Conversations avec Keith Richards | 6, goût des mots

Paris, Twin Studio, salle de régie.



Conversations avec Keith Richards
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I LOOKED UPON MYSELF AS A LABORATORY. KR.

 

« Et pourquoi on ne parlerait pas aussi de mes chapeaux », m’avait dit Keith Richards (ce qu’il y a dessous, plutôt, j’avais répondu, en gros).

« J’ai souvent tenté d’écrire mes propres impressions : alors c’était un mot, un seul mot, toujours un mot », disait Keith Richards.

« Un mot ou un chapeau, c’est pareil, ça définit le type de haut en bas », disait Keith Richards (quel mot alors vous voyez-vous sur la tête, je lui avais demandé).

« Sur scène, chaque chanson qu’on joue n’est jamais qu’un seul mot, j’aurai autant aimé les mots que toi, mais un par un, et en laissant l’autre devant moi les dire », me disait Keith Richards.

« J’ai si souvent écrit des titres de chansons, l’autre n’avait plus qu’à les remplir — encore je ne les écrivais pas, je lui disais : ça s’appelle comme ci, et la musique c’est comme ça. »

« Prends un mot et rampe au-dedans : si le mot est juste, là tu trouveras le titre de ta chanson », disait souvent Keith Richards.

« S’ils m’envoient leurs amitiés par pleines valises, et leurs disques, et leurs livres, comment ceux-là oseraient sur scène se dépecer vif à en tituber », me disait Keith Richards.

« À ceux qui voudraient tout te donner, dis-toi qu’à la foule tu n’envoies jamais que ton médiator, cinquante ans durant, en fin de concert. »

« J’ai choisi mes titres de chansons pour une seule qualité : tissu élimé qu’on déchire, et moi je traverse », disait Keith Richards.

« Les chapeaux sont des ornements, toi dessous tu caches tes larmes », disait Keith Richards (sur quoi pleurez-vous, j’ai demandé mais il n’a pas répondu).

« On ne travaille pas sa voix, ni sa guitare : on travaille pour n’être plus que cette voix, cette guitare, à soi-même inconnue », disait souvent Keith Richards.

« Le rythme ne provient pas de ta viande ni tes os, la voix surgit par derrière et te soulève », disait Keith Richards.

« Le seul mot qui compte dans un titre de chanson est celui qui appelle, pas celui qui raconte, ni qui affirme », disait Keith Richards.

« Je me souviens des époques ma vie selon le mot qui la résume : telle chanson résiste, parce que devenue ta vie », disait Keith Richards.

« Un mot te ronge au-dedans comme l’envie de se gratter : alors celui-ci chante-le, mais jusqu’au sang », disait Keith Richards.

« La chanson de chacun est ce qui le tord. Demande-toi par où tu es tordu, et tu trouveras où attraper ta chanson », disait Keith Richards.

« Ou toi tes bouquins et moi... Moi plus rien », disait Keith Richards.

« Je te dicte ce que je sais des mots qui me hantent, pour l’impossibilité même de m’en saisir comme parole », m’avait dit Keith Richards.

« J’ai toujours gardé chacun de mes chapeaux », m’a dit Keith Richards (et moi chacun de vos mots, j’ai répondu pour le ramener sur nos rails).

« Que tu ne parles pas ma langue m’est favorable, disait Keith Richards : je n’aimerais pas qui me comprendrait trop.

« J’insiste sur l’imparfait, pour tes notes : mot qui correspond si bien à ce que nous sommes », disait Keith Richards.

« L’imparfait est le temps de la pensée, puisque dès qu’on l’a dite, on passe à une autre (tu recopies bien, hein) », disait Keith Richards.

« Tu crois que ça se fait, se faire enterrer avec son chapeau ? », disait Keith Richards.

« Je voudrais me relire par tes notes comme si un autre moi-même les avait dites, ici comme une sorte de grand frère inventé », me disait Keith Richards.

« Tu aimes Johnny Hallyday, me dit Keith Richards ? C’est ce qu’il y a de français en moi, j’aime beaucoup ce type moi aussi. »

« Si tu recopies Johnny Hallyday, tâche de l’écrire correctement, me dit Keith Richards : Jones, Taylor, Wood, tout ça, c’est plus simple que chez vous. »

« Au fond de soi, une aporie — et la chanson serait la même aporie dans chaque mot élimé reçu de celui qui devant toi la chante », disait Keith Richards.

« Et déconne pas, si je dis ça : je sais ce que ça veut dire », disait Keith Richards.

« Qui se contente d’écrire des mots ne saura jamais ce qu’est d’être rongé par un seul, jusqu’au silence », disait Keith Richards.

« Je crois que votre Johnny Hallyday parle très peu », me demanda Keith Richards.

« La vraie scène commence après, dans le face à face de la loge, tous les mots lancés à plein bras vers la nuit, plus aucun qui te récompense », disait Keith Richards.

