Hoboken plan fixe : Jérôme Schlomoff

New York en film sténopé par Jérôme Schlomoff


C’est mon tour d’arpenter la ville des villes, je remets en lecture ce travail de Jérôme Schlomoff (voir son blog sur New York avec caméra sténopé (1ère mise en ligne : avril 2006).

Jérôme Schlomoff n’habite plus à Paris, mais à Amsterdam. Là-bas on est plus près de Rembrandt, mais aussi, paraît-il, de Londres, de Berlin et de New York.

Moi j’y perds le labo boulevard Richard-Lenoir où j’aimais passer une heure ou deux l’après-midi, on parlait d’images, on était dans cette lumière des vieux ateliers d’artisans, investis aujourd’hui par les architectes, les musiciens, les bricoleurs numériques. J’y perds aussi la possibilité de dormir quand je suis bloqué à Paris — accueilli à n’importe quelle heure et le matelas sur le parquet — là-haut près du père Lachaise : tant pis.

Avec Jérôme Schlomoff on a une histoire solide, dont cet hiver passé avec les sans-abri de Nancy pour la Douceur dans l’abîme, et Paysage Fer en a été le complément, avec 15021 chez L’Amourier.

Il a commencé le sténopé il y a pas mal d’années, en utilisant comme appareil des bâtiments tout entier, mis au noir. Et principalement ces lieux que les architectes, comme Mies van der Rohe ou Le Corbusier, se construisaient pour eux-mêmes : que voyaient-ils, par ce que voyait le bâtiment ?

Schlomoff a mené ensuite d’autres expériences via le sténopé : installez cela dans une rue, et tout le mobile disparaît, une voiture, un passant ne laisse pas de trace, mais le fixe gagne une étrange présence.

Et puis il s’est construit une caméra sténopé en carton. Pourquoi pas. Tous les ans, à Fleury-Mérogis, comme tous ses collègues photographes, et dès l’aube, Schlomoff fréquente cette brocante annuelle de toutes pièces détachées et anciens appareils. Il en rapporté comme un trésor ce vieux boitier 35 mm, avance pas à pas et deux grosses oreilles de Mickey pour les bobines, qui dans les années 50 devait servir dans un quelconque studio de dessin animé. Il a placé en guise d’objectif un simple trou (mais fait au laser) dans une pastille métallique, et c’est cette caméra qu’il a installé à New York, tout un hiver, soutenu par une bourse Villa Médicis hors les murs.

Etrange New York, quand les travellings sont faits, à 12 images seconde, d’images qui chacune ont duré 20 secondes.

Paraiso Production vient d’achever le film de 21’, New York Zero Zero, qu’en a tiré Jérôme Schlomoff : retenu dans plusieurs festivals. Prochaine projection au MK2 Beaubourd le jeudi 4 mai.

Et la galerie Jousse Entreprise, rue Louise Weiss (Paris 13ème) expose du 30 avril au 31 mai une série de ces sténopés de New York, version images fixes.

Un étrange New York de neige et d’eau, une ville sculpture, une ville ruine.

Dans L’Animal, en 2004, j’avais écrit un texte d’accompagnement à ces sténopés. En voici quelques-uns, version basse résolution. Ce ne sont pas ceux de la revue, pas ceux de la galerie. Et j’ai enregistré pour le film une voix off de 2 minutes, je mets à la suite un texte intermédiaire, ni celui de l’Animal, ni celui du film : tout ceci est mouvant, chantier, recherche. Cela va bien au Net.

Autres images Schlomoff ici, voir aussi son blog Schlomoff.










François Bon, Hoboken plan fixe

version intermédiaire pour la voix off du film, texte d’approche et préparation, non retenu

 

si tout dans la ville bute sur le présent pour son sauvetage

d’abord un enfoncement
ce que serait pour nous toujours la ville : un enfoncement

au-dessus très loin est le ciel
nous sommes la surface humaine, protégée par ces élévations
dont nous arpentons les saignées

on marche : c’est elle qui nous frappe
la ville comme levée d’images
elles viennent à vous, géométries et fuites
dans l’abstrait de la ville le présent est nu
des hommes le désarroi nu
où se chercher soi-même : la ville, un appel où on plonge

élévations habitées
idée d’élévation habitée, alvéoles
et nous-mêmes projetés dans trop d’alvéoles aperçues

la ville, infiniment plus grande que l’échelle de nos corps : elle se reproduit à l’identique, on court, on fuit : devant nous la ville
ce matin elle est déserte, elle est ce qu’on en voit dans la tête
le face à face obligé du rêve
et rien pourtant que ce qui est et s’imprime
la ville est une image

bâtiments troués, espaces plats des toits, mystère des formes, énigme de ce qu’ici on fait : la ville toujours
défaite
et dans ce mot notre peur
à ne toucher que le présent, le présent est peur et mouvement

barrières lourdes de fer, rideaux, grilles, grillages
et au-delà, agglomérats autres
la ville se fait par blocs, verrues
je ne sais pas, ici, où est mon pays
la ville n’importe où rassemble tous les pays
ville des villes, mère de toutes les villes

géométries pures
théâtre provisoire, toute la ville s’exhibe
c’est une prière, c’est une menace
le présent, on ne sait pas

il n’y a pas de ville qui ne cherche à rejoindre l’eau
grues, cheminées, centrales thermiques
l’eau organique dans les villes
on marche parfois longtemps pour trouver l’eau, l’eau
industrielle, l’eau calme et plate, l’eau utile et noircie, pourtant, c’est là qu’on s’assoit, la ville dans son dos
on nous trompe avec les rocades les autoroutes, il n’y a pas de ville où on marche qu’on ne cherche à rejoindre l’eau
il n’y a pas de ville qui ne cherche à rejoindre l’eau

