Proust #7 | la grandeur dans le bruit lointain d’un aéroplane

quand Proust monte à cheval et fait voler ses avions avec vingt ans d’avance – màj 2


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« Un jour que j’étais allé à cheval voir les Verdurin et que j’avais pris dans les bois une route sauvage... »

Dans les vingt-quatre occurrences du mot aéroplane dans la Recherche un nouvel indice d’une problématique de changement technique affectant la représentation symbolique du monde, et susceptible en tant que telle de provoquer de nouvelles pousses narratives. Non pas la problématique du voyage et de la distance franchie, ou que le nouveau continent soit un appel, un mystère : la science-fiction naissante regorge de telles inventions, mais Proust n’y voit pas un moyen d’aller à Londres, Berlin ou New York — il est bien trop tôt.

Ce qui est passionnant par contre, c’est comment Proust requiert l’apparition de l’avion moins pour poser la question d’un changement dans notre perception du monde que pour scruter notre résistance à ce changement, qui peut aller jusqu’à réfuter ses manifestations techniques : « cela n’empêche pas que chaque fois que la société est momentanément immobile, ceux qui y vivent s’imaginent qu’aucun changement n’aura plus lieu, de même qu’ayant vu commencer le téléphone, ils ne veulent pas croire à l’aéroplane ».

Proust est bien loin de se douter de comment cette phrase pourrait s’appliquer aux bouleversements de l’Internet et du livre. L’histoire de l’aviation balbutie en même temps que Proust balbutie les étapes préliminaires de la Recherche. Il décolle progressivement sur de courtes distances, de même qu’en mars 1906, à Montesson, Traian Vuia accomplira l’exploit d’un vol de douze mètres à une altitude passant le mètre, puis en août de la même année volera à Issy-les-Moulineaux vingt-cinq mètres à une altitude de deux-mètres cinquante, puis que Santos Dumont, le 23 octobre de la même année, à Bagatelle, passera les soixante mètres.

Tout cela, c’est dans l’orbite de Proust. Et quand l’écriture de la Recherche prend son élan, en 1908, Farman sur un avion Voisin parcourt vingt-sept kilomètres et se pose à Reims. C’est en 1909 que Kafka et Max Brod font le voyage d’Italie rien que pour voir les machines volantes (ce que Kafka raconte dans Aéroplanes à Brescia).

Les noms immensément populaires des premiers aviateurs ne franchiront pas les portes de la Recherche, tandis que l’obscur poète du nom d’Alexis Saint-Léger Léger y sera accueilli.

Mais ce bref passage, où les avions sont traités comme des bateaux partant du port, et où Proust va sculpter d’un seul trait de plume ces lieux surgissants autour de la mécanique et pour elle, est peut-être un des plus beaux passages de la Recherche :

« J’étais maintenant libre de faire, aussi souvent que je voulais, des promenades avec Albertine. Comme il n’avait pas tardé à s’établir autour de Paris des hangars d’aviation, qui sont pour les aéroplanes ce que les ports sont pour les vaisseaux, et que depuis le jour où, près de la Raspelière, la rencontre quasi mythologique d’un aviateur, dont le vol avait fait se cabrer mon cheval, avait été pour moi comme une image de la liberté, j’aimais souvent qu’à la fin de la journée le but de nos sorties — agréables d’ailleurs à Albertine, passionnée pour tous les sports — fût un de ces aérodromes. Nous nous y rendions, elle et moi, attirés par cette vie incessante des départs et des arrivées qui donnent tant de charme aux promenades sur les jetées, ou seulement sur la grève pour ceux qui aiment la mer, et aux flâneries autour d’un “centre d’aviation” pour ceux qui aiment le ciel. À tout moment, parmi le repos des appareils inertes et comme à l’ancre, nous en voyions un péniblement tiré par plusieurs mécaniciens, comme est traînée sur le sable une barque demandée par un touriste qui veut aller faire une randonnée en mer. Puis le moteur était mis en marche, l’appareil courait, prenait son élan, enfin, tout à coup, à angle droit, il s’élevait lentement, dans l’extase raidie, comme immobilisée, d’une vitesse horizontale soudain transformée en majestueuse et verticale ascension. Albertine ne pouvait contenir sa joie et elle demandait des explications aux mécaniciens qui, maintenant que l’appareil était à flot, rentraient. Le passager, cependant, ne tardait pas à franchir des kilomètres ; le grand esquif, sur lequel nous ne cessions pas de fixer les yeux, n’était plus dans l’azur qu’un point presque indistinct, lequel d’ailleurs reprendrait peu à peu sa matérialité, sa grandeur, son volume, quand, la durée de la promenade approchant de sa fin, le moment serait venu de rentrer au port. Et nous regardions avec envie, Albertine et moi, au moment où il sautait à terre, le promeneur qui était allé ainsi goûter au large, dans ces horizons solitaires, le calme et la limpidité du soir. »

L’aéroport du Bourget n’existe pas encore, ces hangars survivront dans les petits aérodromes de la pratique individuelle de l’aviation, leur rôle social est tout éphémère mais Proust sait s’en saisir. Dans son texte Journées en automobile, parlant de la cathédrale de Lisieux, et parlant d’Alfred Agostinelli, Proust ajoutera un étrange parallèle entre la machine à écrire et les avions :

« Je ne prévoyais guère quand j’écrivais ces lignes que sept ou huit ans plus tard ce jeune homme me demanderait à dactylographier un livre de moi, apprendrait l’aviation sous le nom de Marcel Swann dans lequel il avait amicalement associé mon nom de baptême et le nom d’un de mes personnages et trouverait la mort à vingt-six ans, dans un accident d’aéroplane, au large d’Antibes. »

L’avion accompagnera le roman dans toutes ses phases à venir. Dans la nuit de la guerre, il en devient le symbole même : « C’était l’époque où il y avait continuellement des raids de gothas ; l’air grésillait perpétuellement d’une vibration vigilante et sonore d’aéroplanes français... » Et Proust, dans le même passage du Temps retrouvé parle de cette « impression de beauté que nous faisaient éprouver ces étoiles humaines et filantes ».

