Proust impro (ça s’appelle comment, ce qu’on fait ?)

première à Marrakech le mercredi 20 mars, Proust en live, comment le construire et comment s’y construire



- vendredi 14 juin, 19h, Paris, Maison de la Poésie – dans le cadre de son pré-programme d’ouverture, Olivier Chaudenson m’a proposé un « exercice d’admiration », 100 questions en 1 heure, venez m’aider !
- et la fois suivante 17 juillet, La Baule, Écrivains en bord de mer, le soir même de l’inauguration, stay tuned !

 

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- le mot conférence ne va pas, puisqu’il ne s’agit pas de quelque chose de vertical et pré-déterminé (encore que la posture physique d’être assis à une table, les deux mains à plat devant moi, plus l’iPad et un verre d’eau, conviendrait) ;

 

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- je n’aime pas l’idée de performance, sauf comme transposition de l’anglais performing, parce qu’il a dans ses racines historiques (Gina Pane ou Journiac) un débordement lié à l’acte même de représentation, tandis qu’ici il me faudra beaucoup de calme, et qu’il n’y aura en accompagnement aucun dispositif technique, sauf la présence du texte de Proust, iPad avec onglets (j’ai un Quarto en secours, mais je déteste sa couverture mièvre, plus cet énorme poids de papier, alors que toute ma démarche d’écriture est partie des recherches d’occurrences via Proust sur mon Kindle Fire) ;

 

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- on pourrait appeler ça lecture, c’est ce que je préfère en fait : il s’agit bien de soulever à poids ce qui se passe quand on lit, et décortiquer la matière même qu’on lit, comment construite ; mais le mot lecture connote aussi ce que je trouve si triste, l’auteur pot de fleur avec carafe d’eau et la terne continuité ou refuge des pages alignées, alors que je sais bien que pour moi il s’agira de plonger, et que dans la plongée je retrouverai des morceaux du texte, des thèmes, et que quand j’en sortirai 1h20 plus tard je serai écrasé sous toute la liste de ce que je n’ai pas dit ou abordé etc. ;

 

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- dans le même esprit, j’aimerais appeler ça leçon, je me régale des grands parleurs de Barthes ou Deleuze à Chartier qui maîtrisent cette vieille errance de l’oral qui creuse et digresse, emboîte, cherche, propose – juste je n’ai pas l’autorité pour le proposer, et mes accueillants trouveraient ça raide ;

 

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- un de ceux qui m’a le plus appris depuis bientôt 10 ans c’est Dominique Pifarély : sa maîtrise et son travail du violon comme discipline, les heures de répétition et préparation l’après-midi, puis ce laisser partir de la scène comme impro, où tout peut en permanence se construire, s’accepter (ce serait beau, d’ailleurs, une soirée à strictement lire Proust dans le travers de sa musique) – mais quel nom convient à ce qu’on propose en binôme (ou à trois, comme fin avril à Suresnes avec Philippe De Jonckheere sur le thème Contre), c’est bien le nom qui manque pour l’exercice Proust qui commencera ce 20 mars... – comment trouver pour la littérature le nom de ce que nous reprenons aux jazzeux d’aujourd’hui (alors qu’eux-mêmes ne se revendiquent plus jazz, d’ailleurs, mais de la seule impro – voir aussi le boulot de fond de Kasper T Toeplitz, Vincent Segal, et autres qui ont traversé ma route, sans parler des Corneloup, Collignon etc)

 

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- j’ai appris ça vers 2002, quand j’ai commencé à faire des impros à partir de ma bio sur les Stones : plus possible de se réfugier dans la suite d’extraits lus, comme je pouvais le faire sur d’autres livres (Mécanique, Impatience, Parking...). J’avais à raconter, et dans cette dérive temporelle recroiser des éléments lus, ou des écoutes et extraits filmés – rarement pu dépasser, dans ces impros, les enfances et le moment même de formation du groupe (de toute façon, c’était mon thème ;

 

