qui nous délivrera de la SGDL ?

la lecture par abonnement est une des clés les plus décisives pour les modèles économiques de rétribution des auteurs, et c’est déjà le cas quoi qu’ils en disent...


La lettre qu’envoie cette semaine la SGDL, et dont Jean-Claude Bologne signe l’éditorial, est à tomber par terre...

Jean-Claude Bologne n’y est pour rien – homme de grande politesse, et avec lourde charge, puisque la SGDL est censée nous représenter dans les grandes messes interprofessionnelles et gouvernementales, nous les auteurs qui n’avons besoin de personne pour nous représenter, en tout cas pas la SGDL, ou alors il serait grand temps qu’ils ouvrent un peu les yeux sur ce qui se passe en dehors de leur très bel hôtel et des fonds financiers qu’ils gèrent, héritage d’une autre époque comme eux-mêmes.

Voilà ce qu’écrit Jean-Claude Bologne, boulot sans doute mâché par 36 plumitifs bien au chaud dans ses différentes commissions, comme ils le furent au temps du prix unique du livre numérique qui avait fait tant de bruit pour rien, mais totalement aveugles sur ce qui a déjà changé dans le paysage – tout est dans le navrant et indiscutable puisque de la première phrase :

Comment les auteurs seront-ils payés sur les abonnements et les bouquets de livres, puisque leurs droits sont proportionnels au prix de vente à l’unité ? Certains éditeurs calculent un « prix reconstitué », d’autres attribuent un pourcentage dérisoire sur les recettes issues de la consultation de l’œuvre au sein du bouquet, et beaucoup jurent, la main sur le cœur, qu’eux vivants, leur maison ne pratiquera pas ce système. Ils n’osent ajouter qu’eux morts, les droits de l’auteur seront toujours cédés à leur maison. Tout cela n’est pas bien grave, n’est-ce pas ? Le numérique représente 1,8 % du chiffre d’affaires de l’édition, en quasi totalité réalisé par des ventes de fichiers à l’unité. Mais qu’en sera-t-il si le marché numérique connaît en france la brusque explosion qu’il vit aux Etats-Unis ? Sera-t-il encore temps de s’inquiéter de la multiplication exponentielle des petites loges ?

Il y a 5 ans, en lançant publie.net, nous avons fait le pari inverse. Idée au plus basique : coopérative d’auteur avec partage 50/50 des recettes nettes entre les auteurs et la structure (soit environ pour l’auteur 31% du prix de vente TTC en France, puisque c’est le droit de la propriété intellectuelle contraint de se baser sur le prix de vente, alors que selon la localisation des ventes il y a au moins 8 taux différents de TVA, et que nous réalisons nous-mêmes 15% de nos ventes sur notre propre site, et donc qu’un contrat basé sur rémunération à la recette, comme c’est le cas dans tous les autres pays, serait bien plus équitable). Et que nous avons complété ce dispositif par une redistribution aux auteurs, selon le même principe et par péréquation des accès mesurés, de 31% de notre recette abonnements globale, particuliers ou grands comptes.

Beaucoup de choses ont évolué depuis lors, mais je m’en tiens à cette idée de base. A changé la part de charge incombant à la structure : éditer un livre numérique, c’est quasiment le même travail en numérique qu’en imprimé (on le sait d’autant mieux qu’on fait les deux). Poste de relecture-correction, et intervention du codeur-créateur dès l’amont du projet, en binôme avec l’auteur. Mais ce qui nous sauve, c’est une répartition des coûts qui n’a rien à voir avec une transposition issue du monde papier – thésaurisation des codes dans des templates (matrices informatiques et graphiques) qui s’élaborent sur tel projet singulier mais dans lesquels ensuite on peut couler une série de textes similaires. Et bien sûr l’absence de coûts autres, sinon la commission sur vente, à peu près identique (35% libraire + 10% agrégateur) que le revendeur soit un indépendant ou une des grandes plateformes de diffusion. Similaire d’ailleurs en gros à l’économie publie.papier, Hachette nous reversant 52% du prix de vente, sur lesquels nous payons la fabrication, tandis que sur leur part de 48% ils assurent la commission libraire à 37%, d’où notre décision de droits d’auteur progressifs à partir de 18% – et tout cela sans aucune manipulation de stock.

