Hervé Thiot | l’invention de la ville par la vitesse

quand sans prévenir vous tombez sur un artiste de premier plan, discrètement enfermé dans son grenier urbain


 

- première visite ? voir la présentation générale du projet, qui inclut aussi des invitations et un journal ;

- performances YouTube la littérature se crie dans les ronds-points ;

- en partenariat Pôle des arts urbains Saint-Pierre des Corps (pOlau) & Ciclic.

 

Hervé Thiot | l’invention de la ville par la vitesse


Si vous êtes pressés, ou pas trop familiarisé de ce qu’on nomme les pratiques urbaines, sur la vidéo ci-dessus allez directement à 1’41 et regardez jusqu’à 2’30. Bien sûr c’est en accéléré, mais le temps réel d’exécution que se donne Hervé Thiot sur une telle création, c’est entre 3’45 et 5’.

Et ça pose des tas de questions : ça n’existe pas comme peinture, ce n’est pas décrochable ni transférable, et la trace ne se constitue que pour l’intervention collective, musique et danse – mais où chacun interagit avec l’autre. Seulement voilà, vous avez vu ce qu’on prend dans la gueule, quand il a fini de dérouler ses paquets de scotch, et la ville que ça invente ?

Il y a peu de trace du travail d’Hervé Thiot sur le web, pas de site perso, alors qu’il nous a lentement déroulé un PDF rempli de villes fantastiques, villes inventées, en bas de page vous trouverez deux exemples, un à partir de ces gestes accélérés au scotch, l’autre à partir de techniques acryliques grand format. On peut suivre aussi la chaîne YouTube TAPE RIOT.

La question de la vitesse en peinture, chaque peintre en parle, mais Michaux a probablement été le premier à en faire un acte constitutif même de ce qui surgit de la peinture. Et cela a probablement compté là où fusionnent dans ses peintures la récurrence, les visages et les signes.

Hervé Thiot fabrique des villes, en quelques minutes, en poussant délibérément la vitesse même de l’exécution pour que de l’excès naissent le fantastique, l’allégorie, la puissance. Ces villes, c’est comme si on les avait déjà vues, au moins en rêve. S’il prépare avec des croquis ou ébauche ? Non. C’est probablement ce qui le relie à Michaux : chaque exécution, par sa rapidité même, ne se reliant qu’à celle qui l’a précédée et celle qui la suivra.

Et les villes qu’il invente sont des fenêtres sur la vraie, elles se donnent à taille de bras ouvert, de marches accomplies au contraire comme dans un sur-ralenti parmi le mouvement des danseurs, et ce qui se redonne de la ville est à la taille optique de nos perspectives – et tout cela ensemble, quel trouble : on casse le street art en le sortant de sa coque illustrative.

Hervé Thiot est parfaitement bilingue ou trilingue, il est né à Bienne, Suisse. Mais vit dans Kreuzberg à Berlin. Le pOlau – pôle des arts urbains de Saint-Pierre des Corps met à la disposition de ceux qui passent un appartement (en résidence actuellement, le collectif RANDOM) et des espaces de travail.

Et tout d’un coup les signes et le temps s’inversent. Pour s’éclairer, il a suspendu un halogène à l’horizontale au-dessus de la table. Il utilise un Mac donc la moitié des touches du clavier sont cassées : je ferais comment, moi, dans ce cas-là ? Mais justement, ce qu’il travaille au trackpad (et je suppose une tablette graphique dans un coin, j’ai quand même aperçu un clavier de secours) c’est une intervention qui ne concerne pas les mots.

Dans le 1% artistique du nouveau lieu, lui, l’inventeur de ville né en Suisse germanophone et vivant à Berlin, passe toute une semaine dans la grande pièce vide (et de bonnes enceintes) à réfléchir au signe graphique que sera la façade extérieure du vieux bâtiment.

En découvrant ses villes explosées, pas possible de ne pas penser à Philippe Cognée. L’évidence, à ces quelques dizaines de minutes passées sur le campement éphémère et combien sommaire de ce qu’est ici une résidence, une table et son ordi dans une zone industrielle près des rails, le temps ouvert, et tant d’immersion pour au bout un geste à accomplir si vite, d’avoir affaire à un artiste majeur.

Je crois qu’avec l’équipe du pOlau (celui qu’on aperçoit sur la photo, c’est Pascal Ferren) on commence très progressivement à reconnaître le chemin qu’on a à faire ensemble : c’est parce qu’on est ensemble ici dans une interrogation où l’intervention sur la ville est première – que le recours à l’espace public ce n’est pas un concept de représentation, mais quasiment le contraire : d’assurer la remontée de la ville, ses flux anonymes, ses croisements sans lendemain, sur nous-mêmes et nous dictant notre risque – que s’établit une rencontre qui jusqu’ici – ce n’est pas d’aujourd’hui que je bosse sur la ville, je connais Bienne et Berlin, et je suppose qu’Hervé ouvre aussi des livres – tout simplement ne s’était pas produite, parce que les champs culturels divisent et que nous éloignons ici volontairement le culturel pour ne plus diviser nos pratiques urbaines.

Alors brève visite d’atelier, indiscrète, importante. Ici je me dé-littérature. Mais ce qui se passe dans sa tête, dans ces 3 ou 5 minutes de la construction d’imaginaire : cela nous enseigne quoi, pour notre tête à nous, dans les mots ou quoi que ce soit qu’il nous soit donné de faire ?

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 19 février 2015
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