il pleuvait sur le Point Haut cet après-midi là

ce qu’un lieu dédié aux arts urbains produit lui-même d’iconographie urbaine


- première visite ? voir la présentation générale du projet, qui inclut aussi des invitations et un journal ;

- performances YouTube la littérature se crie dans les ronds-points ;

- en partenariat Pôle des arts urbains Saint-Pierre des Corps (pOlau) & Ciclic.

 

Il pleuvait (il pleut toujours au moment où j’écris, d’ailleurs).

Pour les ronds-points, ça ne m’arrange pas. Pour le fait qu’une résidence soit aussi l’accumulation de temps en partage, même parfois du temps sans rien, comme ça, non seulement c’est important mais ça peut contribuer à mûrir ce qui bouge lentement dans la tête.

Ceux de la Compagnie Off sont revenus de leurs deux semaines à Dubaï, sur leur site il y a ces merveilleuses vidéos de leur séjour. Le grand et doux Philippe Freslon, avec toutes ses machines fantastiques dans la tête, n’a pas encore franchi la barre des nuages d’ici, mais à le voir arpenter son lieu retrouvé, ça ne saurait tarder.

Dans la maison avec bureaux au rez-de-chaussée et les 4 chambres de résidence à l’étage, tout est occupé, de même que les deux ateliers mis à disposition des résidents, dont celui d’Hervé Thiot visité hier. De ce soir à lundi matin il sera entièrement seul et dans la maison et dans les ateliers, dans un quartier qui n’est guère adapté à la vie piétonne. Je gamberge sur ces durées et ce silence, lui il dit que, la nuit, le bruit des trains de marchandise ici amplifié par les structures métalliques du bâtiment est une symphonie profonde et déroutante, et qu’il va en faire des enregistrements sonores.

Chaque fois c’est un petit peu de jalousie, à se dire qu’on devrait bien le faire aussi pour soi-même.

La pluie tombe, il n’y que très peu de lumière, pourtant cette bâche grise est un drapé de Bernin, et les fenêtres ont oublié tout de la zone.

À la cantine, nous sommes avec l’équipe, Maud Le Floch et Pascal Ferren pour le pOlau, plus Philippe Freslon, plus Hervé Thiot, plus Zineb du collectif Random, et nous recevons Yann Dissez, cheville ouvrière de ces résidences de Clicic associant un auteur à un lieu.

Yann me demande ce qui change, par rapport au projet initial de l’expérience, à mesure que le voyage s’organise.

Je réponds que côté ronds-points l’évolution se fait d’elle-même : l’un mène à l’autre, et chaque fois que je m’incruste dans un lieu arbitraire de la carte de l’agglo, se révèle un détail imprévu de ce que la ville moyenne rend sinon invisible. Je dois aussi passer à une autre étape, déjà 25 ronds-points visités, chaque fois un fragment du journal de voyage, chaque fois quelques dizaines de photos composant elles aussi récit. Mais que ce qui change sur le fond, c’est précisément ma compréhension progressive de ce qui se fait ici. Qu’on soit dans un lieu de production. Ici, la notion centrale c’est espace public, et non pas l’espace public comme lieu de représentation (même si un collectif comme Random joue et produit ses spectacles dans l’espace public), mais comme enjeu de mise en réflexion, et plus que ça, déplacement de l’espace public même par le fait qu’on intervienne sur lui. Que ce qu’on exerce de notre discipline se révèle à soi-même par ce que cette intervention bouscule.

Par exemple, il était question de ces lignes circulantes qu’Hervé Thiot va imposer sur les façades : à un moment donné, elles vont empiéter sur la rue, quelle conséquence. Et similaire pour cette galerie d’expo en mezzanine, ouverte public dans ces rues sans public, on va s’y prendre comment ?

Un auteur c’est fait pour rester chez soi, d’ailleurs un moment je l’ai dit comme ça à Pascal Ferren qui ne m’a pas approuvé. Mais c’est qu’à ce moment-là je n’avais pas du tout envie, si ce qu’on me demandait c’était ce que je souhaitais pour moi, de faire ce stage d’écriture : à cet instant-là, quand j’ai répondu ça à Pascal, j’avais seulement dans l’idée de savoir ce que ce serait de passer un week-end tout seul dans l’atelier du pOlau, avec le bruit des trains qui résonnent la nuit.

Là, c’est à retardement que je trouve les bonnes réponses à Yann ou Pascal – bien sûr qu’on va le faire, le stage d’écriture, avec même pourquoi pas une séance de nuit sur les bruits de la ville dans son bord ferroviaire – comme lors de ces 2 belles journées en novembre dernier à l’école d’archi de Nantes, mettre en place une toupie, un tourniquet, et y être ensemble chacun avec sa boîte à clous, savoir que de l’imprévisible va venir.

Ce n’est pas pas parce que je viens en écrivain sur mes ronds-points que la ville et moi on se prend bras-le-corps : l’intention ne suffit pas. Ce n’est pas encore devenu langue, j’ai le droit de ne pas me presser. Le journal de voyage est juste un inventaire. Je sens que ça plie, que ça se prépare, qu’il y aura des cassures. Peut-être que les perfs vidéo ça va passer en impro, je ne sais pas encore.

Mais c’est bien ça ici qui se prépare et se dessine, et que j’aime désormais à retrouver : ici, on anticipe l’événement arbitraire qui résultera de ce qu’on ira entreprendre, armé, dans l’espace public lui-même, ses flux, signes et contradictions. Dans toutes mes résidences jusqu’ici, venir au lieu de la résidence signifiait se constituer auteur. Ici, on vient et on bosse, on parle ou rien, pour qu’aller affronter l’espace public et la ville soit ce qui vous constitue auteur. Et c’est peut-être bien là que les ronds-points vont commencer de devenir écriture.

Et donc, les vendredi 27 et 28 mars on fait 2 jours d’écriture (contribution demandée pour repas), on veut que ce soit 15/20 personnes maximum, l’invitation vaut pour étudiants urbanisme, archi, paysage, ce sera sur le site du pOlau mais ça va va circuler aussi via Ciclic, évidemment c’est « récit & pratiques urbaines » le thème, en immersion pOlau et avec un peu de terrain aussi – de mon côté vrai souhait qu’on se retrouve ensemble ici pour écrire, et que ce soit un groupe venu d’horizons et de pratiques différentes, sans préjugés ni pré-acquis de langue : le même Hervé Thiot, qui tire ses rouleaux de scotch pour inventer des villes fantastiques, est-ce qu’il ne serait pas susceptible de déranger la langue ? Je ne veux pas un stage d’écriture pour transmettre, mais pour s’aventurer, recueillir dans l’inouï.

 

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Philippe Freslon (Compagnie Off) et Hervé Thiot.
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Yann Dissez, en visite au pOlau.
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François Bon © Tiers Livre Éditeur, tous droits réservés
1ère mise en ligne et dernière modification le 20 février 2015
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