Point Haut | l’histoire du château d’eau

de l’intérêt des lasagnes aux épinards à la cantine


- première visite ? voir la présentation générale du projet, qui inclut aussi des invitations et un journal ;

- performances YouTube la littérature se crie dans les ronds-points ;

- en partenariat Pôle des arts urbains Saint-Pierre des Corps (pOlau) & Ciclic.

 

J’en suis donc à 20 ronds-points visités. Comment garder une vue d’ensemble ? J’ai refait la page sommaire, en gardant seulement pour titre ce qui caractérise sémantiquement le rond-point.

Mais on a encore une liste verticale, donnant sur autant de billets qui sont en eux-mêmes un récit vertical : comment je pourrais faire autrement, s’il est vital pour moi de noter le maximum de ce que je découvre d’imprévisible. Et, même avec un protocole rigoureux (ce que le rond-point voit de la ville, ce qu’on voit du rond-point, et intérieur du rond-point), les photos ne sont pas une illustration, mais un récit en elles-mêmes, de par simplement leur fonction documentaire.

Et ces billets aussi vont se transformer : si je retourne sur tel rond-point à l’aube ou une nuit, si je m’y installe pour un après-midi, si j’y amène Pifarély ou d’autres copains, ils vont devenir des personnages, et j’aurai moins besoin de la fonction récit d’expédition.

Mais comment avancer, sinon en continuant les explorations. Vieille leçon du web, pour moi, c’est la masse qui permet de trouver l’organisation. Donc je continue, et ce journal permettra d’y aider, en fonction de ce qu’on y évoquera.

En attendant, je prends l’habitude de rejoindre le pOlau, et de découvrir chaque fois un détail de cette zone industrielle qui me semblait d’abord si homogène. Ainsi, qu’elle comporte un terrain vide. Ou bien cette étrange citerne de ciment qui cherche à se faire oublier.

Et puis, maintenant que le lieu s’organise, la Compagnie Off – qui avait stocké ses décors et trésors dans un entrepôt, les a rapportés dans la cour. Belles matières abstraites : parce qu’un chariot de câbles, s’il est au service du théâtre, est lui-même un peu théâtre ? Ou parce qu’une fausse porte (et cinq ou six encore plus) est toujours comme un chapiteau de cirque dans la campagne ?

De la cantine, je retiens une leçon : le problème du romancier – je ne me prends pas pour tel, ce n’est plus mon chemin formel dans l’écriture, mais j’en suis trop mangé jusqu’aux ongles à clavier –, c’est de toujours inventer une histoire pour rendre plausible la réalité immédiate, laquelle est toujours énigme.

C’est pour cela que nous avons besoin de ces expériences : pour honorer mieux l’énigme comme telle. Sans la remplacer par nos histoires, et qu’ainsi nous aurons peut-être une chance de langue sur un territoire plus mince et plus contraint (Faulkner parlait de timbre-poste) mais plus près de la friction du monde, avec un peu plus d’épaisseur compacte du monde dans les mots. Et sûr que personnellement je n’aurais jamais eu l’idée d’y faire pousser une forêt en contemplant la grande zone hétéroclite qui entoure les anciens Magasins généraux, comme l’a proposé Maryline Tagliabue.

L’enjeu de ces ronds-points, c’est que la confrontation arbitraire au réel puisse autoriser une pensée plus complexe, moins projetée, de la ville – la nôtre, moyenne, sans extrême (encore que), sans gigantisme en tout cas, mais plutôt riche de cette interpénétration de tissus, ce que Maryline Tagliabue, me surprenant encore, avait un peu plus tôt nommé nuage de choses.

Nous avons rendez-vous tout bien tôt avec Barbara Rivière, avec qui nous partagions ce midi le grand plat collectif de lasagnes aux épinards. J’en ai appris beaucoup sur les ronds-points, tiens – celui qui pour moi était le rond-point transformable, comment j’aurais su que les gens d’ici l’appelaient « le rond-point Johnny Hallyday » parce qu’inauguré le jour même d’un de ses concerts au parc des expos, et qu’il en avait été un des premiers usagers, bien sûr sans rien en savoir ?

Ainsi donc, ce château d’eau qui surplombe soudain l’autoroute à l’arrivée à Tours. Souvenir d’enfance, quand on montait à Paris en voiture par l’A 10 depuis Civray. Et, bien des années plus tard, encore plus depuis que j’habite ici, le signe précis de l’arrivée. À gauche, qu’on surplombe, les ateliers SNCF et les voies ferrées. Le château d’eau est bien du côté Saint-Pierre des Corps, et c’est le nom qui s’y écrit. Et pourtant, dans le souvenir d’enfance, c’est Tours qu’il y avait d’inscrit.

Cette année-là, il y a bien longtemps – on est encore au temps des anciens francs –, raconte Barbara Rivière, il y eut un concours intitulé « comment la ville grise pourrait retrouver des couleurs ? » Saint-Pierre des Corps avait participé, et gagné le 3ème prix, au niveau national attention. Le concours était sponsorisé par une grande marque de peinture, le 3ème prix consistait en 150 000 (anciens) francs, sous forme de pots de peinture d’une valeur équivalente.

Le paradoxe de l’histoire, c’est qu’on pouvait choisir ses couleurs, et que ce fut le gris qui avait été choisi. Parce que le château d’eau au ras de l’autoroute, puisqu’il passe sa bonne grosse tête en haut de la côte, a valeur de totem. 150 000 francs de bonne peinture grise, ça faisait juste l’affaire – c’est gros, un château d’eau, et rare ceux qui sont peints, voyez chez Berndt et Hilla Becher.

Mais on marquerait Saint-Pierre des Corps, et plus du tout Tours. Mauvais coup ? Payez, alors... La mairie de Saint-Pierre des Corps avait proposé à Tours de payer 15 000 francs, non pas en peinture mais en bon argent, pour que Tours soit écrit (en plus petit) avec Saint-Pierre des Corps.

Il y eut négociation. Tours fournit finalement les « apprentis avec cordes », parce qu’un centre d’apprentissage était spécialisé dans ces métiers qui supposent l’escalade, ainsi – on nous l’affirma – que les sandwiches du midi pour les apprenti-peintres, toute la semaine que dura le chantier. Et que le lettrage fut emprunté aux vieilles inscriptions sur le fronton de la gare de Tours, 1845.

Et voilà l’histoire. Elle n’a d’importance que parce que ce souvenir d’enfance s’y est réveillé, le mot Tours en gros qui un jour était devenu celui de l’autre ville. Mais aussi parce que je ne savais pas qu’il y eût des « apprentis avec cordes » (qu’on dit maintenant cordistes).

Ainsi avance-t-on dans ce qui permet, repassant quelques heures plus tard, sous pluie battante, devant le château d’eau où la peinture du concours « comment la ville grise pourrait retrouver des couleurs ? » aurait bien besoin qu’on la ravive, que notre rapport au réel, si fugace, éphémère soit-il – ou permanent, au contraire – énoncé par un autre locuteur peut déplacer le vôtre.

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 16 janvier 2015
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