livres qui vous ont fait | Aragon, Théâtre/Roman

« schéma pour un livre à écrire »


Ce n’est pas forcément le livre que je rouvre le plus fréquemment d’Aragon, en dehors de l’outil de travail qu’est Le paysan de Paris, c’est plutôt la structure interne du vers dans Le fou d’Elsa ou le Henri Matisse roman qui est un atelier de transgression de formes à lui seul.

Mais de Théâtre/Roman je me souviens de comment il nous sembla, lu de mon côté non pas à parution en 1974, mais dans ces années charnière de 1978-1979, en même temps que je découvrais Ristat et les auteurs de Digraphe, comme une espèce de plaque d’huile sous les pieds où soudain tout dérape, et d’abord la notion de genre.

Lire par exemple ici ce qu’en dit Aragon lui-même : « Tant il peint l’homme égaré au sein d’un monde où il ne reconnaît plus rien, emporté par le mouvement même d’un temps désormais dépourvu de sens, c’est-à-dire privé à la fois de direction et de signification. »

C’en est au point qu’à 35 ans de distance je ne sais plus trop ce que ça raconte. Quand je l’ouvre c’est un peu au hasard, se remettre dans le flux, laisser venir, et puis, la machinerie identifiée, reposer le livre. Découvert depuis des machineries plus âpres, moins centrées sur cette figure du grand écrivain dont il aura peut-être été, le vieil Aragon un peu fou, ou masqué, la dernière incarnation, quand nous n’en avions même plus besoin ?

Ça n’empêche rien. Ici, l’écriture écrit le mouvement même par lequel elle constitue trace. Elle fouille l’arrière d’elle-même pour savoir ce qui l’emporte. En tant que roman, elle se refuse à se constituer comme unité close, mais interroge précisément le roman en tant que représentation, et donc le traite en tant que tel, et voilà le théâtre. Alors la prose se brise et éclate, ou devient long monologue intérieur d’acteur efflanqué dans les lumières, ou large fresque où tout se juxtapose dans le vieil éclatement surréaliste retrouvé. Surtout, c’est l’écriture elle-même qu’on interroge, et qui est la matière même du dire : le livre en quête de sa propre genèse et qui en fait son contenu et son mouvement, son arrachement.

On a tous rêvé du roman total, et je ne sais pas quel roman serait un roman total (oui, quelques-uns en approchent, Manhattan Transfer ou Under the volcano, et chacun aura son propre exemple à donner), mais ici le rêve du roman total s’éclate lui-même en devenant écriture, hors toute question de genre sauf ce porté du corps en avant, où l’écrivain se fait, sinon acteur, rêve d’acteur.

Pour moi, Théâtre / Roman alors est avant tout une date : date à partir de laquelle le rêve de roman cesse avec le rêve du grand écrivain, et que dans ces ruines alors on marche, on crie, on chante s’il faut ou on se soûle – bizarrement, alors, c’est bien lui, le vieil Aragon, qu’on retrouve alors à notre bras et qui nous emmène.

Quand le « schéma pour un livre à écrire » devient le livre même, voilà ce qu’il nous a offert, et qu’il est peut-être désormais enfin temps d’entendre.

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 avril 2014
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