Dès 2009, donc il y a 4 ans, nous avons proposé – grâce aux outils d’Immateriel-fr – des formules d’abonnement. Pourquoi ?
- 1, parce que, dès le début de notre expérience à publie.net, le constat que les plus fidèles et les plus denses lecteurs lisaient l’ensemble de nos productions, et que nous avions en retour à associer autrement ce premier noyau de lecteurs, si décisif (quelques-un[e]s se reconnaîtront) ;
- 2, parce que nos abonnés (une formule à 95€/an qui n’a pas bougé depuis, juste complétée d’une formule soutien à 135 €/an, et bien reconnaissants à celles et ceux qui nous font ce geste), disposant d’un accès illimité au site, téléchargent et lisent les textes qui fondent notre démarche, lui donnent le plus de sens : textes expérimentaux, premiers textes de jeunes auteurs, et sans doute aussi un autre paramètre pour la lecture elle-même, comme dans une bibliothèque le droit de fouiller, essayer... Nous le constatons à la façon dont notre coeur de catalogue est beaucoup plus sollicité dans notre propre librairie publie.net tandis que les ventes iTunes ou Amazon sont bien plus générales (même si ça aussi ça évolue)...
- 3, parce que dès le début de l’expérience (janvier 2008 avec la BPI et la BU Angers !), des établissements de lecture publique ont souhaité nous soutenir par un abonnement streaming à nos services, et ils sont presque une cinquantaine aujourd’hui et que ça commence à compter sacrément dans les consultations.

Alors, si les technocrates qu’a consultés Jean-Claude Bologne avaient regardé ailleurs que dans les forteresses de l’édition traditionnelle, ils auraient peut-être été plus prudents, à propos d’une idée très simple :
- ce qui change dans la lecture numérique, c’est la logique même de l’accès aux textes. Nous proposons un service, en terme d’accès et de lisibilité, d’ergonomie sur la panoplie des machines actuelles, mais aussi en terme de repérage et de propulsion. Ce mois-ci, 2 de nos auteurs traduits en espagnol, et 2 textes d’un 3ème pour inaugurer le catalogue d’une maison d’édition numérique italienne, en même temps que nous-mêmes nous nous ouvrons à des écritures étrangères inédites en français, dans une production éditoriale de plus en plus normalisée à échelle internationale, les mêmes nanars partout ;
- ce qui change dans la lecture numérique, c’est le déplacement d’un équilibre, d’un côté la table de l’auteur, de l’autre côté l’accès à l’édition. Dans l’écosystème économique que crée chaque auteur à son échelle, pas de gros changements pour les droits d’auteur (31% sur un eBook à 4,99 c’est pour l’auteur la même somme en valeur absolue que 11% sur un livre imprimé à 18€), et bien rares ceux d’entre nous qui ont pu vivre de leurs droits (à 60 balais et 30 bouquins en 30 ans, je peux vous dire que ce n’est pas un demi SMIG sur l’année), mais un ensemble de prestations, lectures, live-blogging, stages ou résidences, où la question de la visibilité du travail personnel de l’auteur – donc son site ou blog personnel – est déterminante. Là où la SGDL (mais les hauts cris de la SCAM sur la même question ne sont pas très différents) hurle au crime à cause de la gratuité des ressources mises en ligne sur nos sites, c’est précisément cet équilibre entre ressources accès libre et ressources éditorialisées qui peut être le plus fort vecteur pour notre activité au présent – et là je ne sépare pas l’économie numérique de l’économie de l’imprimé, telle qu’on l’apprend dans notre partenariat Hachette pour publie.papier ;
- la position d’impasse technique de l’epub (attention : ça n’empêche pas que nous sachions les faire et qu’on y prenne plaisir, juste qu’en même temps que nous construisons une solide maison numérique pour la littérature contemporaine, nous avons aussi à nous projeter un peu plus loin pour le R&D...), l’apparition d’une nouvelle génération de liseuses communicantes avec l’iPad Mini et le Kindle Fire, nous contraint dès à présent d’envisager des modèles économiques complémentaires, via ce que je nomme web-édition ;
- la position de blocus des éditeurs traditionnels concernant les accès par abonnements, ça les regarde, et à terme ça veut dire que c’est Amazon qui emportera le morceau tout entier, alors que c’est maintenant, là tout de suite, qu’il y aurait urgence à bâtir des solutions alternatives. Ce qui se passe dans les sciences dures en ce moment, avec la fissuration du monopole Elzevier et le mouvement open data devrait être une leçon pour l’édition coffre-fort, on en est loin.

Rappelez-vous, cher Jean-Claude, si vous passez par ici, de cet après-midi du début 2009 où nous parlions de la nécessité pour les auteurs d’avoir un SIRET et que vous vous étiez exclamé : – Alors on sera tous des plombiers ? La SGDL a heureusement évolué depuis lors. Méfiez-vous que pour la question des abonnements il n’en aille pas strictement de même...

