Ernst Bloch | Traces

de la façon de trouver un livre en librairie, mais surtout de les relire


Soit le récit complet suivant :

Un chasseur, du nom de Michael Hulzögger, raconte un almanach de la région, partit un jour d’été de l’année 1738 pour la forêt de l’Untersberg. Il ne revint pas, et ne se montra nulle part ailleurs. On tint finalement qu’il s’était perdu ou qu’il était tombé d’une paroi rocheuse. Quelques semaines plus tard, son frère fit dire une messe pour le disparu, aux communaux où se trouve un pèlerinage aux environs de la montagne. Or, durant la messe, le chasseur entra dans l’église pour rendre grâce à Dieu de son retour miraculeux. Mais de ce qui lui était arrivé, de ce qu’il avait appris dans la montagne, il ne souffla mot, il resta muet et grave, et déclara qu’il n’y avait rien à dire de plus que ce qu’avait écrit là-dessus Lazarus Gitschner : les enfants et petits-enfants ne devaient en apprendre guère plus. Ce Lazarus Gitschner pourtant n’avait rien vu qu’une galerie sous le Königsee et l’empereur Frédéric, devenu fantôme sur le Welserberg, aussi un livre avec des prophéties et tout ce qui était déjà par ailleurs entré dans les légendes. Impossible de tirer autre chose du chasseur. Mieux, en pleine contradiction avec sa nature antérieure, il devint bientôt complètement muet. L’archevêque Firmian de Salzbourg avait aussi entendu parler de la disparition et de la réapparition énigmatique du chasseur, il le fit appeler. Mais Hulzhögger resta tout aussi muet devant le prince de l’église ; à toutes les questions il répondait qu’il ne pouvait ni ne devait rien dire de ses aventures : seule la confession lui était permise. Après la confession, l’évêque abdiqua sa charge pastorale et se tut jusqu’à sa fin. Elle ne tarda pas à survenir pour l’un comme pour l’autre : elle fut paisible, dit-on.

Est-ce qu’une des premières curiosités de la littérature fantastique n’est pas dans sa façon spécifique d’occuper la mémoire ? Si vous avez lu Traces (traduit en 1968 chez Gallimard, puis repris en 1998 dans la collection Tel (celle des essais, Les mots et les choses de Foucault, les Études de style de Spitzer , Mimésis d’Auerbach et tant d’autres, de Grothuysen à la Logique du vivant de Jacob... Mais est-ce que Traces n’aurait été mille fois plus lu dans la collection L’Imaginaire ?), traduction Pierre Quillet et Hans Hildenbrand), alors forcément vous vous souvenez de cette histoire. Mais allez donc la rechercher dans le livre lui-même... On se remettra à lire, par le travers du livre, il vous emmènera ailleurs. C’est un contexte : autour de Bloch (ou avant Bloch) il y a Walser, Kafka, tant et tant d’autres, dans cette spécificité du rêve allemand, dont ils font leurs livres.

Curieux comme font les gens quand on ne les voit pas..., commence un texte, et on s’en souvient à dix ans de distance. Sur les méfaits intimes l’herbe ne repousse jamais…, enchâsse un autre, et on s’en souvient à vingt ans de distance. Écoutez-le, Ernst Bloch :

Car il y a bien des choses qui se passent et nous laissent insatisfaits même lorsqu’elles sont bien racontées. Très bizarrement, il y a toujours quelque chose en plus qui se passe là-dedans, l’affaire est complexe, elle le montre ou le laisse entendre. Des histoires de cette sorte, il ne suffit pas de les conter, il faut aussi compter l’heure qu’elles sonnent, dresser l’oreille : que s’est-il passé ? Des événements suscitent l’attention, une attention qui autrement ne serait pas telle. Ou plutôt : une attention déjà présente prend de petits événements pour traces et pour exemples. Ils indiquent un plus ou un moins qui est à méditer en racontant et à raconter en méditant, qui sonne faux dans ces histoires parce que tout sonne faux, nous et le reste. Beaucoup de choses ne se comprennent que dans les histoires de ce genre et non dans un style plus ample et plus relevé, ou alors pas de la même manière.

