nerval.fr, 1er anniversaire

de l’intérêt d’un magazine fictions en ligne et de ce que ça dérange


Ça s’est passé un dimanche, et du coup pour moi le travail sur nerval.fr depuis lors ça s’est toujours passé le dimanche.

Au début, l’idée commencée sur publie.net d’accueillir des textes brefs, 15/25 pages, et les équiper pour la diffusion dans la sphère numérique, s’organiser pour compenser les 8 heures minimum que supposait la préparation éditoriale puis la conception de l’epub (s’il y en a encore qui croient qu’il suffit de cliquer sur export pdf d’un document Word pour que ce soit lisible au-delà de la 3ème page...). Mais on produisait plus un enfermement qu’autre chose, les lecteurs n’ont pas suivi : c’est même probablement de là qu’est venu pour moi le déclic de bifurquer radicalement de l’édition numérique condamnée ici à plafond de verre et ça ne s’arrange pas.

Parallèlement, l’évolution des supports : les navigateurs sont de formidables machines à lire, et présentent des fonctions qui permettent au texte la même ergonomie que celle dont on dispose avec l’epub, y compris avec des fonctions d’exportation comme le Send to Kindle qui permet à ceux qui s’accrochent aux liseuses de disposer du texte d’un simple clic. Et nous-mêmes y avons désormais notre principal ancrage de représentation du monde, flux rapide ou flux dense.

En même temps, l’envie de casser vraiment les frontières : avec pas loin de 18% de consultation hors Fr pour Tiers Livre ou nerval, la mesure de comment nos sites web sont lus dans toute l’Europe et aux States, et bien sûr les très denses échanges que nous avons su tisser dans la communauté francophone, au moins avec Québec, Suisse et Belgique. Deux séjours de travail au Maroc avec une volonté (et merci à Souleyma ou Bona d’avoir déjà apporté dans nerval leur africanité d’aujourd’hui, depuis Londres ou Washington, et d’autant plus libre et exigeante) de s’ouvrir à ce qui brasse dans ces pays où tout s’ébroue, et où le rapport au web est d’autant plus décisif. Un séjour à New York aussi, avec une autre envie : de revue à revue, de magazine à magazine, les traductions que nous pouvons mettre en oeuvre à notre niveau pourraient être de formidables labos et échanges.

Passé dans ces périodes beaucoup de temps dans les magazines de fictions en ligne US : mais ils bénéficient d’une autre tradition. J’ai pensé qu’on pouvait éventuellement ouvrir à ce modèle – pour développer un site qui tienne la route, il faut rémunérer des développeurs, et si pour l’instant j’ai relu, corrigé, mis en page et balisé moi-même les textes reçus, ça aussi à un moment donné il faut déléguer. Bon, en France, c’est pas prêt. Et pas décidé de mon côté à la publicité qui massacre l’affichage et pollue tant de sites qui ne s’en aperçoivent même pas. Donc ce ne sera pas un magazine avec des sous derrière, sinon la bonne volonté de quelques-uns (et merci, ça aide déjà aux serveurs, hébergeurs, aux disques durs et autres dépenses courantes). Dans la tête ça chemine, décidé à en rester à l’artisanat, mais faire en sorte que ce soit beau et bien fait.

Mais ça ne se décrète pas comme ça : affiner la mise en page d’un site, les fonctions d’accès sur mobile, le reparamétrage des polices, les outils de navigation et les mots-clés qui permettent que les derniers textes publiés n’étouffent pas ceux du mois d’avant. L’artisanat du site, c’est des heures et des heures d’affinage sur Coda, mais qui sont partie intégrante de la lecture elle-même – ça s’appelle éditer.

Je dois dire, tout ça mêlé aux autres galères, que j’ai souvent eu envie, ces derniers mois, de finir par un petit message de goodbye, assez de mon propre taf et pas revenir au syndrome qui m’a fait lâcher remue.net puis publie.net, ouvrir son ordi avec tas de messages sur le service dû aux autres.

