Maryline Tagliabu | « on pourrait replanter une forêt »

invitation rond-point : comment une paysagiste voit la ville


 

- première visite ? voir la présentation générale du projet, qui inclut aussi des invitations et un journal ;

- performances YouTube la littérature se crie dans les ronds-points ;

- en partenariat Pôle des arts urbains Saint-Pierre des Corps (pOlau) & Ciclic.

 

invitation | avec Maryline Tagliabue, paysagiste


Première fois que sur un rond-point j’emmène quelqu’un.

On n’est pas allé loin : là où est implanté le pOlau, à Saint-Pierre des Corps, le paysage se transforme de 100 mètres en 100 mètres.

Maryline est née et a grandi à Colmar, en Alsace, puis a fait l’École du paysage à Blois. Elle se considère comme nomade, s’installe dans les villes selon les projets auxquels elle collabore : l’étude qu’elle a mené à Saint-Pierre des Corps l’a retenue ici quatre mois, qui se terminent. Pas trop dur ?

« Il y a une pesanteur dans les lieux quand on y reste trop longtemps. J’ai voulu partir d’Alsace par réaction, trop kitsch, trop géraniums. »

On a parlé enfance, qu’est-ce qui vous pousse dans une école de paysage plutôt qu’à des études de botanique, ou vers une école d’architecture ou de beaux-arts (et nombreuses sont les passerelles). À quel moment le découvre-t-on pour soi-même ?

« À Colmar, on habitait une zone pavillonnaire, avec un petit jardin. Un jardin, c’est une petite oasis dans une ville. J’avais surtout cette sensation à la montagne, quand je partais dans les Vosges, ça s’ouvrait. Quand on vit dans une banlieue, on a besoin d’un peu de rêve et d’espace. Puis j’en ai rencontré un dans un village, Baldersheim, le jardin d’un paysagiste, Dominique Szulc. À dix kilomètres d’où vivait ma famille, et parce qu’une fois l’an c’était la fête des jardins. Des plantes très chargées, exubérantes, avec des sculptures de roches et d’argile cachées, et une rivière au bout du jardin.

« C’est le dessin qui m’a mené vers le paysage. J’ai commencé à dessiner dès le collège. Comprendre comment le vivant est fait d’éléments qui se relient les uns aux autres. Un bâtiment, un paysage, un objet. Le bâtiment c’est un objet qui se destine à patiner, à vieillir, alors que le paysage c’est toujours un commencement. Quand on dessine un plan, on ne voit pas ce qu’on fait, mais ce qu’il deviendra. Quand on place on arbre, on l’imagine tel qu’il sera. On construit pour que ça vous échappe.

« J’ai toujours aimé partir loin. Ou moyen loin, comme en Suède, pour le stage de l’école, trois jardins historiques à Uppsala, les jardins de Linné, celui du château d’Uppsala, et celui de la maison de vacances de Linné, une petite maison de bois, peinte en rouge. Et l’année suivante trois mois en Indonésie, dans un jardin plus botanique, et tout le savoir des plantes tropicales. On partait en forêt rechercher des orchidées inconnues, pas les orchidées “remaniées” comme ici, mais parfois juste une fleur de 2 millimètres, dans la mousse des arbres. C’était plus difficile, puisque je ne savais pas la langue, mais je me faisais comprendre.

« J’ai commencé à m’immerger, que comprendre un paysage c’était lié à travailler ensemble, vivre avec les gens. J’ai continué de dessiner, des carnets de voyage, chaque fois que je pars, comme des fragments que je récupère.

« L’art et la ville, ici on dépasse ça. L’art urbain, c’est comment on habite. Le jardin, ce n’est pas seulement l’idée de verdure. C’est un paysage dans un endroit clos. Le jardin chinois ou japonais, c’est tout petit, mais qui absorbe tous les paysages du monde, en prend les énergies. L’urbain, c’est un paysage en soi.

« Ici je savais que j’aurais à travailler dans une zone industrielle. Ce n’est pas des endroits où on a l’habitude de rester plus d’1/4 heure, avant de revenir à l’intérieur. J’ai pris deux jours, un week-end, pour faire le tour à pied, voir ce qui s’y passe. Des petites boîtes les unes à côté des autres.