Il y a dans le vieux centre de Québec une librairie qui s’intitule Librairie Française, qui n’est pas forcément bien située, où il n’y a pas forcément beaucoup de clients, mais qui dispose d’un large fonds de livres de poche, certains en stock depuis très longtemps : j’aimais ça autrefois dans ces vieilles librairies de province, à Marseille ou Poitiers. On la visite donc comme on le fait de Pantoute, Zone (celle de la fac) et Vaugeois à Québec, Olivieri à Montréal (les seuls à avoir les Thomas Bernhard que j’ai relus ces mois-ci) : les cartes de fidélité que nous donnent chaque libraire n’ont jamais été incompatibles.

J’avais repéré Traces d’Ernst Bloch, il y a quelques semaines, dans cette Librairie Française, où les poches sont classés par collection, comme on le faisait nous aussi il y a longtemps, donc un rayon 10/18, un rayon Champs/Flammarion etc. Et toutes littératures confondues, non pas en rayon littérature internationale comme chez les amis Pantoute. On n’est venu qu’avec quelques livres, et si j’aime la bibliothèque pour y venir travailler (c’est ouvert tous les jours et à toutes heures, il y a la wifi, mais peu probable d’ailleurs que le Bloch s’y trouve), je n’aime pas lire des livres que d’autres ont lu, c’est comme ça. En ce moment je tourne pas mal autour du fantastique, textes théoriques et entretiens de Cortazar, et cet étrange Traces me hantait littéralement : ces histoires qu’il présente comme autant d’énigmes (Ernst Bloch comme dans ses livres philosophiques – lire, relire Héritage de ce temps – allant d’un fragment ultra bref à un fragment bref, puis un fragment plus long), même si chaque texte revient très clairement quand on rouvre le livre, à distance il y a ce sfumato, sentiment de quelque chose de confus qu’appelle précisément la nature fantastique de l’histoire. Bloch est un philosophe, c’est d’autant plus étrange cette incursion dans le narratif.

Alors bon, c’était irrépressible. J’avais juste un battement de quelques minutes, mais j’étais à trois rues. Je suis entré dans la librairie, un des deux libraires était à cette caisse en carré, au milieu du magasin, où souvent ils mettent des chaises pour discuter avec leurs amis, sans se préoccuper des livres autour, et son collègue était au fond. Je suis entré, ai salué discrètement, et suis allé sans m’arrêter aux deux tiers de la deuxième travée en partant de la droite, jusqu’à l’étagère où je savais être la vingtaine de volumes de la collection Tel, bien sûr mon Bloch était là : qui l’aurait acheté ? Je l’ai pris et suis revenu à la caisse, ai payé 13,40 dollars (donné 15, repris 1,40) : j’ai bien vu que le libraire avait une question. Est-ce que ça existe, quelqu’un – grand myope de surcroît – qui entre dans une librairie vide et va jusqu’à un point précis du magasin sans rien regarder ni chercher, se saisit d’un livre comme s’il n’avait pas pris la peine de considérer seulement ce qu’il choisissait (ce que je n’avais pu m’empêcher de jouer), et repartant avec ce livre sans rien examiner, ni la IV de couv ni les livres voisins, comme s’il avait pu prendre n’importe lequel...

Trop peu
Je suis. Mais je ne suis pas en possession de moi-même. Telle est l’origine de notre devenir.
Ernst Bloch, Traces, premières lignes.

Dans ma rue de la basse ville, la rue Saint-Joseph (oh tous ces saint-glinglins qui encombrent le Québec), il y a une librairie exactement inverse : elle doit bien faire 2 fois Pantoute, et 4 fois la Librairie Française, c’est le rez-de-chaussée de l’Église de Scientologie. Dans leurs 450 m2, il n’y a qu’un auteur (Ron Hubbard), 3 livres (les livres de Ron Hubbard) et 2 DVD (ceux de Ron Hubbard) : en piles, partout dans le magasin, ces 3 piles de livres en 3 titres, plus le maringouin qui fait le piquet sur le trottoir et raccole de préférence ceux qui n’ont pas le cuir endurci comme j’ai (maintenant il me fiche la paix, le crabe en noir). Un autre modèle de librairie, là ce serait bien plus facile, d’entrer, prendre le livre et ressortir en 40 secondes : on ne peut pas se tromper d’auteur.

