Nicolas Simarik | « pas besoin de détruire pour transformer »

les invitations rond-point : entre Rotonde et Sanitas, jardin partagé et arbres-nid


 

- première visite ? voir la présentation générale du projet, qui inclut aussi des invitations et un journal ;

- performances YouTube la littérature se crie dans les ronds-points ;

- en partenariat Pôle des arts urbains Saint-Pierre des Corps (pOlau) & Ciclic.

 

Nicolas Simarik | « pas besoin de détruire pour transformer »


Avec Nicolas Simarik, nous choisissons comme point de départ cette frontière entre un quartier déjà rénové, le Sanitas, sur lequel il est plusieurs fois intervenu, et le quartier de la Rotonde, triangle enclavé dans ses lignes de chemin de fer, et sur lequel les travaux de rénovation commencent.

C’est l’exercice que je lui ai demandé à brûle-pourpoint, ci-dessus : voilà une crèche aux fenêtres à barreaux, close sur elle-même, dans un point de circulation piétonne important (entre les bâtiments et le petit centre commercial), et pour les enfants un enclos grillagé dans une angle qui sert de parking à bus, avec deux balancelles sur ressort. Et c’est dans cet exercice-surprise qu’il me rend surprise à moi aussi, suggérant de renforcer les grilles et les élever pour recréer un intérieur à l’extérieur, et de transformer le toit de la crèche en espace public en y aménageant une terrasse en surplomb du quartier. Accessoirement, c’est comme ça qu’il est amené à prononcer cette phrase : « pas besoin de détruire pour transformer ».

Il y a avait eu, en 2006, avec le légendaire collectif Un sourire de toi et j’quitte ma mère, le catalogue La Déroute, avec 600 habitants d’un quartier de Toulouse, ses 27 000 photos et les 6000 exemplaires vendus.

Ses premières interventions sur le Sanitas, Nicolas Simarik les mène dès 2008 (voir ici) pour ses réalisations plus anciennes), d’abord à l’initiative du Centre chorégraphique, qui souhaite s’implanter dans le quartier, puis avec le Pôle des arts urbains. Avec les habitants, en réalisant avec les habitants six objets qui valorisent symboliquement le quartier (un mug qui, remplit de liquide chaud, révèle la façade d’un des bâtiments symbole du quartier), dont ils réaliseront les prototypes et dont 5 seront édités pour être vendus (la tasse thermique à plusieurs milliers d’exemplaires) sur place ou dans les rassemblements associatifs.

Simarik a déjà mené des actions similaires, dans le Lot-et-Garonne, par exemple : à Villeneuve-sur-Lot, les habitants sont invités à installer sur le principal rond-point (tiens tiens), des objets qui « feront prendre l’air à la vie », ainsi une feuille d’impôt aux armes d’un paradis fiscal, une calculatrice qui joue à la marelle, une cafetière italienne qui fume des cigarettes, tout cela suivie d’une ballade en bus où on demandera au chauffeur de faire 20 fois le tour du rond-point, jusqu’à s’en donner le tournis, parce qu’un des objets, au centre même du rond-point, c’est une toupie, ou bien l’injonction de suivre où qu’elle aille la première voiture non immatriculée dans le département.

À Bourges, quartier de la Chancellerie, Nicolas Simarik a proposé aux habitants de réaliser des valises de survie, « mettre l’équivalent d’un appartement dans une valise », une valise livres, une valise cuisine ou pique-nique, une valise avec lit parasol. Il est encore en colère : dans le même quartier où il intervenait, une tour avait été désossée en attente de démolition, et progressivement investie par les pigeons de la ville, probablement 5000, devenue alors monument vivant, bruissant, pépiant. Lorsque la tour a été enfin démolie, les pigeons ont investi tout le quartier, « pourrissant tout ». La ville a dépensé en pics à pigeons, transformant toutes les fenêtres de tous les bâtiments alentour en zone barbelée, des milliers d’euros – bien plus que si on avait aménagé en jardin le bas de la tour devenu pigeonnier vivant.

Au Sanitas, Nicolas Simarik propose en suite le projet Sanitas en objets. Projet participatif, toute décision en concertation avec les habitants, construction de la prise en charge par la Régie de quartier ou les services municipaux en charge de l’espace public.

« Au Sanitas, tous les espaces sont sous-utilisés, dit Simarik. Les caves, les toits... Se placer totalement à l’inverse des projets poudre aux yeux : concevoir des projets qui s’installent sur le long terme. J’ai fait du quartier mon atelier, mon lieu de travail... »

Il y voit une référence à ce que les cathédrales gothiques inscrivaient de leur présent, et même de l’humble quotidien de ceux qui les élevèrent : objets, outils, personnages, accueil, circulation. Comment investir les lieux singuliers de la ville d’aujourd’hui en gardant ces modèles en tête ?

