieure, non factice, sinon elle fût tombée en poussière comme tant de systématisations d’écrivains médiocres qui, à grand renfort de titres et de sous-titres, se donnent l’apparence d’avoir poursuivi un seul et transparent dessein. Non factice, peut-être même plus réelle d’être ultérieure, d’être née d’un moment d’enthousiasme où elle s’est découverte entre des morceaux qui n’ont plus qu’à se rejoindre. Unité qui s’ignorait, donc vitale et non logique, qui n’a pas proscrit la variété, refroidi l’exécution. » Défi logique posé à Proust lui-même : construire volontairement une oeuvre dont l’unité ne pourrait échapper au factice qu’à condition de ne pas procéder d’une intention. Mais quand on a osé apostropher une morte à plein texte, uniquement pour justifier Balzac, n’a-t-on pas la folie nécessaire ?


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 23 novembre 2012 et dernière modification le 16 février 2013
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