« Le grossissement de l’arthrite aux phalanges, le front qui s’allonge, et tes foulards de couleur pour rester l’étendard de soi-même », avait dit Keith Richards.

« J’ai parfois rêvé sur la scène faire tout un concert en muet sur ma guitare, comme le cinéma d’avant, mais en faisant tous les gestes », disait Keith Richards.

« Ou bien toute une chanson dont le seul mot serait Au secours, mais ce que ça donne à la guitare, toute ma vie je l’ai cherché sans trouver », disait Keith Richards.

« La liste des magasins où j’achète mes chapeaux, ça t’intéresse », m’avait dit Keith Richards (pourquoi pas j’avais répondu, mais les mots ?)

« Le seul présent est celui du mot que tu chantes, et il s’en va porté par lui, avec lui », disait Keith Richards.

« Ceux qui écrivent des mots prétendent avoir sur eux des droits, toi comme moi on aura habité l’exact contraire », me disait Keith Richards.

« Qui écrit un livre procède par le débord — qui sculpte une chanson pour la scène commence par se brûler lui-même », disait Keith Richards.

« Puisque moi aussi j’ai écrit un livre, disait Keith Richards, ajoutant : pas tout seul mais quand même. »

« Et ça ferait même deux livres avec celui-ci, ajoutait Keith Richards, précisant : encore qu’un livre comme ça moi je ne le lis pas. »

« Et si tu mettais pour titre général à ce que tu recopies Méthode pour l’écriture d’une vie, hein », m’avait dit Keith Richards.

« Notant bien que je ne prétends pas avoir été un modèle pour l’écriture de la vie, hein », ajoutait Keith Richards.

« Et ça donne quoi si ce que je dis tu le recopies au présent, me dit Keith Richards : non plus disait Keith Richards, mais dit Keith Richards hein ça change quoi ? »

« Je n’ai jamais écouté des paroles sans qu’une musique plus forte les noie — puis peu à peu entendre ce qui surnage », disait Keith Richards.

« Tu reçois la musique et ce qui rugit tu en saisis une bribe puis tu la répètes et répètes — le groupe est la façon dont ils cherchent à te faire taire », disait Keith Richards.

« Dans le rêve parfois tu joues une musique comme tu n’en as jamais rêvé, tu te réveilles et c’est un de ces types qui te racontent une histoire que tu as fait semblant d’écouter sans rien du tout écouter », disait Keith Richards.

« J’ai joué une seule chanson : au travers de celle-ci, la première, tu joueras toutes les suivantes », disait Keith Richards.

« Au soir de ta vie, les musiques sont une seule, disait Keith Richards : alors joue-les comme tu les entends, au lointain. »

« Je t’aime bien parce que tu ne m’as rien demandé, dit Keith Richards, tu recopies et ça suffit : mais qui me prouve que tu recopies ce que vraiment je t’ai dit ? »

« Les pires sont ceux qui se mettent à te parler selon ce qu’ils supposent de tes goûts et ressemblances », disait Keith Richards.

« Ou l’envie d’une chanson aussi longue qu’une nuit, et qui ne serait que des noms propres de ceux qu’on a aimés et ainsi de suite, qui l’écrirait », disait Keith Richards ?

« Parfois sur scène tes pieds raclent, tes jambes dansent, et cela aussi c’est la musique qui dans ton rêve restait hors de ta portée », disait Keith Richards.

« Qui donc saurait que tu n’es qu’un masque sur un crâne ouvert, et les paroles des autres, toi une peau de banjo », disait Keith Richards.

« Note bien que je n’aime pas le banjo et n’en ai jamais joué, précisait Keith Richards : qui m’aurait pris une fois en photo jouant du banjo ? »

« Le dérèglement est ce qui m’a guéri de la folie, comme il fut ce qui m’y avait mené », me disait Keith Richards.

« Et maintenant je suis un vieil homme guéri, dit en souriant Keith Richards, mais pauvre con qui le croit. »

« Je t’ai choisi pour ces séances parce que toi au moins tu n’as jamais prétendu me mettre en bouche tes propres paroles », me disait Keith Richards.

« À preuve que l’anglais que tu parles n’est certainement pas le mien », me disait Keith Richards.

« Une chanson est un monde, mais c’est le monde que tu construis dans la nuit de ses mots », me disait Keith Richards.

« Je laisse ces notes comme un testament, mais qui lira ce que je te dicte, bernique, rien qui lui serve », m’avait dit en riant Keith Richards.

« Un chapeau, c’est juste les mots que tu n’as pas écrits, disait Keith Richards. Pour ça que toi, qui écris tout le temps et n’importe quoi, tu n’en as pas. »

« Si tu veux, mon chapeau je te le donne », avait dit Keith Richards pour finir (mais j’aurais quoi pour vous en échange, j’ai répondu).

 

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 février 2013
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