Proust, 6/100 | il me semble que je n’aimerais pas avoir le téléphone à domicile

et vint le premier roman avec téléphone – màj 3


 

Téléphone, téléphonage : soixante-quatorze occurrences dans la Recherche. « Le premier amusement passé, ce doit être un vrai casse-tête », dit Odette de sa découverte du téléphone, mais c’est délibérément humoristique, puisque la scène est censée se passer vingt-cinq ou trente ans plus tôt, et que le téléphone a pris rapidement sa place au centre des usages sociaux. La voix humaine de Cocteau, qui connut Proust et le dessina, ne viendra qu’en 1935, et interrogera ce que change à la dramaturgie de la voix qu’on puisse échanger sans qu’elle soit associée à la présence physique de celle ou celui qui l’émet, quand jusqu’ici la scène de théâtre était justement la confrontation directe des voix par présence simultanée des corps — et le grand art, depuis Racine, de les y faire entrer et sortir en lieu neutre. Dans La voix humaine, l’acteur est seul avec les spectateurs, l’acteur étant supposé entendre ce qui lui est dit par l’autre protagoniste tandis que les spectateurs auront à le reconstituer par la réponse, dissymétrie de la langue en partage qui fait naître un objet théâtral inédit, que banalise aujourd’hui le moindre épisode de série télévisée.

C’est ce qui se joue dans la Recherche : « ... de même que la parole humaine, changée en électricité dans le téléphone, se refait parole pour être entendue... »

Proust, en se saisissant le premier du téléphone dans son interférence avec le récit, insère dans la surface du texte la médiation technique qui permet à la parole de devenir distance. On sait que lui-même fut des premiers abonnés au téléphone et qu’il paya le 20 février 1911 (et régulièrement par la suite) pour le théâtrophone qui permettait d’écouter de chez soi en direct l’Opéra de Paris où se jouaient Les Maîtres chanteurs, dans sa chambre mais cornet acoustique à l’oreille, via une formule radicalement nouvelle proposée par l’établissement, protestant quand même que le progrès manquait encore de précision (« à un moment je trouvais la rumeur agréable mais pourtant un peu amorphe quand me suis aperçu que c’était l’entracte »).

Si le narrateur nous signale que « [son] père avait le téléphone depuis peu », il prend acte du changement technique, mais sans le faire interférer avec l’enjeu narratif, à peine signale-t-on un élément social. Par contre, quand Saint-Loup appelle de Doncières la femme de chambre de « Rachel quand du Seigneur » pour surveiller sa maîtresse mais que, privé de toute vérification de ses dires, l’appel renforce sa jalousie au lieu de le rassurer, la médiation technique du téléphone, objet neuf, intervient directement dans le déploiement du roman, préfigurant la même scène lorsque, bien plus tard, le narrateur cherchera à savoir si les bruits qu’il entend autour d’Albertine dénoncent un mensonge.

La première vraie irruption du téléphone pour le narrateur, c’est lors de son propre séjour à Doncières, lorsqu’il comprend que l’état de sa grand-mère est plus grave qu’on ne le lui avait laissé croire. La description technique va se faire plus précise : « le téléphone n’était pas encore à cette époque d’un usage aussi courant qu’aujourd’hui », écrit Marcel Proust, et comme nous apprécions, à un siècle de distance, ce « à l’époque » ! Avant de continuer : « Et pourtant l’habitude met si peu de temps à dépouiller de leur mystère les forces sacrées avec lesquelles nous sommes en contact que, n’ayant pas eu ma communication immédiatement, la seule pensée que j’eus ce fut que c’était bien long, bien incommode, et presque l’intention d’adresser une plainte. »

Évocation de la magie technique : « l’admirable féerie à laquelle quelques instants suffisent pour qu’apparaisse près de nous, invisible mais présent, l’être à qui nous voulions parler, et qui restant à sa table, dans la ville qu’il habite (pour ma grand-mère, c’était Paris), sous un ciel différent du nôtre, par un temps qui n’est pas forcément le même, au milieu de circonstances et de préoccupations que nous ignorons et que cet être va nous dire, se trouve tout à coup transporté à des centaines de lieues (lui et toute l’ambiance où il reste plongé) près de notre oreille, au moment où notre caprice l’a ordonné. »

Puis ce fameux passage sur les « Vierges Vigilantes » que sont les dames du téléphone, tout rempli de clichés et métaphores, puisqu’elles sont tour à tout les Danaïdes, les Anges gardiens, les Furies, les « ténèbres vertigineuses », et cet « invisible » dans lequel « sans cesse [elles] vident, remplissent, se transmettent les urnes des sons ». Bien sûr cela dit avec l’ironie du maître — Proust s’amuse —, quitte à la virtuosité vide : « et qui, au moment où nous murmurions une confidence à une amie, avec l’espoir que personne ne nous entendait, nous crient cruellement : — J’écoute ».