Entre bâtiments et voie de chemin de fer, dans un de ces espaces qui semblent dans une attente éternelle, Simarik sort une clé et ouvre un portail : dans ce grand « jardin partagé » – plus près des jardins urbains de Montréal que de cette belle tradition des jardins ouvriers à Saint-Pierre des Corps ou La Riche –, seize personnes entretiennent des parcelles. Certaines, avec bassin et pont, devenues comme des jardins d’agrément. L’outillage est mutualisé, comme certaines zones : « un jardin potager ce n’est pas seulement partager le terrain, c’est créer un partage de travail, aller vers un open-jardin, qu’est-ce qui se passe quand on n’est pas là, à qui on donne ce qu’on a fait pousser : on a vu des trucs pourrir... »

Comment il a appris ? « À l’arrache... je m’entoure de jardiniers. On a eu des basilics d’un mètre de haut. »

Mais jardin alors comme les autres, dispositif seulement social ? Non, quand on remarque, dans le jardin des aromates, toute une mosaïque de couleurs : carrelages récupérés de la barre démolie, et qui deviennent ici comme la présence colorée du sol même. Ou bien, dans le rectangle horizontal clos sous la verticalité des façades, une étrange sculpture-totem. Et quand on approche, une construction faite de sac souples, transformés en jardinières. « On a distribué plus de soixante jardinières mobiles, avec leurs graines. Puis on a inventé notre propre aromate, mélange de six épices. Fabriquer un objet qui symboliser l’expérience, mais un objet vivant. Les jardinières prolongent le jardin chez tous ceux qui en accueillent une. »

À l’entrée du jardin, une suite de bacs avait été pensée aussi pour un usage collectif : une association de handicapés du quartier en a demandé l’attribution, et y tente les plantes médicinales, autre perspective imprévue, l’usage conditionnant en retour l’initiative.

Quelques cent mètres plus loin, on est revenu au coeur même du quartier, l’emplacement de la barre démolie, transformée en jardin. Simarik est intervenu dans la partie sud : des oiseaux migrateurs forment une signalétique implantée dans le sol, reliant l’espace clos du jardin à l’espace ouvert de la ville. Ils ne sont pas arrêtés, c’est du bois qui évolue avec le sol : « ils commencent à être bien, mes oiseaux, dit Simarik, ils noircissent ».

Avec les habitants, ils ont conçu des sièges, soit individuels, soit par deux, qui rompent avec le banc public sempiternel (quoi qu’en ait fait Brassens). De l’oiseau on passe à l’oeuf, ou plutôt un motif découpé de la boîte à oeufs, puis agrandi. Pas facile, pour un objet exposé à toutes les intempéries. « Les services-municipaux appellent ça le test de la belle-mère : 150 kilos de ciment sur les assises... » Dans la multiplicité des signes urbains, les points fixes colorés des sièges de Nicolas Simarik reconstituent comme une carte géographique, un repère qui sépare l’aire de promenade et de jeu de la vibration de la ville.

Et de l’oeuf au nid : dans un repli de l’allée, des souches et tronçons de bois incitent à s’immobiliser, s’enfoncer et rêver. On finit par comprendre que c’est dû à l’inégalité parfaite de la composition de ce petit amphithéâtre, et parce que le sol aussi est fait de rondins affleurants. Je m’étonne de leur diamètre : « C’était le séquoia géant du jardin botanique. Il était malade. Quand ils l’ont abattu, ils ont donné une journée de congés aux jardiniers de la ville, ils sont tous venus. Une grue l’a découpé progressivement, par tronçons de 9 mètres, j’ai demandé un de ces tronçons. Les autres viennent d’un cède des Prébendes, abattu par une tempête. » Ainsi, deux arbres emblématiques de la ville continuent-ils de participer à sa vie et son temps.

Dès qu’on sort du jardin, c’est un autre objet sur lequel il attire mon attention. Ça ne me plaît pas. Quand on marche dans la ville, le regard est sélectif. On porte attention à ce qui se déplace, mais ce qui est sans signe ni utilité personnelle, on l’ignore. Tout simplement, cette grande cage sombre je ne l’avais pas vue. Une fois que Nicolas se sera arrêté devant celle-ci, je verrai toutes les autres. Il a semblé logique aux urbanistes, lors de la rénovation du quartier, de prévoir des abris à vélo protégés, qui évitent de les voir apparaître aux balcons, comme partout ailleurs. Ces abris pouvaient aussi être des sas : laisser son deux-roues ici et rejoindre le centre-ville en tram... Manifestement, tous sont vides et désertés.

C’est une des questions que se pose Nicolas Simarik : « On aurait pu en faire par exemple des poulaillers, avec la même répartition. Ou même des poulaillers mobiles, puisqu’au bout d’un an le sol d’un poulailler devient incroyablement fertile... Mais ça semble compliqué... »

À vous lecteur le rebond, alors : on en fait quoi, des cages à vélo comme des cubes noirs dans les deux quartiers, Rotonde et Sanitas ?

 

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 30 janvier 2015
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