hommage L’Wren Scott

coulisses secrètes des Stones, comme on ne les avait jamais vues


Lundi 17 mars 2014. Annonce de son décès. À peine 2 heures plus tard, clôture de ses comptes Instagram et Facebook (par qui ? ils étaient encore accessibles après l’annonce du décès, et son compte Twitter est désormais bloqué aussi), les centaines et centaines de photos qui étaient un miroir promené au bord d’une route, pas la nôtre de route, mais qui forçait l’estime par la qualité du regard. Avais appris le respect. Aussi bien dans ces salons de thé jet-set mode du New York inaccessible, que dans un coin de champ près d’Amboise, l’été, dans la ballade du dimanche après-midi ou même le Corail d’Austerlitz.

Même pas eu le temps d’aller archiver cette façon qu’elle avait de se promener au monde (bosser, simplement), sauf cette série alors que les Stones répétaient en Seine Saint-Denis, il y a 2 ans (les répétitions du mois dernier, apparemment, elle n’était pas venue en France – la dernière photo de MJ sur son compte c’est à Moustique à Noël, il s’éloigne, tournant le dos). Avec cette façon de ne pas enfreindre l’interdit d’image de MJ, mais de le figurer par un bout de chaussures ou ses mains sur l’iPad. Du coup, elle qui en était probablement aux antipodes, un regard sur le rock, ses coulisses et ses feux, qui tranchait complètement.

Je crois aussi que c’est une des seules personnes au monde à avoir pu comprendre Charlie Watts, qui doit écluser lourd, ce soir. Il sait moins encaisser les coups.

Restera ce mystère de son dernier message Twitter, le matin même du dernier geste : today #love. Il suffit d’une écharpe. Enfance paysanne, elle chez les Mormons – on sait faire pour pas se louper.

 

Il y a une codification très précise des photos de groupes de rock sur scène, et une autre pour ce qui filtre des coulisses et des loges. Difficile d’échapper à l’histoire du film de rock, le Dont Look Back sur la tournée Dylan 65, le travail des Maysles pour Gimme Shelter ou ce qui culmine dans le Cocksucker Blues de Robert Frank – sommeils, attentes, maquillage. Les Stones ont publié il y a dix ans un énorme livre sur leur vie en tournée, avec de nombreuses photos de coulisses et de loges, elles ne sont toujours que des transpositions.

Puis vint L’Wren Scott. La compagne (de longue date) de Mick Jagger est styliste, dispose de sa propre maison de mode. C’est principalement pour ce monde de la high society, qui achète et goûte chez Barney’s, qu’elle se sert de son iPhone avec Instagram, comme tout un chacun, en tout cas comme moi, sauf que n’ayant pas la même vie on ne photographie pas les mêmes choses.

Encore que. Moi aussi je prends parfois le TER avec arrêt Amboise, et moi aussi, dans les attentes loge avec Pifarély, j’envoie sur twitter l’inventaire de ce que je vois. C’est ce que déplace conceptuellement Twitter : idem pour Michael Moore, Brad Mehldau ou Patricia Cornwell, la possibilité saisie directement par l’artiste de court-circuiter les distances. On ne s’y est pas encore habitué en France, une rare exception – ne vous en déplaise – étant celle de Johnny Halliday. Voilà comment j’en suis arrivé à suivre sur Twitter le compte de L’Wren Scott.

Elle promène donc son iPhone (voir ici l’ensemble des images de son compte Instagram) depuis les zones les plus secrètement réservées de la vie professionnelle des Rolling Stones, du moins dans ces quelques semaines où ils ont répété à Bondy (Seine Saint-Denis, vive les Stones dans le 9-3), puis donné ce concert rauque et dépouillé, juste eux quatre plus Chuck Leavell et Darryl Jones au Trabendo (La Villette, pensée pour l’ami Jean-Marie Bénard qui m’a raconté – et m’avait proposé de l’y accompagner), ensuite les deux concerts à Londres, et là les trois concerts de New York (celui de Brooklyn, les deux de Newark, plus le passage au Madison Square Garden le 12.12.12 en soutien aux victimes de Sandy – « on n’a jamais autant vu de vieux Anglais d’un seul coup au Garden, dira Jagger, mais j’espère que si un jour il pleut à Londres vous viendrez nous aider »).

L’Wren Scott respecte les codes et interdits d’une des sociétés les plus hiérarchisées et protégées du monde du spectacle. Il n’y aura pas de photos privées de Richards, mais on sait que depuis deux décennies les relations ne sont pas au beau entre les deux meneurs, il n’y a même pas de relation du tout, et bien sûr des loges séparées. « Il y a eu beaucoup de sourires », dit le pianiste, Chuck Leavell, des 5 semaines de répétition dans le 9-3, ce qui montre le taux d’épanchement. De même, Jagger se laisse rarement photographier dans le privé, même donc par sa compagne, sachant très bien (il est lui aussi sur twitter) la diffusion publique de ses images. On verra ainsi plusieurs fois régulièrement les chaussures de Mick mais voilà : dans cette race-là, les chaussures elles aussi émettent des signes, comme aurait dit le cher Deleuze.

Reste donc cette étonnante suite de compositions via les filtres d’Instagram, durant ces quelques semaines de prestations publiques des Stones. Avant le Trabendo, repli de Mick dans sa gentilhommière de Fourchette, près d’Amboise. Feuilles mortes dans l’allée, et sunday walk comme nous tous sur les mêmes chemins, avec des bois sciés et les dernières graminées fauves. Mais le lendemain, c’est notre brave TER de la ligne Amboise-Austerlitz, avec le conducteur tout ébaudi de promener M. Jagger, qu’elle attrape du bout de son téléphone, et que nous recevons via Twitter.

Si L’Wren Scott ne se mêle pas des relations entre les seigneurs, et si dans les loges Charlie Watts a toujours été à proximité immédiate des deux guitaristes pendant le warm up, même s’il ne s’agit pour lui que d’écouter, sa relation sociale forte aux Jagger lui donne un statut particulier : je n’avais jamais vu Charlie Watts accepter de se laisser ainsi photographier dans une sorte d’intimité, échappée lunaire, destin secret – ces dernières semaines, le mystère du visage de Charlie Watts s’est hissé d’un cran.

Et puis les trajets : pour le concert de l’O2, un dimanche à Londres, Mick a réservé un bateau taxi, après tout c’est presque le plus logique. On traversera en direct sur twitter avec eux Londres dans son hiver, longeant un cuirassé comme si le bateau était une allégorie de sir Michael. Et pareil à Brooklyn, dans la limo convoyée par la NYPD (qu’elle remercie) jusqu’au Barclay Center, et même dans l’ascenseur à voitures. Dans le trajet pour Newark, Jagger se concentre en jouant au scrabble sur son iPad, photo (juste les mains, les genoux, l’iPad). Elle est là pour chacun des sound check avec cette magie des grandes salles vides – la console éclairée devient elle aussi un thème. Et ensuite, dans la longue attente des loges, il suffit d’un détail du catering, ou des fringues de scène à paillettes sur leur cintre, pour qu’Instagram s’en saisisse.

Il y a un mois encore, le monde de L’Wren Scott m’était étranger totalement – dans cette autorisation qu’elle nous a publiquement laissé de la suivre, glissant un peu de Stones dans le monde de la mode et du luxe qui est son industrie, je n’avais jamais vu autant que ces quelques semaines bousculés dans un tel détail les codes les plus établis de la représentation du rock backstage.

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 17 mars 2014 et dernière modification le 25 décembre 2015
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