Je préfère nettement, à l’écart de cette page d’anthologie trop ronflante, ce discret passage où surgit le mot « abstrait » : « Et aussitôt que notre appel a retenti, dans la nuit pleine d’apparitions sur laquelle nos oreilles s’ouvrent seules, un bruit léger — un bruit abstrait — celui de la distance supprimée — et la voix de l’être cher s’adresse à vous. » Paradoxe de la technologie, qui déplace notre rapport concret au quotidien tout en nous confrontant à des éléments insolubles par notre connaissance acquise.

Puis c’est la conversation téléphonique elle-même et sa brusque interruption, dialogue qui se prolonge même après l’interruption qui le prive d’interlocuteur, conversation d’après la conversation : « je continuais à répéter en vain : — Grand’mère, grand’mère, comme Orphée, resté seul, répète le nom de la morte ». Et, alors que le narrateur prend la décision de repartir, surgit une curieuse invocation, via les indicatifs Gutenberg et Wagram répétés par les opératrices, au « vénérable inventeur de l’imprimerie » — tout Proust est toujours dans ses arrière-fonds.

Proust, utilisant le téléphone comme jouet narratif tout neuf, en explore aussitôt les possibles variations. Il glisse dans le même passage l’histoire de cette fausse communication par l’interurbain. L’employé de l’hôtel, ayant mal compris le nom qu’on lui a donné à distance (il faut courir de l’hôtel à la poste pour prendre l’appel), provoque un quiproquo à la Marivaux quand la correspondante inconnue et le narrateur commencent leur conversation sans se douter de la confusion réciproque.

Mais l’occurrence suivante de ce qui s’appelle enfin téléphone, dans la Prisonnière, va illustrer beaucoup plus fondamentalement sa potentialité narrative : « dans l’espoir que soupant peut-être avec des amies, dans un café, [Albertine] aurait l’idée de me téléphoner, je tournai le commutateur et, rétablissant la communication dans ma chambre, je la coupai entre le bureau de postes et la loge du concierge à laquelle il était relié d’habitude à cette heure-là ».

Intervention du narrateur dans le dispositif même de communication, et ce qui s’ensuit pour l’enjeu social de la place de l’appareil dans la hiérarchie bourgeoise de l’appartement : « avoir un récepteur dans le petit couloir où donnait la chambre de Françoise eût été plus simple, moins dérangeant », mais la vieille servante refuse (« un défaut de plus », dit gentiment le narrateur) d’avoir à se lever en pleine nuit pour prendre les communications. Pour les appels nocturnes du narrateur amoureux et jaloux, l’appareil est donc placé dans sa chambre, avec une sonnerie atténuée : « pour qu’il ne gênât pas mes parents, sa sonnerie était remplacée par un simple bruit de tourniquet ».

Et c’est par les bruits ambiants derrière Albertine, lors de cet appel nocturne, que commencera la grande saga par quoi la jalousie de Swann devient la jalousie du narrateur. Dès ce moment, la banalisation de « l’invention d’Edison » est telle que les contraintes techniques ont disparu, mais toute l’ambiguïté du dialogue tient à cette technique qui autorise l’intime même dans la distance spatiale. Et suivre les occurrences du téléphone dans la Recherche est d’autant plus gratifiant qu’il continue d’évoluer à mesure de l’évolution chronologique du récit, presque d’année en année, aussi bien dans sa technique même que dans la rapidité avec laquelle il conquiert une part massive des usages sociaux. Modèle décisif pour appréhender nos objets d’aujourd’hui, dont le nom même n’a parfois plus pérennité.

Le reste n’est que la banalité moderne en préfiguration (Proust s’amuse de l’invention de l’expression « Cela m’a fait grand plaisir d’entendre votre voix » quand l’usage du téléphone devient courant). Qui de nous se souviendrait sinon que le premier nom familier du téléphone fut le petit acoustique : « ... ce qu’est au petit acoustique de l’Exposition de 1889, dont on espérait à peine qu’il pourrait aller du bout d’une maison à une autre, les téléphones planant sur les rues, les villes, les champs, les mers, reliant les pays. C’était une terra incognita terrible où je venais d’atterrir, une phase nouvelle de souffrances insoupçonnées qui s’ouvrait. Et pourtant ce déluge de la réalité qui nous submerge, s’il est énorme auprès de nos timides et infimes suppositions, il était pressenti par elles. »

L’idée de réalité technologique neuve comme déluge ou terra incognita, qui submerge... Aucun hasard dans le vocabulaire de Proust. Et c’est par le téléphone que la Recherche vient de basculer dans la grande dramaturgie de l’homosexualité supposée d’Albertine.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 6 décembre 2012 et dernière modification le 15 janvier 2015
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