Une traversée de Buffalo | tours à dormir

le sommeil tellement meilleur si socialement régulé


 

Pour dormir, on avait un établissement public (et donc dédié). Parce qu’on ne dormait pas bien, dans la ville. On dormait parce qu’il le fallait, dans la mauvaise nuit imparfaite – ces éclairages qui vous semblaient insuffisants, sur les carrefours et dans les squares, mais illuminaient le ciel à des kilomètres. Ou bien dans les ruptures du jour – puisqu’on travaillait à pas d’heure, qu’on pouvait se ravitailler en pleine nuit, que les hôpitaux, les taxis, les chaînes industrielles et même les industries du loisir et de la télévision fonctionnaient en continu. Et puis dormir chez soi n’est pas toujours dormir : trop de soucis, les papiers, les questions d’argent, pas besoin de s’étendre. Trop de tracas, le mystère qu’est l’autre, votre tout proche, l’incertitude quant au travail, ou à savoir même pourquoi on est là. Ce n’était pas un hôtel : un hôtel on habite, même si c’est seulement une nuit. On a une raison d’y venir, liée aux activités qu’on doit avoir dans la ville, même si c’est seulement la visiter. Dormir, cela se construit. Ici, nulle vibration : bâtiments conçus sur des suspensions hydrauliques, techniques d’abord éprouvées dans les zones sismiques. Ici, nul bruit : les couloirs étaient à la périphérie du bâtiment, les dortoirs vers le centre, dans des pièces uniquement opaques. On pouvait obtenir une chambre pour soi seul : mais les soucis y rentraient vite. En général, les clients préféraient les solutions collectives, à quatre ou six mais bien plutôt ces dortoirs de vingt-quatre. Les assistants passaient à heure régulière, cela aussi rassurait. Selon les options, vous pouviez tester un air rafraîchissant, ou diffusant des micro-gouttelettes de plantes rassérénantes. Dans d’autres, des musiques qui faisaient refluer très loin le réel. On pouvait signer pour des cures : de trois jours intensifs à trois semaines en immersion, d’abord sommeil continu, puis accès progressif aux sous-sols avec piscines, loisirs, bibliothèque – mais pas d’Internet, nourriture aux doses calculées, activité physique modulée, tout cela compris dans votre hébergement sommeil. Des médecins n’hésitaient pas à le prescrire. En principe, la formule trois jours denses suffisait. On s’enfonçait dans le sommeil en sachant qu’il durerait bien au-delà des répétitions habituelles, on s’y vautrait. Il n’y avait que les dernières vingt-quatre heures, qu’on commençait à réagir, qu’on passait aux zones de demi-jour, où lire ou voir un film ou simplement penser était possible – et on retournait dormir ensuite avec plaisir. Retrouver sa voiture, repartir dans le bruit et l’activité de la ville, on vous le disait en arrivant : seulement si le désir vous en est revenu. Seulement si la ville vous appelle. Seulement si cette rage positive des autres est redevenue la vôtre. L’entreprise marchait parfaitement. On n’avait pas eu besoin de l’agrandir, mais cependant on y songeait. Elles étaient vraiment d’utilité publique, les tours à dormir.

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 mai 2010
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