« Concilier le paysage avec l’artistique c’est une autre approche, des choses auxquelles les partenaires publics ne pourraient jamais penser. Par exemple avec Pronomades : une compagnie implantée dans les Pyrénées, qui imagine des promenades, juste une manière de faire les choses, toute en douceur, avec les personnes qui habitent le lieu. Ce sont ces personnes qui peuvent entamer un glissement, initier les gens à se promener, c’est simple, intelligent. »

On y est, sur le rond-point. Il est singulier : d’anciennes traverses de rails plantées verticalement, et cette sorte de citerne remplie de ces cailloux qui servent au ballast des voies. Je l’ai déjà visité. J’ai cherché le livre que j’avais glissé sous les cailloux : je ne l’ai pas retrouvé. Quelqu’un donc l’a aperçu et retiré – un employé de l’entretien, un errant ? Destin ouvert, bonne leçon, je peux en rapporter un autre, le rond-point devient bibliothèque de la ville.

Dans le mur des « magasins généraux », l’immense bâtiment sans vitre à l’abandon, on a ménagé quelques ouvertures avec grillage. On vous refuse d’entrée, mais on a une perspective sur cette immense coulée entre le bâtiment et la chaudière à biomasse. Maryline déclarera, en regardant l’usine : « pourquoi les terrains des usines ne seraient pas lieux publics, même le mur oblique ça ferait un magnifique mur d’escalade ».

Je sais aux Beaux-Arts Cergy combien d’étudiants et lesquels pratiquent l’exploration urbaine, les « grimpeurs », ou ceux des catacombes. Il paraît qu’à Tours, dans ces anciens Magasins généraux de la SNCF, c’est chic d’organiser des visites de nuit en sautant les clôtures. On sait qu’il y un trou dans la clôture, et c’est tellement un secret de polichinelle qu’il y a à l’intérieur, paraît-il, une piste de skate.

La diversité des espaces que concentre le rond-point, voies ferrées, friche, entrepôt ouvert pour conteneurs, ne l’effraie pas.

Je dis que c’est un peu la mode, de reconvertir des usines en logements, et voilà comment elle réagit :

« Quand on habite un lieu, c’est toujours conflictuel.

« Aller vers un jardin planétaire, comme dirait Gilles Clément.

 « L’industrie, c’est des lieux qui sont grands, éclairés. Et une zone qui reste très proche des gares, des zones de communication.

« Et pourquoi on ne replanterait pas une forêt ? »

Elle la voit avec des feuillages hauts. Aménager de l’ombre là où on a enlevé tous les obstacles à la lumière, dira-t-elle aussi ensuite. Et qu’on pourrait y laisser des animaux.

Bon, techniquement, j’ai plein à apprendre. Quand je fais ma petite vidéo sur pied, je sais faire. Être en situation d’entretien avec une caméra qui filme, je l’ai fait plein de fois, voir Paysage Fer. Mais tout faire en même temps, là j’ai été un peu débordé, et qu’importe si on ne garde ici que deux instants d’une minute, si c’est un instant de pensée et partage sur le terrain même : je n’ai jamais aimé la notion de non-lieu, c’était bien aussi de l’entendre d’elle-même en parler.

Juste cette minute de vidéo, avec cette idée d’une forêt – une forêt qui marcherait vers la ville, comme celle qui clôt Macbeth.

Mais c’est ça aussi qui m’aide à définir le projet : ce rond-point, parce que j’y reviens, c’est déjà un vieux copain. Maryline m’a fait remarquer que je photographiais tout sauf lui, le rond-point. Mais justement, ce qui m’intéresse, c’est ce que le rond-point voit de la ville. Photographier ce que j’ai déjà photographié, mais qui a changé, comme ces ouvertures de grillage.

D’ailleurs, ce n’est pas le rond-point que je l’ai amenée regarder, mais ces quelques points précis, le mur avec la plaque bleu du fondateur du Mouvement de la Paix, les rails de l’autre côté qui butent sur un grillage, les conteneur posés dans les flaques, et la façade édentée des Magasins généraux.

Et lorsqu’elle a parlé d’y planter une forêt, est-ce que ça ne justifiait pas cela, précisément, qu’on y soit venu ensemble ?

« J’aimerais travailler sur les canaux, aussi, mêler les enjeux du paysage et ceux de l’économique, assembler ces nuages de choses qui entrent sinon en opposition. »

Et c’est bien d’en devenir humblement le scribe, et c’est bien que ce qu’on écoute de quelqu’un, comme ça, sur une autre route que la sienne propre, ce soit cette énergie de la ville, la ville défaite, la ville qui se refait, qui le provoque et nous l’apprenne.

 

 

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 16 janvier 2015
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