livres qui vous ont fait | les Rolling Stones sont un roman

au tout début de mon enquête rock, le premier qui m’ouvrit la musique comme récit


En commençant cette série, j’étais persuadé que chacun des livres que j’y inclurais me donnerait une des clés que la mémoire volontaire ne sait pas forcément rejoindre : à commencer par le lieu où je l’avais acheté.

Pourtant, trois jours que je rebrasse ça intérieurement, et aucun souvenir.

Je me souviens parfaitement, à Marseille, fin 1983, d’avoir acheté chez un bouquiniste ce livre grand format illustré qui présentait l’histoire des Rolling Stones, de l’avoir lu le soir même les yeux écarquillés (Keith Richards enfant de choeur, les tailles agrandies de 4 centimètres sur les notices de presse, le simple dépli temporel pour que s’effectue la catalyse), sans savoir encore que cela m’amènerait à un livre publié dix-neuf ans plus tard sans que cesse ce travail (ni aujourd’hui).

Je me souviens de la librairie Helter Skelter à Londres dans Soho et de la mine qu’elle constituait. Je me souviens du rayon rock de la grande librairie à l’étage inférieur du World Trade Center et y avoir acheté un énorme paquet de livres à l’été 2010. Je me souviens de livres d’occasions trouvés à Amsterdam ou Stuttgart. Mais pas d’où je me suis procuré The Stones de Philip Norman qui était à l’époque le livre de référence concernant les Rolling Stones.

Peut-être tout simplement chez Smith à Paris, peut-être par correspondance à Londres, peut-être à Amsterdam, où on trouvait dès lors autant de livres en anglais que de livres néerlandais.

Philip Norman racontait zoom ouvert, en fonction des éléments qui lui étaient acessibles. Le zoom s’ouvrirait avec une résolution bien plus grande lors de la publication du livre de Bill Wyman, Stone alone, en 1989. Puis les grands classiques : on avait déjà Stones Touring Party, viendraient le James Phelge sur les mois Edith Grove (essentiel), le Stanley Booth sur la tournée US 1969, True adventures with the Rolling Stones et bien d’autres, plus les films – voir recensement ici. Comme toute histoire artistique, les Stones se déplient d’abord par leur travail : histoire des studios, histoire des concerts, histoire des apprentissages, avant même l’histoire corollaire qui se fabrique par eux et avec eux, celle des médias par exemple, ou le rapport drogue-société et tant d’autres fils qui s’y entremêlent mais là avec incandescence éphémère et brutale.

Je crois que si mon propre livre s’est bien inséré dans le dispositif, c’est qu’il restait cohérent avec mon approche : description de l’enquête elle-même, et prise en compte de ce que tout cela représentait pour un ado dans le Poitou. Reconstituer un pan de notre histoire du quotidien, et le faire avec les Stones parce que tout y était documenté comme dans un chantier de fouilles archéologiques. Ce n’était pas gagné : je me souviens d’une discussion dans le bureau de Bourdieu, qui avait abordé dans Dialogue (avec Loïc Wacquant) ce rôle du symbole, mais très brièvement, et pour lui c’était juste une fausse piste. Retour plus brutal de Bobillier à Verdier : un truc de petit bourgeois me lança-t-il et c’est comme ça que l’aventure commença avec Olivier Bétourné, alors chez Fayard. Dialogue assez surréel à distance : — Mais si je fais ça, ça fera mille pages mon truc... — Eh bien faites mille pages... Et dans la première édition de poche vendue 9,99 € on est pile à 990 pages.

Donc la révélation du Philip Norman, qui depuis a écrit une deuxième version augmentée : une histoire réelle, remplie d’arbitraires, de hasards, et où le chaos collectif nourrit et amplifie à la fois le chaos d’une toute petite poignée d’individus à la fois forts et fragiles, c’était un roman tellement plus intéressant que l’énormité de la production littéraire qui se publie sous cette appellation.

Il y a plus de dix ans de mon bouquin sur les Stones, première édition – chantier toujours ouvert, et si j’ai une bibliothèque tout aussi exhaustive pour Led Zep, Dylan, Hendrix, Lennon, c’est toujours au vieux chantier des deux gars de Dartford que je reviens comme au noyau central (voir Conversations avec Keith Richards).

Quand mon propre bouquin est paru, les recensions étaient dans les rubriques musique, pas dans les suppléments livre des journaux : oh, s’encanailler à parler du rock. En dix ans ça a changé, j’espère y avoir contribué d’une miette (de mille pages). Maintenant, quand on me présente dans les facs, on daigne même mentionner ces trois bouquins – les temps changent, je vous dis.

Dans ce bouquin, c’était aussi la révélation de comment la biographie en tant que forme, et son si vieil ancrage dans l’idée des vies (celles de Plutarque, comme les vies de saints du IIIe siècle, jusqu’aux Vies minuscules du seigneur Michon, générait elle-même des pistes de récit : mon bouquin sur les Stones est rythmé par quatre morts, Brian Jones, Meredith Hunter, Gram Parsons, Ian Stewart. Et comme on raconte en même temps l’enquête, vient un moment où, suivant le fil chronologique, on a déjà parlé de ce qui vient ensuite, induisant cette circularité toujours rêvée. Point de rebroussement qui a correspondu exactement, dans mon propre bouquin, à la dispute de 1985 et au concert de Keith pour les 60 ans de Chuck Berry. Et qu’on ne fait pas ce genre de bouquin deux fois dans sa vie, ça aussi c’est troublant quand elle continue, la vie...

Et donc, si j’ai pris très peu à Philip Norman (dans mon livre, les sources sont chaque fois dûment mentionnées), hommage pour avoir ouvert le champ.

 

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 7 décembre 2013
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