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- avoir vécu avec immense bonheur (même s’il m’est souvent arrivé de venir en cours après insomnie totale) les 2 ans où pour la première fois de ma vie on ne me demandait pas un atelier d’écriture mais un cours, à l’école des Beaux Arts de Paris (Ensba), Koltès ou Sarraute ou Michaux, mais Baudelaire, Balzac, Rimbaud en 2 fois 2 heures, et donc Proust, forcément Proust : s’appuyer sur des tenseurs, des auteurs qui soient d’abord des transitions, réorganiser autour d’eux un paysage temporellement vertical, histoire des formes en amont et en aval, ou horizontal, paysage d’une époque et pourquoi c’est eux qui catalysent ; là j’avais vraiment cette sensation, dans le vieil amphi vertical, d’une consrtruction du temps, avec la seule aide du livre apporté, et ce que j’en lisais parlais ;

 

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- la chance qu’il ne s’agisse pas d’une production unique : là au Maroc (service culturel ambassade de France, 5 lectures plus en journée stages de formation écriture créative pour enseignants du secondaire) ce sera dans 3 villes (et Autobiographie des objets dans 2 autres, pourtant j’aurais pu, sur Proust, ne proposer que cette lecture, la refaire chaque soir avec des points de croisements fixes, et des points d’égarement oral, là aussi comme un concert où ce qu’on privilégie c’est le rapport avec soi – peut-être un nouveau rendez-vous Proust à la Maison de la Poésie de Paris en juin, et on verra bien la suite ;

 

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- avoir pu bénéficier parfois de séquences : la première fois c’était à Berlin (T.U.) en 1988 quand Michael Nerlich m’avait proposé dans sa fac quatre séances sur Rabelais ; ça m’est arrivé rarement : à la Baule, en 2007 (Écrivains en bord de mer, où je retourne en juillet, donc peut-être un Proust face mer), 4 x 1h sur Dylan, en fin d’après-midi, là on peut construire, idem à Louvain-la-Neuve l’an dernier avec 4 confs sur mutation numérique du livre ;

 

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- voilà la présentation que j’ai envoyée au Maroc, alors même que j’étais encore en écriture (merci à Frédérique Penilla de sa confiance) :

MARCEL PROUST, 100 ANS DE SWANN

Un amour de Swann, le premier des 3 tomes de À la Recherche du temps perdu, qui seront réécrits en 8 tomes pendant l’interruption de la guerre 14-18, paraît en 1913 et c’est la plus grande secousse de notre littérature française pour tout son siècle. Les amoureux de Proust savent que c’est une lecture relecture infinie, mais, pour la partager, pour la confronter aussi au monde d’aujourd’hui, on peut la regarder comme Proust regardait le monde : au télescope. Alors d’autres mondes se révèlent, son rapport à la photographie, à la voiture, au téléphone, aux avions. La façon dont le sommeil et le rêve structurent l’oeuvre. La façon dont les duchesses sont certainement pour l’oeuvre une matière, mais pas un but. Et ce combat entre la mort et l’oeuvre, que Proust trompera à jamais en faisant de sa cathédrale inachevée un gigantesque mouvement circulaire.

Proust est une fiction, 100 chapitres brefs sur À la Recherche du temps perdu, sera en septembre 2013 mon prochain livre et c’est la première fois que j’en parlerai en public, avec le défi que ceux qui ont déjà lu Proust en profitent autant que ceux qui y ont résisté !

 

