livres qui vous ont fait | Ernst Bloch, Traces

livres plus secrets et porteurs d’énigme


Je crois que le chemin s’est fait par Ruy Fausto, en septembre 1980, m’enquérant à Paris VIII des directions à prendre et qui m’avait recommandé Adorno, et l’électro-choc commença. D’Adorno à Benjamin, encore peu accessible, le passage était aisé, et pas loin dans le premier cercle il y avait ces deux titres pour moi profondément résonants d’Ernst Bloch, (Héritage de ce temps et Experimentum mundi mais je crois que je m’étais engagé dans une lecture intégrale de la collection Abensour de chez Payot, j’en ai parlé pour les Minima Moralia d’Adorno. Ernst Bloch me touchait parce que le dernier à vouloir croire à tout prix à un simple possible de notre idéal d’une révolution fraternelle et d’une organisation politique compatible.

Traces n’en faisait pas partie. Mais, je l’ai dit, je lisais tout : comme, pour Walter Benjamin, continuer les deux recueils d’essais Denoël (Mythe et violence et Poésie et révolution de la traduction Gandillac) par les merveilles de Sens unique – et comment tout cela vous ramenait de la philosophie à la littérature. Dans Héritage de ce temps il y a aussi ces petites boucles creusées dans le texte, à la Schopenhauer (Bloch se révolterait du rapprochement), toutes narratives. J’ai ouvert Traces et été happé par le même sentiment des lectures d’enfance.

Ce sont des livres d’énigme, qui du coup vous accompagnent toujours tout auprès, quand bien même on n’ira les relire que de loin en loin, et que cette première magie n’opère plus toujours (avec Traces, si, mais toujours sur un fragment imprévu, parfois loin de celui qu’on voulait relire). Je l’ai même acheté en allemand, un très beau petit volume noir et mince cartonné de chez Suhrkamp – même si la langue en était bien trop difficile pour que je m’en serve.

Dans chaque section du livre, une sorte de début en andante libre : un fragment, un aphorisme (la première phrase de mon Enterrement, « dans les rues vides, même le vent ne se sent pas à l’aise » en vient directement), même pas de promesse, juste cette sorte de constat atonal. Et puis on reprend ce petit monde à peine évoqué, et on l’explore en 5 lignes, puis en 10, enfin viennent 3, même 4 histoires – elles sont bizarres, des personnages qu’on n’a pas le temps de connaître et même, parfois, ce que cherche à nous montrer Bloch. Mais facettes alors encore plus insistantes de l’énigme qu’est vivre, qu’elle ne dévoile rien d’elle-même.

On rejoint l’univers des contes et légendes – j’avais repris et développé dans La ville invisible (1995) celle de la ville émergeant soudain du brouillard, figée dans son passé. Une autre fois – on est donc en 1935 – il semble que Benjamin et Bloch se soient amusés à transcrire tous deux quasi au mot près la même histoire (à propos de Raspoutine) et jamais rien trouvé concernant cette bizarrerie, peut-être seulement ludique. Il y a même un index des mots-clefs plutôt en avance sur son temps.

Il a longtemps été inaccessible, maintenant republié dans L’Imaginaire de Gallimard – mais qui en parle, des merveilles secrètes et des énigmes de Traces ? Que chacun de ses lecteurs fascinés le garde pour soi.

Au fait, il y en a déjà un extrait dans Tiers Livre, que j’avais développé d’une de mes premières séries web, sur le premier remue.net, il y a 15 ans au moins : prose express. On a de ces permanences.

 

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 avril 2014
merci aux 769 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page