Et ça aussi, je l’ai dépassé par le site : sur les 100 textes présents, plus des 2/3 émanent d’auteurs dont je ne savais ni le nom ni l’écriture. Longtemps que j’ai compris, dans le clivage qui se renforce à mesure que de l’autre côté ça s’use et s’écroule, que le labo qu’on propose c’est pas les anciens copains du livre imprimé qui viendront y respirer, même si là Claude Ponti ou Jacques Serena m’ont fait l’amitié de textes. Et aussi l’appui renouvelé de ceux avec qui ces 5 ans on avait tenté la voie publie.net, vous retrouverez leur nom dans l’index général préparé ce matin : une plateforme labo pour se lire les uns les autres, la création pour être tentée et mise en partage grandeur réelle.

nerval.fr, c’est donc des voix neuves. Sur le web, et à commencer par remue.net ou tous nos blogs pris séparément, les expériences sont multiples. Ce qui définit nerval.fr, c’est d’abord l’idée de la fiction. Large spectre, toutes formes, mais prose, mais narration. Interroger la fiction, interroger la ville, interroger le corps ou le récit lui-même. Pas un des 100 textes présents qui s’y prenne de la même façon. Et ce qui pullule, c’est l’histoire, la grande histoire que nous fabriquons tous, à tenir le petit bout de la nôtre. nerval.fr est un site qui raconte.

C’est d’être pris à cette histoire-là qui me tient et me ramène au site, avec mine de rien quand même, en un an, 2 textes par semaine – même si cet hiver ça a été dur, même s’il a fallu subir les quolibets de quelques pisse-froid dans leur religiosité à odeur vaguement continente, mais ça m’a aidé aussi à faire le ménage – et ce qu’on fait marche mieux que leurs misères, à commencer par la générosité des textes. Suffit de lire.

Si j’ai tenu dans l’aventure nerval.fr, c’est qu’elle s’inventait sur mon écran sans préméditation, mais chaque fois d’où j’en étais de la pensée web. L’idée (quitte à leur imposer quelquefois !) qu’était important le contact direct avec l’auteur via facebook et twitter, et que les réseaux sociaux devenaient la médiation et la propulsion naturelle de l’aventure (ne vous inquiétez pas, ça ne risquait pas qu’on ait d’autre écho côté vieux monde, web ou papier ex-aequo). Quelque chose qui peut respirer parce qu’on suit le chemin d’un auteur, parce qu’un texte peut être supprimé dans la minute si on le souhaite, parce qu’on peut au contraire faire revenir en Une un texte à relire autrement à cause de l’actualité de l’auteur, ou de son blog ou site, ou de l’actualité du monde.

Alors, parce que le texte a été lancé, au bout de 3 jours d’enfermement écran (pas facile, à régler tout ça quand on lance, tâtonnements, réglages, code) le 11 avril 2013, fier de passer le 1er anniversaire avec 50 000 lectures au compteur, et, ce dimanche, la barre passée des 100 textes en ligne.

Et c’est comme ça que vous vient sous les doigts l’idée d’inviter aussi des photographes : eux, au moins, ils sont aussi sur le web. C’est ma découverte avec cergyland.fr, à la fois le côté passionnant du travail transdisciplinaire en école d’art, mais que ça passe aussi par un site qui lui aussi m’a pris paquet d’heures ces temps-ci : pourquoi si peu d’apport web côté des cinéastes ou vidéastes, alors qu’on peut dire et montrer de façon si inventive et si simple dans l’espace web ? Juste une image de la semaine pour commencer, mais l’envie que les textes respirent dans un contexte plus large (ils le font déjà, avec toute une série de textes écrivant musiques ou film).

Les chiffres ne comptent pas en eux-mêmes : mais les résultats de lecture pour chaque texte témoignent seulement de cette curiosité belle, qu’elle y trouve confiance, se risque à plus loin qu’on revient. Et que ça commence d’ailleurs par les auteurs eux-mêmes, et ce qui s’en induit d’échanges, de prolongements et parfois de travail commun.

Dans la profusion du web, un site comme nerval.fr ne centralise rien : il accélère au contraire la cinétique vers les bords. Vous découvrez un texte, vous cheminez vers l’auteur, son blog ou sa présence réseau. On ne s’est jamais autant éloigné de l’univers raidi de ces revues qui ne tiennent que par leurs restes de subvention, on ne doit rien qu’à nous-mêmes. Mettre en ligne ce qui nous importe, parce que c’est ainsi que nous lisons – comme nous lisions les revues, comme nous lisions les livres.

Et que, dans ce cas-là, à se balader dans le sommaire de nerval.fr, qu’il s’agisse d’un seul paragraphe monobloc sur la ville d’un inconnu (voir Ville sans), ou d’une belle dérive venue de New York et transmise par le traducteur là-bas de Koltès et Novarina (voir Figures nues) pour les 2 derniers textes mis en ligne, la justification est dans le chemin lui-même.

On part pour une deuxième année, et paré pour accueillir 100 textes de plus. À vous de les inventer.

Un immense, immense merci aux auteurs des 101 textes de cette année première. Ça envoie du bois.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 13 avril 2014
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