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- comment se préparer soi-même à l’événement quand il est inscrit sur sa route, qu’on a cette horloge intérieure qui se fait plus insistante, alors même que je suis encore en relecture, reprise, resserrage de ce qui deviendra le livre ? – préparer des appuis fixes : quelques extraits particulièrement forts de l’oeuvre, qu’on puisse lire en bloc, qu’on puisse lire sans rien rajouter, juste pour la beauté et la solidité de la phrase de Proust, sachant que dans chaque soirée je n’en utiliserai que 3 au maximum, par exemple le passage des 3 arbres dans Balbec 1, et le passage de la vraie vie dans le Temps retrouvé, ou le passage sur lire au jardin dans Combray ; une suite de passages que je puisse lire et commenter sur des points précis : la madeleine (eh oui), le sourd dans l’attente à Doncières, la lanterne magique, l’atelier d’Elstir et les Carquethuit, la page sur Chopin et la petite phrase de Vinteuil, Albertine au pianola et la notion d’héritage littéraire via Balzac et Dostoïevski, la mort de Bergotte et le petit pan de mur jaune ; des thèmes qui me sont propres, mais pour lesquels je puisse très vite, champ recherche sur l’iPad ou post-it dans le Quarto, retrouver une ou plusieurs citations d’appui, ainsi pour les problématiques techniques, qui me donneront une base dans le premier tiers de la conférence, l’électricité (jardin d’hiver des Swann), le téléphone, l’avion (sur la falaise, ds le hangar des aviateurs avec Albertine, pendant la guerre), la voix enregistrée et le cinéma, la voiture évidemment aussi, les dyschronologies, comme celle concernant Odette ; une séquence où il s’agira forcément d’explorer plus ce qu’on sait de la genèse, éléments du parcours biographique (37 ans en 1909 quand commence la vraie rédaction), pourquoi la non publication de Jean Santeuil, les masques ensuite de la fiction (journées de lecture insérées dans le Ruskin, puis la suite des textes dits Contre Sainte-Beuve jusqu’à l’apostrophe directe à sa mère morte dans le texte sur Balzac ; passer forcément par une case spatiale (l’appui sur la notion de chambre, et revenir sur la suite quantifiée des chambres, et l’appui sur la notion de temps référentiel, et pourquoi c’est le sommeil, temps référentiel nul dans la transition vers ou depuis le sommeil, qui permet la narration par nappe), les éléments de construction enfin propres à la Recherche, et surtout en s’appuyant sur l’interruption de publication, l’équilibre en 3 tomes au moment de la publication de Swann et expansion ultérieure, avec Jeunes filles en fleurs en 1919 et l’amplification finale jusqu’à la mort de Proust, et que j’aimerais bien finir, comme un thème d’impro personnelle (et peut-être là avec surgissement du vidéo-proj et les 5 portraits mortuaires de Proust, plus soit le mouvement lent de la sonate de Frank ou une boucle sur les Préludes de Chopin, parler du Proust physique, la façon dont il écrit le physique dans la Recherche, la façon dont il s’habille et vit, et ce qui le fait renoncer aux derniers soins pour mourir avec l’oeuvre non close. Si j’ai ce mouvement général dans la tête, ce qu’il me faut préparer ensuite c’est l’accès à moi-même (à 60 balais c’est un travail), réviser les mémorisations, construire le calme et respirer, lire des pages de Proust qui n’ont rien à voir avec celles dont on va parler... Se dire que si on vous accorde 50 minutes, on doit être plus près de l’architecture, et si c’est mon propre rythme c’est plutôt 1h40, mais qu’on pourrait concevoir aussi une longue séance nuit de 4h ou 5h, les gens allant et venant s’ils veulent, mais où j’irais jusqu’à épuisement, comme finalement ce livre qui s’est déclenché le 17 novembre m’a enfermé depuis lors dans un tunnel qui est sans doute, mais c’est maintenant que je commence à le pressentir, une rupture biographique aussi.

 

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- la conviction qu’il se joue aussi, ici, quelque chose de plus profond, qui a à voir avec Après le livre ou ce que la littérature doit réinventer pour elle-même, dans ses usages, dans le contexte d’échec grandissant de la normalisation industrielle : le livre m’est indispensable, qu’il soit au Seuil ou se conçoive comme série close ici dans mon site, c’est l’inauguration de cette clôture qui transforme le parcours solitaire en production collective, et en structuration, densité par quoi l’objet d’écriture devient autonome par rapport à celui qui l’a écrit ; mais ce parcours premier du site est aussi le mouvement qui y conduit, il a sa valeur d’écriture propre (valeur au sens qu’il inscrit le mouvement de cette démarche, tandis que la clôture du livre a plutôt fonction d’insérer dans le texte la perception de ce qu’il est, à chaque instant, de rapport à son paysage global) ; mais ce passage au temps clos de la scène et de la performance est l’inauguration d’un rapport de lecture avec des gens qui n’ont pas lu et ne liront pas le livre imprimé ou numérique, donc la même fonction, dans un autre rapport temps – surtout, le temps de la scène c’est maintenir sa propre inscription personnelle dans le processus, se remettre dans le travail – avec tout petit corollaire : bien se dire que sur de tels ouvrages, dans le contexte actuel et même chez le meilleur éditeur, 5 lectures à 650 € on égalise déjà nos droits d’auteurs...