forteresses grises
nœuds de ciment
les villes neuves se passent de portes
la ville vous aspire par l’avion qui recolle à la piste, le train bloqué dans la gare, la voiture bifurquant de la route : soudain, la ville immobile s’est refaite autour de vous, qui surgissez
la centrale électrique protégée par une porte de fer.
la cahute des gardiens éclairée d’une lampe jaune

lieux sans appartenance ni fonction
une voiture à l’abandon, des cartons pour y dormir
un peu d’herbe qui s’accroche
on va jusqu’au grillage, on voit défiler les voitures
une ligne haute tension grésille, un train fera trembler le pont de fer, et tout panneau indicateur semble soudain inutile
les voitures garées, un éclairage aux fenêtres, nouvelle étrangeté : l’ordinaire invisible de ceux qui ici vivent
ceux que rassemble la ville en autant de chemins séparés
indifférents au vôtre

Vu de la fenêtre. C’est chez nous, on y dort. Chacun défini par la fraction du monde qui nous est donnée à voir, par sa fenêtre de cuisine ou de chambre. Ce qui rassure, c’est l’arbitraire même de toute chose. Ainsi, nous aussi avons ici place légitime, puisque telle est la rue, tel le bloc de bâtiments d’en face, et cette lumière peut-être, qui s’éteint chaque nuit à même heure. Chambres visitées, lits qu’on vous a prêtés, hébergements amis : il vous semble garder pour toujours, sur la paume des mains, la salissure de la rambarde du balcon, et que la rue vous donnait si peu à voir, sinon sa permanence même.

terrain vague, sol de la ville
araser, supprimer
le sol de la ville n’est jamais page vierge pour architecture à venir
conditionnée par ce que nous offrent, dans leurs fouilles de sauvetage, à toute occasion de parking ou d’excavations, les archéologues, un fragment de mur offre une tombe et ses morts, les déchets accumulés que le sol de la ville assemble sous nos pas sont l’histoire
on aimerait disposer pour fonder la ville d’un sol vierge impossible
sol déjà usé, qui garde en lui les premières empreintes, les baraques en bois, les entrepôts de briques des immigrants
on n’aimerait pas dormir ici dans ces trous de la ville
nous on ne reste pas, nos traces elles demeurent

ici la ville a vieilli, les usines et les immeubles
nous portons chacun de ces carrefours
les rues jamais ne mènent pas à ailleurs
on sait vaguement encore son orientation
un coin de rue, une cabine téléphonique, un pont en voiture, ou la fois que vous vous étiez perdu
cet homme qui vous avait parlé et parlé, mais de sa langue vous ne saviez rien
et pourtant les mains, pourtant les yeux
chercher en soi-même combien on en porte de coins de rue, de ces carrefour où on bute contre le vide
chercher en soi-même ces vides, les dénombrer

la ville se manifeste à elle-même par ce qui la nie :
l’espace trou, l’espace pour rien
l’homme qui vit là pourtant a parole
l’abandon et le désordre sont la dimension nécessaire à notre propre parole, nous en exigeons la place
l’homme qui vit là comme nous regarde et parle
la ville se manifeste par ceux dont elle protège
l’abandon

New York, c’était le monde nouveau. Les bateaux arrivaient de chaque cage à misère du vieux monde, New York à l’horizon de chaque port, de l’Ukraine à la Sicile, des mines de charbon de la vieille Angleterre aux ghetto de Pologne
Blaise Cendrars, 1912 : D’immenses bateaux noirs viennent des horizons / Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons
Manhattan South
c’est la pointe au plus près du vieux monde, l’encaissement des rues serré et profond, ou ce vieux cimetière des premiers émigrants tout près de la bourse d’échange, la statue creuse qu’on dédaigne, avec son flambeau offert aux visites, et le ferry gratuit pour Staten Island, où il n’y a rien à voir sauf elle-même, la ville, quand on se retourne
Et ce qui reste des vieux pontons comme un trait vers ce avec quoi on a rompu, comment ne pas les voir, nous, ce lien qu’on souhaiterait avec nous maintenu, l’ultime possibilité, et qui aurait irrémédiablement fini, de se tenir la main dans un destin commun, que bien plus que la mer désormais sépare

l’histoire de la ville peut-être est déjà finie
la ville partout généralisée efface la ville
et nous-mêmes, venus ici avec nos rêves et nos désirs,
modelés par l’utopie de la ville, quand le combat principal des utopies et du monde déjà s’est déporté ailleurs
trop tard pour nos propres inscriptions sur la surface dure du monde, là où elle garde les signes et les rêves, les emporte dans sa durée propre
nous-mêmes par nos géométries définis

alvéoles, où nous avons lit et cuisine, mais qui s’avouent vides, trouées
nous-mêmes dans la ville livrés au vent, hors ces cloisons qui la divisent, où nous habitons

la ville n’est plus qu’un amarrage, nous l’avons quittée
déjà, nous sommes sur des routes, et ces routes sont de nuit : nous allons
énergie noire, ou l’énigme qu’on nomme telle
nous sommes dans ces bâtiments, ces bureaux, assis devant des écrans dont les lumières monochromes nous donnent du monde
alentour des images à peine plus nettes que la vidéo
surveillance qui suffit pour les parkings
les villes que joignent ces images sont trop pareilles, et celle-ci même
on a mal au monde

on rêve encore du voyage dans la ville
on rêve que le mystère, la magie de la ville
offre un présent meilleur
on cherche de soi-même le mystère, de soi-même l’intérieur du voyage
on revient à la mère des villes
on habite New York au présent parce qu’on l’a une fois traversée
on a dans la tête cette image
la ville


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 avril 2007
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