Mais dans ce premier passage, où Proust monte à cheval, le surgissement de l’avion troue littéralement le récit :

« Tout à coup mon cheval se cabra ; il avait entendu un bruit singulier, j’eus peine à le maîtriser et à ne pas être jeté à terre, puis je levai vers le point d’où semblait venir ce bruit mes yeux pleins de larmes, et je vis à une cinquantaine de mètres au-dessus de moi, dans le soleil, entre deux grandes ailes d’acier étincelant qui l’emportaient, un être dont la figure peu distincte me parut ressembler à celle d’un homme. Je fus aussi ému que pouvait l’être un Grec qui voyait pour la première fois un demi-Dieu. Je pleurais aussi, car j’étais prêt à pleurer, du moment que j’avais reconnu que le bruit venait d’au-dessus de ma tête—les aéroplanes étaient encore rares à cette époque—à la pensée que ce que j’allais voir pour la première fois c’était un aéroplane. »

On n’a jamais vu le petit narrateur, même à Combray, prendre des leçons d’équitation — quand bien même au contraire il est probable que Gilberte, elle, ait fréquenté des manèges (ce sera le cas d’Albertine, elle en mourra). Proust a préparé son passage loin en amont, lorsque sa mère reproche au narrateur « l’argent qui file » pour louer cette voiture avec chauffeur dans ses mondanités de villégiature. Alors, quand Albertine ne peut le rejoindre, il se résout à reprendre les vieilles calèches moins chères. Mais, pour rendre la majesté de l’avion, que la voiture lui dissimulerait, et où la calèche fait de lui un observateur passif, il lui faut quelque chose d’aussi fort que Chateaubriand qui, lorsqu’il raconte les chutes Niagara, veut nous faire croire que son cheval glisse et qu’il tombe, une des plus belles prouesses par excès des Mémoires d’Outre-Tombe (« Chateaubriand est beaucoup plus vivant que vous ne le dites », répondra Charlus à Brichot). Et c’est, dans le passage ci-dessus, le déport du mot aéroplane à la toute fin qui crée la force de l’apparition, et autorise la suite :

« Alors, comme quand on sent venir dans un journal une parole émouvante, je n’attendais que d’avoir aperçu l’avion pour fondre en larmes. Cependant l’aviateur sembla hésiter sur sa voie ; je sentais ouvertes devant lui—devant moi, si l’habitude ne m’avait pas fait prisonnier—toutes les routes de l’espace, de la vie ; il poussa plus loin, plana quelques instants au-dessus de la mer, puis prenant brusquement son parti, semblant céder à quelque attraction inverse de celle de la pesanteur, comme retournant dans sa patrie, d’un léger mouvement de ses ailes d’or il piqua droit vers le ciel. »

De la portée symbolique du passage, aucun moyen de douter, ne serait-ce que pour ces « yeux pleins de larmes », et il y a la réserve de lyrisme que Proust sait tendre d’un seul trait de métal (le mot acier quand il y en avait pourtant bien peu ou pas du tout dans les ailes des Caudron).

Baudelaire avait anticipé cette possibilité pour la poésie de se grandir aux trois dimensions de l’espace, et d’y procéder par la vitesse, phrase qu’on connaît tous par cœur :

« Que la phrase poétique peut imiter (et par là elle touche à l’art musical et à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne droite ascendante, la ligne droite descendante ; qu’elle peut monter à pic vers le ciel, sans essoufflement, ou descendre perpendiculairement vers l’enfer avec la vélocité de toute pesanteur ; qu’elle peut suivre la spirale, décrire la parabole, ou le zigzag figurant une série d’angles superposés... »

Pour décrire le surgissement de l’avion, Proust a laissé Baudelaire organiser sans qu’on le cite le socle invisible du récit, puisqu’à lui est donné un objet réel qui puisse incarner le rêve baudelairien, de monter à pic vers le ciel. Proust rajoute l’identification avec l’homme de l’air :

« Cependant l’aviateur sembla hésiter sur sa voie ; je sentais ouvertes devant lui — devant moi, si l’habitude ne m’avait pas fait prisonnier — toutes les routes de l’espace, de la vie ; il poussa plus loin, plana quelques instants au-dessus de la mer, puis prenant brusquement son parti, semblant céder à quelque attraction inverse de celle de la pesanteur, comme retournant dans sa patrie, d’un léger mouvement de ses ailes d’or il piqua droit vers le ciel. »

Proust aurait pu apercevoir cela de sa fenêtre en hauteur de Balbec, à pied depuis les perspectives avec vue de la Raspelière, ou faire arrêter la voiture. Non. Il lui faut travailler, pour que la scène de l’avion soit fulgurante, la position même du narrateur, et qu’on le place archaïquement à cheval, qu’on l’écarte romantiquement de la route ordinaire :

« Un jour que j’étais allé à cheval voir les Verdurin et que j’avais pris dans les bois une route sauvage... »

Fabuleuse incohérence narrative pour nous servir un anachronisme tout aussi fabuleux. Les lois du roman passent d’abord, et tout roman est beau comme un nouvel avion.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 6 décembre 2012 et dernière modification le 15 juin 2013
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