La veille de mon achat du Ernst Bloch, une autre librairie. C’est tout au bout de l’île d’Orléans (l’île d’Orléans commence juste en aval de Québec, mais est longue d’une trentaine de kilomètres). Il y a deux grandes salles dans un baraquement qui ne ressemble à pas grand-chose, près d’un cimetière, et la libraire est derrière son ordinateur : elle vous laisse fouiller. Apparemment, ici, on travaille beaucoup par Internet. Ça s’appelle Note à la page, on les trouve aussi sur Abe Books et les autres sites d’occasion : pourquoi alors être en ville ? Autant s’installer là, juste au-dessus du fleuve, et installer son ordinateur. Il y a pas mal de bouquinistes, à Québec, mais ça me donne un peu le tournis (une excellente mine à Bob Morane, par exemple), trop de livres morts. Chez Note à la page il y a toute une demi salle de fonds québécois. J’y ai trouvé toute une série de livres sur Anticosti – vieux projet des îles. Là j’ai montré à François Place un livre comme je les affectionne : recueil d’entretiens littéralement transcrit avec des ouvriers forestiers, il y a une vingtaine d’années – la langue si belle d’être au plus haut concrète, et chargée du travail, du regard, de l’exigence humble des jours. Ce n’est pas un monde au passé : comme le printemps était en avance d’un mois, un de mes étudiants de 23 ans a abandonné la session 1 mois avant l’échéance parce que requis sur un chantier, là-haut vers Chibougamau, seul sur sa machine, cinq jours sur sept. J’ai vu que François achetait un livre, je savais que la librairie lui conviendrait (vieux récits de voyages illustrés dans le Nord...), mais je n’avais pas pigé qu’il achetait le livre des bûcherons, et me l’offrirait.

C’est compliqué, notre rapport au livre. Pour ça qu’ils ont bien tort de s’en faire autant, les amis du papier, et nous en vouloir, comme si, à écrire ce genre de page et la propulser dans les jardins et greniers du site ce n’était pas un plaisir du même ordre, et que nos plaisirs à chacun n’ont jamais été ni exclusifs ni révisables, lorsque le rêve et l’imaginaire c’est justement dans les livres qu’on l’a appris. Le droit seulement, dans un site, d’exercer son plaisir à combiner des machines d’imaginaire, et que cela passe par ce très vieil art qu’Ernst Bloch va ancrer jusque dans l’oralité des légendes.

Dans les ultra-courts par lesquels Ernst Bloch ouvre les différentes séquences de son livre, je me souvenais assez bien de celui-ci, en tête de la séquence Existence :

Quand arriverons-nous donc plus près de nous-mêmes ? au lit ? en voyage ? chez soi, où tant de choses au retour nous paraissaient meilleures ? Chacun connaît le sentiment d’avoir oublié quelque chose dans sa vie consciente, quelque chose qui est resté en route et n’a pas été tiré au clair. C’est pourquoi ce qu’on allait dire à l’instant et qui vient de nous échapper nous semble souvent si important. Et lorsqu’on quitte une chambre qu’on a assez longtemps habitée, on jette un regard bizarre autour de soi, avant de partir. Là aussi, quelque chose est resté, dont on n’a pas eu l’idée. On l’emporte néanmoins avec soi pour recommencer ailleurs.

Sans doute à cause d’Ernst Bloch que la semaine prochaine ai souhaité écrire, chez Laurent Margantin (et une photo de sa bibliothèque mêlant livres allemands en langue originale et versions traduites), De l’Allemagne, et lire son hommage à Ernst Bloch, sur sa tombe même, Ernst Bloch : Penser signifie dépasser. Image : île d’Orléans, 4 avril 2010, même lieu qu’ici.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 avril 2010
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