Une traversée de Buffalo | géométrie des rampes

comme si on vous traversait votre corps même


 

Alors à nouveau le fracas du fer, à nouveau toi lancé sans diriger, à nouveau les directions brisées. À peine tu sortais, que tu montais dans ton véhicule, il accélérait, tu voyais défiler les rampes, les bretelles, les ponts : téléguidage. Nul ne s’inquiétait pour sa sécurité, avec le système automatique les véhicules étaient lancés si vite, on ne se rendait compte de rien. On avait seulement dit, pour la forme, que c’était peut-être prendre une part trop grande du paysage, de la surface même de la ville, pour ces stries de ciment qui permettaient d’aller si vite, de se croiser comme cela dans toutes les directions. On avait tant d’usines, et elles se ressemblaient tant. Et il y avait si longtemps qu’on ne se préoccupait plus du voisin dans la rue, ni du voisin au travail. On communiait aux mêmes dates pour les mêmes événements, grandes messes du sport sur glace, fêtes votives à lourdes musiques électriques, et un peu partout dans la ville ces parallélépipèdes noirs sans fenêtre qui servaient au guidage. On arrivait, votre téléphone vous indiquait la place, le numéro, les instructions, vous effectuiez le travail puis, les heures finies, le véhicule vous ramenait de la même façon : on n’osait pas dormir, on était trop accroché encore par ce défilement du ciment, mais on aurait pu. Ils avaient dit qu’on aurait plus de facilité, d’éveil, d’intérêt au travail s’il changeait tous les jours, avec des compagnonnages différents. Si c’était le but escompté, ce n’est pas sûr qu’il ait été atteint. On s’en accommodait, parce que l’indifférence est si facile. L’indifférence va si bien à la ville, au progrès : on choisissait au moins les voitures, on y mettait la musique de son choix et bon, l’argent rentrait, on avait son indépendance. Et ceux qui construisaient les rampes de béton elles-mêmes, n’avaient-ils pas le même système pour construire les nouvelles routes, chaque jour différentes, sans plus rien savoir même d’où elles menaient ? Un jour, après le même trajet rapide que d’habitude, c’est dans le bâtiment où tout cela se calcule, qu’on m’avait amené, et désigné une tâche : qui donc, parmi les quelques milliers que nous étions dans le bâtiment, en avait une autre vue que celle précisément – et modulée par nous-mêmes, sur nos postes de travail – déterminée par nos instructions ? La ville, oui, sujet de son propre mouvement.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 mai 2010
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