 

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- une des expériences qui m’a le plus marqué, cette fois depuis le cincentenaire en 1994, ce sont les dizaines et dizaines de lectures Rabelais que j’ai pu faire, de Moncton à Tokyo et Kyoto, de Copenhague à la villa Médicis, ou à la Devinière elle-même : est-ce que jamais j’en ai eu lassitude ? non bien sûr – est-ce que je me suis jamais présenté à une de ces lectures sans l’intention de travailler secrètement un point particulier ? non plus – et si l’explication qu’on peut avoir avec une telle oeuvre est un chemin de vie, le travail se fait solitairement à sa table, mais ces rendez-vous en sont chaque fois des tenseurs essentiels – est-ce qu’on peut faire ça sur tous les auteurs qu’on a lus ? non, évidemment – j’ai pu faire à 2 ou 3 reprises des lectures Balzac, 1 fois à Tokyo une présentation Baudelaire, plusieurs fois sur Koltès (dont Avignon), 1 fois sur Michaux (à la Roche-sur-Yon) et sur Gracq (chez lui), dans le cadre d’un système de présentation publique des auteurs toujours liée à la dernière parution, comme si nous étions mus par l’actualité (si c’est en réaction à cette année Proust que cette écriture s’est déclenchée pour moi, apprenant son existence à New York en novembre dernier, mon livre paraîtra quand elle sera finie donc tout va bien) – j’ai pu faire des dizaines de lectures sur les Stones, et chaque fois c’est tout neuf, comme je dois bien être à 80 ou 100 lectures Rabelais je pourrais certes en faire autant sur Proust, et y trouver encore – la question devenant alors, plutôt, à part cette chance de l’ouverture Marrakech, en amont même de la publication du livre, est-ce que j’aurai assez de sollicitations pour laisser ça mûrir, se développer, me donner même, à l’intérieur de la leçon (c’est bon, j’ai utilisé tous les mots proposés au début) une expérience supplémentaire de Proust, si ce qui compte c’est l’apparition, tout au bout, de lui sur son lit de mort et que cela, un instant, on le partage avec dans l’air quelques phrases physiquement reçues de À la recherche du temps perdu, monument vivant ?

 

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- au cas où quelqu’un m’aurait lu jusqu’ici, humble merci, vous avez bien compris que ce site c’était mon temps matérlel de carnet, et que justement pour préparer Marrakech j’avais besoin d’écrire ça, tout simplement pour moi et comme base écrite faisant partie du processus même...

 

image en haut de page : récurrence hôtel + ordi, image iPhone via NoFinder


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 7 mars 2013 et dernière modification le 17 mai 2013
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Messages

  • Finalement, c’est tout sauf une impro ce travail. J’aurais bien peur que ce soit aussi une terrible leçon de lecture infligée aux "marchands du temple" si je ne savais pas, déjà, que c’est plutôt un acte bienveillant de sauvegarde, que porteur de textes, vous les passez comme un drôle de Saint Christophe au travers des rives du temps et peut-être, au-delà encore, comme un drôle de Saint Jean Baptiste, non pas du tout par référence au désert et à la voix qui, elle, y porte d’autant mieux dans ce désert, contre toute apparence, mais pour y retrouver sous toutes ses formes une sorte de "sacralité". Oui, je sais, cela ne convient pas (excusez je vous prie ces références) mais pourquoi ne pas laïciser ce mot qui est bel est bien passé dans le livre, à venir ou pas, ce livre qu’il s’agit de sauver, au milieu d’un fracas de papier et d’arbres gâchés et qu’il faudra bien un jour mettre dans ces petites bulles dont nous parlions l’autre jour.

    Voir en ligne : http://1placesalvadordali.blogsnouv...

  • La question est pertinente en effet.
    Malgré ta réflexion je n’ai pas de réponse.
    Un livre papier "à paraître ",
    Une "première" à Marrakech,
    Un "Proust impro"...
    J’avoue que je ne vois pas en effet
    ce que tu fais là et où tu veux en venir
    ni ce que tu cherches...
    ni le rapport avec Proust.
    à part l’inavouable
    bien sûr !