Je prétends et maintiens :
- qu’en pensant flux, accès ouvert, la logique d’accès par abonnement est un des principaux vecteurs pour envisager – ensemble, selon notre adage à nous que tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin – des modèles de rétribution auteur libérés de la misère imposée par l’édition traditionnelle ;
- que le besoin de ressources numériques fiables et inventives, hautement éditorialisées, va modifier aussi en profondeur le rôle des prescripteurs d’accès, institutions, collectivités, regroupements de lecteurs (y compris sous l’égide de plateformes de diffusion, là encore si personne ne bouge, c’est Amazon qui prendra position de monopole, non seulement ils sont prêts, mais nous espérons bien, à publie.net, être les premiers candidats au test de leur système de prêt).

Concrètement ?
- dans notre chiffre d’affaire numérique, en hausse de 65% en 2012 par rapport à 2011, les abonnements particuliers + grands comptes représentent en gros 35% de notre CA global, hors imprimé. Encore cette année, en séparant de la montée en charge de notre collection publie.papier, l’afflux de nouveaux abonnés particuliers (près de 350) va accroître ce poids ;
- dans notre backoffice Immateriel.fr, un tableau nous donne 1, le nombre de téléchargements abonnés particuliers pour chaque titre, et donc le % de recette qui peut en découler ; 2, le nombre de pages-écrans streaming pour chaque titre depuis les consultations bibliothèques ; si donc nous répartissons par contrat 34% de nos recettes abonnements à nos auteurs (la part de prestation Immateriel-fr étant plus conséquente sur ce service), une simple manip Excel nous permet de savoir ce qui revient à chaque auteur, et – excusez-moi la SGDL – on est loin du profil Spotify avec leurs 34 sociétés-filtre entre la Suède et Malte, voir par exemple nos résultats janvier
- oui, il y a tout un ensemble de détails qui pourraient être pris en compte dans les instances interprofessionnelles : il ne s’agit pas de mesures exactes, par exemple les téléchargements de mises à jour, ou multi-appareils pour les particuliers, et que le nombre de pages écran en streaming dépend du réglage lecteur (on teste par exemple, en parallèle, merci Julien Boulnois, un décompte par temps lecteur sur chaque livre) – mais croyez-moi, ça ne change pas grand-chose au final, et je n’ai jamais vu, même dans les plus grandes maisons (sauf Verdier et Minuit), des contrats papier exempts de ces approximations, avec exemplaires de passe et retraits pilon par exemple ;
- alors qu’obtenir une charte par exemple sur une base mini de 23% pour les droits d’auteur sur eBooks et 33% sur la rétrocession de service d’abonnement ce serait ça l’urgence.

Jean-Claude Bologne, qui est historien, justifie sa position sur les abonnements par cette réflexion prise aux Tableaux de Paris, de Louis-Sébastien Mercier (dont nous sommes justement en train de préparer une édition numérique) :

Dans les Tableaux de Paris, en 1782, Louis-Sébastien Mercier se plaint de la prolifération des « petites loges » construites à la Comédie française au milieu du parterre. La raison ? Elles sont louées à l’année et les auteurs, qui sont payés à la recette de la journée, ne touchent rien sur les abonnements. Conséquence : en trente ans, les petites loges ont à tel point pullulé qu’elles fournissent le tiers du produit encaissé par les directeurs de théâtre. L’anecdote fait sourire, à deux siècles et demi de distance, mais les similitudes sont inquiétantes avec l’évolution du numérique.

On pourrait retourner l’anecdote et craindre que désormais ce soit la SGDL qui s’enferme dans les petites loges, tandis que tout bouge autour d’eux. Jean-Claude Bologne engage la SGDL, dans le cadre du Conseil Permanent des Écrivains (entité qui me reste bien obscure aussi, jamais vue plus que K ne voit jamais le Château), des revendications respectables :

En particulier, une plus grande facilité à récupérer les droits en cas de défaut de reddition de comptes ou de non exploitation du livre constitue une alternative raisonnable à la durée limitée des cessions, que nous continuons à recommander pour les droits numériques.

Mais sur cette question des abonnements, en tant qu’auteur je dénie à cet organisme dépassé tout droit de me représenter, et je dis et répète qu’à force de ne rien comprendre c’est à nous tous qu’ils portent préjudice. À preuve, si on rapporte aux autres disciplines, SHS, musique, arts visuels, le nombre d’auteurs publiés dans les maisons traditionnelles et qui restent sempiternellement au bord, quoi que ce soit qui se passe en Allemagne, Italie, Espagne, US... C’est ça me qui me fait peine, en fait, même si la génération des auteurs avec web prend désormais allègrement le relais.

Quand bien même le jeu est fait, et que nous ça va bien, merci. Justement parce qu’on y croit et qu’on le fait. Mais tant de vieillesse, tant de vieillesse...

Toutes citations de l’éditorial de Jean-Claude Bologne, président de la SGDL, à lire ici.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 5 mars 2013
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